La chimie nouvelle, Revue de Paris, 15 mai
les appelle des atomes. Par exemple, dans une molécule de sucre, il y a 6 atomes du charbon que nous brûlons dans nos cheminées, 12 atomes du gaz hydrogène qui sert à gonfler les ballons et 6 atomes du gaz oxygène que nous respirons dans l'air. Ces trois éléments sans saveur, donnent du sucre en se combinant. »
Il ne suffit pas d'avoir supposé que les corps composés sont faits d'atomes groupés en molécules pour être en état de se représenter les phénomènes des combinaisons chimiques. Il faut encore s'être fait une idée de la différence qu'il y a entre divers types d'atomes. C'est ainsi que la chimie va distinguer des corps monoatomiques, biatomiques, triatomiques, tétratomiques. Citons encore M. Duclaux : « Nous venons de voir que l'eau est formée d'un atome d'oxygène combiné à deux atomes d'hydrogène. Pour donner une forme saisissante à cette notion, les chimistes ont été conduits à se représenter l'atome d'oxygène comme une sorte de bâton à deux bouts, pouvant être coiffé à chacune de ses extrémités par un atome rond d'hydrogène. La molécule d'eau peut, dès lors, être représentée schématiquement par une sorte d'haltère. Cette image semble grossière. Elle fournit pourtant un excellent élément de classification. A côté de l'hydrogène viennent, en effet, se ranger d'autres corps, comme le chlore, le brome, l'iode, qui semblent incapables d'autre chose que de coiffer l'extrémité d'un bâton, ou servir de point final à une molécule incomplète. Tous ces corps peuvent être représentés schématiquement par une boule terminale analogue à un bouton de fleuret. L'oxygène, au contraire, est le chef de file d'une série de corps qui sont, comme lui, des bâtons à deux bouts et peuvent, à raison de ce fait,
servir de traits d'union entre d'autres atomes. » On appelle corps monoatomiques les corps comme l'hydrogène, corps biatomiques les corps comme l'oxygène. L'observation révèle, d'ailleurs, que l'azote et toute une série de corps analogues se comportent comme si leur atome était fait « de trois tiges irradiant autour d'un centre à la façon d'une étoile à trois rayons ». On les nomme corps triatomiques. Quant au carbone, l'atome dont il est fait peut être représenté sous la forme d'une croix latine. C'est un corps tétr atomique. Ces représentations sont simples. Elles le sont trop. Car elles ne permettraient pas de faire comprendre la différence qui existe entre certains corps qu'on appelle énantiomorphes, comme les acides tartriques droits et gauches. Mais, en compliquant un peu les schémas, on arrive ici encore à une représentation exacte. Il suffît, pour cela, de se représenter les atomes non plus comme des figures planes, mais comme des figures dans l'espace. L'atome de carbone n'est plus ici une croix latine : c'est une petite boule hérissée de quatre pointes, analogue à une boule de cire dans laquelle on aurait planté quatre épingles. Il diffère de l'atome d'azote parce que celui-ci n'aurait que trois piquants au lieu d'en avoir quatre.
Armé de cet appareil schématique simple et saisissable pour l'esprit, le chimiste n'a plus grand mal à se représenter les phénomènes des combinaisons. Ils n'ont plus rien de commun avec les affinités mystérieuses qu'on admettait autrefois. Ils se réduisent, en effet, à de simples transports mécaniques d'atomes, à des accrochements différents des uns dans les autres. Un atome de carbone, corps tétratomique, a chacune de ses extrémités coiffée d'un atome d'hydrogène : il se change en méthane C£R Deux atomes de carbone
Cresson. — Philos, natur.
s'unissent ensemble par une de leurs extrémités. 11 en reste G libres. Si chacune d'entre elles est coiffée d'un a'tome d'hydrogène, voici formée la molécule d'éthane C2R6. Et ainsi de suite. Les phénomènes des combinaisons chimiques deviennent des phénomènes i. niques d'une nature spéciale. Il y a une mécanique des molécules. C'est la physique qui l'étudié. Il y a une mécanique des atomes. Elle est l'objet de la chimie. Mais c'est toujours une mécanique.
Voilà un singulier changement opéré dans les points de vue de la chimie ancienne. Rien de plus dissemblable, au premier abord,^ qu'un phénomène chimique et un phénomène mécanique. Cependant, « tout se passe comme si » les combinaisons chimiques étaient de simples transports mécaniques d'atomes. La chimie n'ose pas dire qu'elles en sont. Elle ne le veut pas. Car les chimistes savent bien que la science est <c une langue bien faite », « un ensemble de ruses destinées à prévoir la nature et à la dominer * ». Ils ne croient pas à leurs atomes et déclarent que le langage atomique est une façon commode de parler, qui permet de classer nettement les phénomènes et de se retrouver dans *leur forêt obscure. Mais quelle tentation ne sera-ce pas de prendre leurs conclusions à la lettre, d'ériger leurs schémas en réalités, de supprimer le « tout se passe comme si » qu'ils oublient parfois eux-mêmes de formuler, et de dire : toute la matière est faite d'atomes groupés en molécules plus ou moins complexes ?
C'est à cette tentation qu'ont cédé, un peu hâtivement peut-êtret certains philosophes d'il y a quarante