‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 8 sur 39 · Cf. Buchner, Force et matière · texte numérisé non relu

Cf. Buchner, Force et matière

sicochimie et de la nouvelle se fait le plus nettement sentir. Et Ton peut dire qu'au fond, toutes les différences secondaires dérivent de celle-là.

Le propre de la théorie cinétique de l'univers, c'est de se représenter l'atome sous la forme d'un très petit fragment d'étendue. Et, en effet, si le mouvement est le phénomène par excellence, il faut bien qu'il y ait quelque chose qui se meuve, un point matériel capable de se transporter plus ou moins rapidement à travers l'espace. Naturellement, d'ailleurs, si l'atome est étendu, la molécule l'est comme lui. Il faut se la représenter comme un groupe de très petits éléments qui se comportent les uns par rapport aux autrest à peu près comme le font les astres dans le monde solaire. Parcelles étendues vibrant dans l'espace, s'entrechoquant, s'attirant, se repoussant, s'accrochant les unes dans les autres, voilà l'univers.

C'est à cette notion de l'atome que plus d'un s'attaque aujourd'hui. Y a-t-il une seule raison solide pour définir l'atome par l'étendue ? Son caractère est double Il est résistant. Il a un poids. Mais que sont ces propriétés sinon des manifestations de ce qu'on peut appeler une force ? La résistance, c'est une force qui se manifeste contre une autre force et qui l'arrête dans son action. La pesanteur, c'est une force qui trahit son existence sur une balance de précision. Définir l'atome comme une parcelle étendue n'est donc nullement nécessaire. Pourquoi, par suite, ne pas le considérer tout simplement comme un point de force qui n'ait rien de matériel ?

C'est ce que tendent à faire aujourd'hui une partie des physiciens et des chimistes. Pour ceux-là, l'étendue des objets telle que nos sens la saisissent, n'est qu'un fantôme comme le sont déjà la couleur t la cha-

leur, le son. L'atome n'est pas étendu. Donc la molécule ne Test pas davantage. Parler de transports d'atomes à travers l'espace et de vibrations moléculaires, c'est donc un abus de mots. Ce qui existe ce sont des forces, c'est de l'énergie, « Le mécanisme n'est que l'antichambre de la vérité. » C'est au dynamisme que doit rester le dernier mot. La notion de la \ matière s'évanouit dans celle de l'énergie. Le dualisme force et matière se résout dans un monisme qu'exprime le mot force. Le monde physique, c'est de l'énergie, et il n'y a, en lui, rien d'autre que cette énergie même. La conséquence d'une doctrine de ce genre, c'est que la philosophie cinétique est d'un caractère superficiel. L'énergie at en effet, différentes formes ou aspects. Elle se manifeste comme énergie mécanique, chimique, calorifique, électrique. Or, on n'a pas le droit de réduire toutes les formes de l'énergie à la seule énergie mécanique. Le cinétisme le faisait. C'était peutêtre là son erreur. Mais il y avait pourtant, dans la , doctrine cinétique de l'univers, une .grande vérité. Cette vérité, c'est que les formes de l'énergie se changent les unes dans les autres suivant une loi de déterminisme inflexible, c'est que l'esprit peut se représenter en formules mathématiques leurs transformations. Lorsque Descartes disait : « Le monde n'est qu'un problème de mécanique », il postulait peut-être à tort la vérité de la doctrine qui réduit tout l'univers inorganique au mouvement. Mais il reste vrai que le monde est un problème de dynamique. Car une combinaison de forces se fait suivant des lois mathématiques comme une combinaison de mouvements. Et, sans doute, la pure énergétique est moins claire pour l'esprit que ne l'est la théorie cinétique de l'univers. Qu'importe, si elle offre pour le calcul les mêmes avan-

tages, et si elle évite d'introduire dans la science un schéma cinétique qui n'est pas strictement indispensable ?

Voilà dans quel sens paraissent évoluer aujourd'hui les idées les plus générales de la physique et de la chimie. Ces sciences, comme nous le disions tout à l'heure, tâtonnent donc encore. Toutefois, il y a bien, comme nous le disions également, deux points sur lesquels l'accord paraît définitivement établi entre les savants, et ce sont ceux qui nous intéressent le plus. Le premier, c'est que, quelle que soit la nature de l'X que nous apercevons sous forme de matière et de force, cette X n'est nullement semblable à la représentation que nos sens nous fournissent spontanément à son sujet. La seconde, c'est quet quelle que soit la nature de l'énergie, ses diverses formes sont capables de se changer les unes dans les autres suivant certaines équivalences mathématiquement calculables, et conformément à un déterminisme inflexible. Or, il y a là des bases suffisantes pour un essai d'interprétation original de la nature.

Que nous devions, en effet, verser en dernière analyse vers une théorie cinétique de la matière et de la forcer ou vers un dynamisme, l'idée que nous devons nous faire des choses qui nous entourent et de ce qui s'y passe doit être profondément différente de celle que nous en avons naturellement.

Le monde inorganique est composé d'objets. Parmi ces objets, se produisent des événements. Ces événements sont de deux espèces. Les uns se réduisent au simple transport d'un objet d'un point à un autre avec

toutes ses qualités. Les autres consistent dans une altération de ces qualités mêmes. Que deviennent donc, si nous devons prendre à la lettre les conclusions dernières de la physique et de la chimie, et les objets inorganiques et les événements qui se produisent parmi eux ?

Supposons, d'abord, que l'idée cinétique de l'univers soit la véritable.

J'ai devant moi un objet complexe : le morceau de marbre qui supporte mon encrier. Cet objet me paraît revêtu de diverses qualités. Il est rouget froid, résistant ; si je le frappe, il rend un son mat. Je sais qu'il a certaines propriétés chimiques. Les acides l'attaquent. Si je le décomposais, j'en tirerais diverses substances dont la combinaison étroite en fait ce qu'il est. Tel que je l'aperçois, cet objet n'esta cependant, qu'une apparence.

Consultons, en effet, la physique. Elle me dit : Ce marbre paraît avoir une couleur rouge. En réalité, il n'a point de couleur. Seulement, les molécules qui le composent sont agitées d'un mouvement très rapide. Ce mouvement a pour conséquence la production, dans l'éther qui le baigne, d'un certain nombre d'ondulations. Certaines de ces ondulations agissent sur ta rétine. Cette excitation provoque un influx nerveux qui gagne ton cerveau, et tu aperçois alors une couleur rouge qui n'existe pas. Elle ajoute : la température que tu attribues à ce marbre est également une apparence. Ce qui correspond dans l'objet à la représentation que tu en as, c'est également un mouvement moléculaire. Elle continue : si tu entends un son quand tu frappes ce marbre, c'est pour une raison analogue. Tu y fais naître des vibrations. Celles-ci développent dans l'air des ondulations multiples. Ces ondu-

lations font vibrer ton tympan, agissent sur l'extrémité de ton nerf acoustique, provoquent un influx nerveux qui gagne ton cerveau, et tu entends un son. Qu'est-ce à dire ? Que le morceau de marbre que j'aperçois comme pourvu de qualités multiples se réduit à un certain nombre de petites parcelles, de molécules imperceptibles qui s'agitent avec une rapidité très grande et dont j'aperçois le mouvement sous des aspects déformés par l'intermédiaire de mes différents sens.

Consultons maintenant la chimie. Elle pousse plus loin l'analyse. La physique nous laisse devant les molécules tourbillonnantes. La chimie nous représente les molécules elles-mêmes comme des composés d'une structure complexe. Le marbre de mon encrier m'apparaît maintenant comme le plus compliqué des enchevêtrements d'atomes. On nous fait entrevoir que ceux-ci gravitent probablement dans les molécules comme les molécules s'agitent les unes par rapport aux autres. En tout cas, ils sont emportés dans leur vibration et leur frémissement éternel.

J'avais l'illusion d'avoir affaire à une substance compacte revêtue de qualités immobiles. Je n'ai plus sous les yeux qu'un groupe d'atomes en mouvement reliés par d'invisibles liens en molécules complexes, soumises elles-mêmes à l'agitation la plus vertigineuse. Dans une doctrine cinétique de l'univers inorganique, tout objet se réduit à quelque chose de ce genre.

Qu'est-ce maintenant qu'un événement dans cette même doctrine ?

J'attache un fil à mon encrier et je tire. L'objet vient tout entier sans perdre ses qualités. Il n'était immobile que parce que les diverses forces qui agissent sur lui se faisaient équilibre. J'ai ajouté au groupe de ces

forces une force nouvelle. L'équilibre a été détruit. FI ne se reproduira que quand la force que j'ai fait intervenir cessera d'agir ou si elle est équilibrée par une force égale dirigée en sens contraire.

Je jette mon marbre dans le feu ; il se brise et se décompose. Le phénomène est d'un autre genre. Mais son explication n'est pas essentiellement différente. La cohésion, l'équilibre mobile des molécules du marbre s'expliquaient aisément. Ils étaient la résultante d'une multitude de forces dont l'équilibration avait pour effet de rapprocher ces molécules les unes des autres. En mettant mon marbre dans le feu, j'ai introduit dans le système de ces forces un certain nombre de forces nouvelles. Il n'en a pas fallu davantage pour que la nature des résultantes fût modifiée. Avant l'intervention du feu, elles rapprochaient les molécules. Après son intervention, elles les éloignent. La dissolution de l'objet serait donc mécaniquement explicable si notre science était suffisamment avancée.

Un événement, c'est donc le résultat de l'introduction dans un équilibre de forces d'une ou plusieurs forces nouvelles. Naturellement, un tel phénomène a pour conséquence la rupture de cet équilibre. L'événement dure jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre se trouve rétabli. Un événement est physique quand il intéresse les molécules sans redistribuer les atomes en molécules nouvelles. Il est chimique dans le cas contraire. Tout, dans le monde inorganique, se réduit donc au mouvement des petites parcelles dont les corps sont faits. • -

Si maintenant nous abandonnons la théorie cinétique de la matière et si nous regardons l'univers à travers la lorgnette dynamiste, le tableau est un peu différent. Il n'y a plus d'atomes, mais des points de

forces. 11 n'y a plus de transports de parcelles matérielles, mais des combinaisons différentes de forces multiples en résultantes diverses. L'étendue de l'univers est une illusion dernière qu'il faut faire évanouir. L'énergie seule existe. Seulement, au fond, l'esprit de la science reste toujours à peu près le même. Ce sont des équilibres de forces combinées entre elles qui occasionnent des apparences d'objets immobiles. Ce sont des ruptures de ces équilibres qui occasionnent les représentations que nous avons de mouvements et de changements. Sans doute, la vue que nous avons ainsi du monde est moins claire que la précédente. Elle en est sensiblement différente. Dirons-nous qu'elle en soit radicalement dissemblable ? En tout cas, elle nous impose toujours la même conclusion : ce que nous croyons naturellement exister est illusoire. Le monde réel est un monde mathématique.

Mais, va-t-on dire, est-il vraiment possible à un esprit de se satisfaire d'une pareille idée des choses ? Je vois des couleurs ; j'entends des sons ; je sens de la chaleur. Là où je les aperçois, d'après la science, il n'existe qu'où bien des atomes et des molécules en mouvement, ou bien des forces dont la nature ne ressemble en rien aux qualités que je me représente Pour qu'une telle affirmation soit vraie, il faut que mes sens soient des agents déformateurs, des témoins faux et menteurs. Est-ce donc là une idée défendable ?

Voici qu'une nouvelle science entre en jeu. La physique et la chimie ont l'air d'aboutir à des conclusions extravagantes. La psycho-physiologie des sens nous

démontre qu'elles ne le sont pas. La moindre étude de ceux-ci établit, en effet, précisément, ce que la physique et la chimie sont, de leur côté, amenées à supposer.

Admettons, pour un moment, que les qualités que nous avons l'illusion d'apercevoir dans les choses qui nous entourent y existent effectivement. Attribuonsleur une réalité indépendante de la conscience que nous en avons. Qu'est-ce^ dès lors, que notre esprit ? Une sorte de miroir plan sur lequel les objets réels se reflètent avec toutes leurs propriétés. Que sont nos sens ? Des espèces de canaux par l'intermédiaire desquels les qualités des choses pénètrent jusqu'à notre conscience telles qu elles sont dans Vobjet même. Les phénomènes de la physiologie des sens permettent-ils donc une telle conclusion ?

Une première raison d'en douter est tirée des contradictions qui existent entre les données des différents sens. Si nos sens étaient de simples canaux à qualités, ils ne pourraient être que libres ou obstrués. Du moment qu'ils seraient assez libres pour laisser passer la qualité contenue dans l'objet avec lequel ils seraient en rapport, nous devrions donc apercevoir cette qualité avec sa nature réelle sans aucune altération. Comment pourrait-il donc se produire des contradictions entre les données des sens ? Logiquement, deux personnes placées devant le même objet devraient sentir en lui les mêmes qualités ; deux sens de la même personne devraient toujours être d'accord entre eux sur la même qualité du même objet; le même sens d'une même personne ne devrait pas se contredire lui-même à deux moments du temps, à propos de la même qualité ; enfin et surtout le même sens de la même personne ne devrait pas pouvoir fournir sur la même

qualité du môme objet des renseignements contradictoires. Or, est-ce là ce qui arrive? Bien au contraire. On pourrait multiplier les exemples de contradictions des sens h l'infini. Un daltonien confond des couleurs qu'un œil sain discerne. Un fiévreux a froid dans une chambre où tout le monde étouffe. Ma vue me représente brisé un bâton plongé dans l'eau que mon toucher sent droit. Un homme enrhumé ne sent plus le goût de ce qu'il mange. Après un plat aigre, un plat doux n'a pas le même goût qu'après un plat sucré. Si ma main droite est chaude tandis que ma main gauche est froide et si je les plonge toutes deux dans de l'eau tiède,, celle-ci paraît chaude à ma main froide, froide à ma main chaude. Comment tout cela serait-il possible si mes sens étaient des canaux à qualités ? Il faudrait, pour en rendre compte, recourir à des suppositions au moins subtiles et hasardeuses.

Et quand on aurait expliqué les contradictions des sens dans cette hypothèse, on se trouverait encore en face d'une autre série de faits qui la contredisent plus gravement encore. Pour faire passer un liquide dans un canal, il n'y a qu'un seul moyen : c'est d'en verser dedans. Placez, au contraire, un patient dans l'obscurité complète ; puis, sans allumer aucune lumière, excitez son nerf optique. Pour celat appuyez avec le doigt sur son œil, faites passer un courant électrique sur sa rétine ou versez-lui entre les paupières une substance appropriée. Votre personnage va éprouver des sensations lumineuses qui pourront être très vives et très déterminées. Faites la même expérience pour l'oreille dans le silence, pour le goût, l'odorat, le toucher. Elle réussit, Y a-t-il, cette fois, un seul moyen de conserver l'idée d'assimiler les sens à des canaux à qualités ? Singulier canal qui produirait lui-même,

dans certains cas, l'objet qu'il serait ensuite chargé de véhiculer !

C'est donc une illusion grave que celle à laquelle nous sommes tous disposés1 et qui consiste à croire que nos sens transportent vers notre conscience les qualités des choses telles qu'elles sont. Si nos sens ressemblent à quelque chose, ce n'est pas à des tubes pneumatiques. C'est à des agents transformateurs comme le télégraphe et le téléphone. Ceux-ci reçoivent la force sous une forme et la rendent sous une autre. Quelle ressemblance y a-t-il entre le mouvement de la main qui presse la sonnette électrique et la sonnerie de l'autre côté ? Il n'y a probablement pas plus de ressemblance entre l'excitation produite à l'extrémité d'un de nos nerfs et la sensation à laquelle elle correspond. En tout cas, la physiologie démontre que cette conclusion, qui est vraie si la physique et la chimie ont raison, s'accorde parfaitement avec ce qu'elle même constate sur la nature des sens.

En somme, si les théories de la physique et de la chimie moderne sur la nature de la matière et de la force ont un caractère d'exactitude, Platon avait deviné juste. Nous sommes, à notre naissance, enfermés dans une caverne ; nous y prenons des ombres pour des choses, des fantômes pour des réalités. Or, c'est cette même conclusion que la psycho-physiologie des sens nous dicte de son côté. Elle nous le déclare : nos sens ne sont pas des témoins fidèles de la réalité, ils sont des agents déformateurs.

« Lorsque je dis, écrit Taine i, que le jus de citron a une saveur acidet cela signifie qu'il y a dans le jus de citron une propriété inconnue qui se manifeste par

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