‹ Les Bases du Système de la Philosophie Morale de GuyauChapitre 5 sur 19 · DÉS · texte numérisé non relu

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et que je l’aime“!). Selon lui ,la sincérité absolue, la sincérité impersonnelle, pour ainsi dire, et sans passion est le premier devoir du philosophe“) et en effet une incomparable sincérité d'esprit saute aux yeaux de tout ce qu'il a écrit. La force de la pensée est chez lui en har-

monie parfaite avec la profondeur du sentiment.5) Mais

ce qui étonne le plus chez Guyau, c'est le fait que malgré son enthousiasme d’'adolescent etles plus pures aspirations de l’idéalisme moral, son oeuvre est caractérisée par une perçante analyse psychologique et le sens de la réalité jamais déçu, sens qui ne lui a permis de prendre goût ni au piétisme ni au quiétisme. C’est à lui-même qu’on peut parfaitement rapporter ses propres paroles—,on reconnaît le vrai génie à ce qu’il est assez large pour vivre au delà du réel et assez logique pour ne jamais errer à côté du possible”.') Un besoin inné de clarté introduit dans son raisonnement l'élément de précision très fine; sa pensée rebelle aux influences de l'éclectisme (directement du côté de M. Fouillée) et du scepticisme (Montaigne) aboutit par la voie critique à la synthèse. L'esprit de Guyau est analytique et au plus haut degré synthétique; il a une tendance inaliénable à former une conception moins fragmentaire et vraiment synthétique de l'univers. Il peut être compté parmi les esprits réalistes et en même temps spéculatifs, dont il a dit lui- -même qu'ils sont ,tout ensemble le contraire de l'esprit de la foi et le contraire de l'esprit de négation absolue”. Ce grand séducteur des esprits, penseur enthousiasmé

1) La morale angl. contemp., p. 410—411.

?) L'irréligion — p. 376.

#) Voir Tarozzi — Ibid., p.

4) L'art au point de vue sociol., V éd, p. 24.

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de la vie, écrivait pourtant: ,Quelle intime contradiction que d’être assez philosophe ou assez poète pour se créer un monde à soi, pour embellir et illuminer toute réalité et d'avoir cependant l'esprit d'analyse trop développé pour être le jouet de sa propre pensée! Je suis trop transparent pour moi-même, je vois tous les ressorts cachés qui me font agir. Je n'ai pas assez de for ni en la réalité objective ni en la rationalité de mes joies mêmes pour qu'elles puissent atteindre leur maximum“:1) En même temps cet esprit de doute et de critique, véritable éncnuxéc, intellectualiste analysant avec une logique et une perséverance infatigable jusqu’au bout, toujours désireux ,de l'air, de la lumière“ au dépens de toutes les souffrances possibles de son ,mot“,?) peut — être sceptique même en ce qui concerne les éléments définitifs de la connaissance—de l'être et de la conscience, ?) a développé pleine de force intérieure une théorie : naturaliste de la vie intensive et extensive, la mettant à la base de l'ensemble des valeurs humaines fondamentales. #)

L'objet et les limites de notre tâche se réduisent à l'exposé méthodique et à l’analyse immanente de la conception centrale de l'éthique et de la philosophie de Guyau,—de l'idée de la vie. En quoi consiste sa co nception de la vie, quelle valeur immanente elle a dans tout son système, comment dans ses cadres

1) L'irréligion — p. 406.

2), ,Le vrai, je sais, fait souffrir:

» Voir, c’est peut-être mourir.

Qu'importe? Ô mon âme, regarde!

Vers d’un philosophe, 4 éd. 1903.

#) L'irréligion — p. 475.

4) L’art au point de vue sociol. p. L.

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se disposent les problèmes antithétiques fondamentaux: instinct moral et conscience, égoïsme et altruisme, processus cosmique et processus éthique, — comment sur cette théorie de la vie et sa fécondité spontanée il base son système.éthique sans obligation n1 sanction et quelles conséquences caractéristiques en ressortent pour sa philosophie morale, voili les problèmes dont la solution constituera le contenu du présent travail. |

Bases de léthique.

L ,Une méthode rigoureuse — dit Guyau — nous impose de chercher d’abord ce que peut être une morale exclusivement fondée sur les faits et qui, en conséquence, ne part ni d'une thèse a priori, ni d’une loi a priori, qui serait elle-même une thèse métaphysique”). Elle ,doit être d’abord individualiste?, ?) c'est-à-dire son point de départ doit être les buts et les motifs réels de l’activité et de la conduite des individus humains et en général des êtres vivants concrets. La première question fondamentale, qui doit être résolue par l'éthique individualiste, conçue dans les limites de la réalité de fait, se réduit à la question quel est le but naturel des actions humaines. En écartant pour le moment, comme ayant une valeur secondaire, la notion du désirable, c'est-à-dire tout le domaine de la spéculation métaphysique, comme, par exemple, les buts liés à l'idéal du désintéressement, au

1) Esquisse—p. 83.

2) Ibid., p. 84.

sentiment religieux etc., et se bornant à reconnaître, en premier lieu ce qui est désiré en fait, en reconnaissant ensuite que les buts, poursuivis en réalité par les êtres vivants, sont extrêmement variés, Guyau affirme que puisque la vie montre cependant partout l'identité essentielle du type de l’organisation et puisque les lois de son développement sont les mêmes le long de toute l'échelle depuis les êtres inférieurs jusqu'aux supérieurs, il est probable que les buts poursuivis par les divers individus se ramènent de fait à l'unité. En quoi donc peut consister ce but unique et commun des êtres vivants, le but universel? Ni bien, ni devoir, ni bonheur ne peuvent—selon Guyau—être ce but profond de leurs actions, parce que toutes ces notions se perdent dans des hypothèses métaphysiques de même que leur compréhension demande un développement considérable de l'intelligence, —aussine peuvent—elles pas être universelles. Guyau a raison de trouver trop étroite la formule des hédonistes et des évolutionnistes, soutenant que la vie consciente suit toujours dans son évolution la ligne de la moindre souffrance, que la direction naturelle de chaque action présente le minimum de peine etle maximum de plaisir, vu qu’elle n'embrasse que les faits de la conscience sans tenir compte de tout un grand domaine des ,actes inconscients et automatiques qui s’accomplissent :simplement suivant la ligne de la moinre résistance” '). Guyau souligne expressément le fait que la conscience au sens strict du mot ne comprend relativement qu’un domaine assez restreint de la vie et de l’activité, que la genèse et le principe

i) Ibid., p. 86.

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des actions accomplies même avec conscience demeurent au fond des sourds instincts et des réflexes. De là Guyau conclut que le mobile naturel de l’action, avant de paraître dans le champ de la conscience, devait exister et agir dans la sphère desjinstincts: ,la fin constante de l’action doit avoir été primitivement une cause constante de mouvements plus ou moins inconscients. Au fond, les fins ne sont que des causes motriceshabituelles parvenues à la onmscrenceé de soi”?

C’est ainsi que la sphère de la finalité semble coïncider avec celle de la causalité et le problème de la direction naturelle de l’activité peut être conçu aussi bien sous la forme de la question—,quelle est la fin, la cible constante de l’action?? comme sous celle-ci -quelle en est la cause constante? Nous avons alors deux sphères—d’un côté la sphère des sourdsinstincts et des habitudes, d’un autre celle de l'activité consciente et basée sur des actes de la volonté raisonnable. La science positive de la morale doit se placer sur la ligne d’attouchement de ces sphères, doit trouver le ressort qui agit communément dans toutes les deux, le ressort mettant en mouvement en nous et l'être sensible et l’automate. Or, cette tendance, Guyau la voit dans la vie même qui se développe et cherche constamment sa plus grande intensité: ,le but qui de fait détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action inconsciente: c’est donc la vie même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses formes. Depuis le premier

1) Ibid., p. 87.

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tressaillement de l'embryon dans le sein maternel jusqu’à la dernière convulsion du vieillard, tout mouvement de l’être a eu pour cause Ja vie en son évolution, cette cause universelle de nos actes, à un autre point de vue, en est l’effet constant et la fin?!). Cette tendance à persévérer dans la vie constitue la loi fondamentale du développement de tous les êtres vivants, elle est à la fois la plus radicale des: réalités et l’inévitable idéal. En constatant ce fait essentiel de la vie en général, de son maintien, et de son accroissement chez tous les êtres, d’abord inconsciemment, puis avec le secours de la conscience spontanée ou réfléchie?), la science positive de la morale doit, selon Guyau, se poser pour tâche de rechercher tous les moyens possibles de la conservation et de l’augmentation de la vie physique et psychique. Alors ,les lois suprêmes de cette morale seront identiques aux lois les plus profondes de la vie même et, dans quelquesuns de ses théorèmes les plus généraux, elle vaudra pour tous les êtres vivants”).

Quant à l'élément du plaisir qui dans de différents degrés d’intensité accompagne tous les états de conscience, Guyau ne cherche point à le nier. Mais en faisant distinction entre les plaisirs liés aux formes particulières de l’activité et le plaisir lié à l’essence même de toute action, qu’il appelle profondément vital, il souligne que les hédonistes et les utilitaires n'ont pas assez porté l'attention sur la nature de cette dernière

1) Ibid., p. 87—88.

2) Ibid., p 9,4.

3) Ibid. p. 88.

catégorie du plaisir qui se confond avec la conscience même de la vie. Ce n’est pas toujours qu’un genre déterminé de plaisir caractérise notre activité, souvent nous agissons pour le plaisir même d'agir, comme nous vivons pour vivre, pensons pour penser. Conformément donc à la force accumulée, la vie qui n’est d'un côté qu',une sorte de gravitation sur soi”!), tend d’un autre côté d'elle même à l'expansion, à la projection de tous ses éléments accumulés et épargnés. La manifestation typique de ce besoin inévitable d'expansion est la fonction de génération et surtout de la génération sexuée, qui commence une nouvelle phase morale dans la vie. Aussi, suivant l'exemple des évolutionnistes anglais, Guyau attribue à la sexualité une importance capitale pour la vie morale. Partout là, où les phénomènes génériques n’agissent plus ou pas encore, nous voyons une source restreinte de l'expansion morale;, et au contraire, l'époque ,de la génération est aussi celle de la générosité“ ?). Mais l'instinct sexuel n’est qu'une forme particulière du besoin général de ‘ fécondité qui caractérise la vie expansive. Ce besoin de fécondité agit dans notre organisme tout entier et exerce la pression sur toutes les fonctions de nos organes qui au risque de disparaître exigent un exercice constant et de plus en plus intensif. À cette tendance éxpansive dans le monde physique correspond une vraie fécondité morale dans le monde psyhique. Elle se manifeste dans le domaine de l'esprit, des sentiments et de la volonté. La fécondité

1) Ibid., p. 95.

2) Ibid., p. 96.

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mentale est l’effet naturel de l’être pensant. Plus un esprit est avancé dans son développement, plus la fécondité créatrice de la pensée lui est indispensable. Un penseur où un artiste ne peut pas s'abstenir de la production. La fécondité de l'émotion et de la sensibilité se manifeste dans le désir et dans le besoin de les exercer constamment. Nos sentiments semblent déchirer l’étroite enveloppe de notre individualité et ‘nous pousser à la recherche de l’union et de communion avec d’autres êtres. Nous éprouvons plus intensivement le plaisir en le partageant avec d’autres êtres, nous sentons plus vivement la beauté d’une oeuvre d’art en partageant avec autrui le sentiment éprouvé. Il en est de même avec la fécondité de volonté. ,Nous avons besoin de produire, d'imprimer la forme de notre activité sur le monde“). L'activité est devenue tout simplement une nécessité de la vie de la plupart des hommes; une importance singulière a acquis le travail, étant la forme la plus stable et la plus régulière de l’activité en général, il est aussi le signe de la supériorité de la volonté. Il présente en même temps le phénomène économique et moral: il concilie le mieux les éléments égoïste et altruiste. Nous éprouvons la tension instinctive, le besoin et le désir de prendre part à l’ensemble des oeuvres humaines et ce besoin se montre sous des formes différentes depuis l’ambition jusqu'aux actes d'héroïsme et de sacrifice. Le surcroît de la force psychique presse et tend à s'épanouir, comme le surcroît de la force physique. Comme le sein de la mère a be-

1) Ibid. p. 99.

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soin de bouches avides qui l’épuisent, le coeur humain est prêt à secourir autrui. Si nous ne voulons pas dégrader moralement, nous condamner à mort, nous devons agir, chercher des relations avec les autres, devenir des êtres sociables et moraux. L'organisme le plus parfait sera aussi le plus sociable et c’est ainsi que l’idéal de la vie individuelle devient la vie en commun. Les sentiments de sympathie et de sociabilité ne sont pas le produit de l’évolution: ils demeurent dans le fond même de l'être vivant. ,Il y a, au sein même de la vie individuelle, une évolution correspondant à l’évolution de la vie sociale et qui la rend possible, qui en est la cause au lieu d’en être le résultat“!). Sur toute l’échelle

des êtres vivants, depuis l’aveugle cellule, Guyau cons-

tate ainsi la loi de l’expansion de la vie: d’un côté cette vie est nutrition et assimilation, d’un autre —production et fécondité Plus la vie est intense, plus elle absorbe des forces vitales, d'autant plus elle éprouve le besoin d’expansion. Cette expansion, loin d’influer négativement sur la vie même et son développement, est au contraire nécessaire à l’accroissement dé leur puissance et intensité. L'absorbtion et la fécondité ne sont donc que deux termes de la même fonction, comme l'inspiration et l'expiration. Cette loi fondamentale de la vie psyhique, qui exprime aussi bien l'essence de la vie psychique, cette base de la fécondité morale, Guyau la définie ainsi ,La vie ne peut se maintenir qu'à conditionde-se répandre?)

1) Ibid., p. 102.

2) Ibid., p. 107.

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Il. Après avoir ainsi posé la loi de l’expansion de la vie et sa fécondité morale, Guyau cherche à envisager à sa lumière les notions principales de l'éthique, celles de l'obligation et de la sanction. L’analyse de l’essentielle assertion morale: je dois, il faut, det — le met en accord avec le kantisme en ce que le fait du devoir s'impose psychologiquement à notre conscience, comme la force supérieure, comme le mobile primitif, spontané et instinctif, apparaissant avant tout raisonnement philosophique; mais il estime cependant que l'interprétion de ce fait chez Kant et ses successeurs soit complétement fausse. Lorsque Kant sans aucune preuve reconnaissait l'impératif catégorique pour transcendental, en déformant ainsi sa théorie ,psychologiquement exacte et profonde“, et lorsqu'en définitive il finit par dissoudre la genèse de l'impératif catégorique dans la métaphysique et le mysticisme, dans le monde transcendant, Guyau soutient que grâce à la méthode d',observation”, d’,expérimentation” et d’,analyse intérieure? 1), le devoir se laisse avec facilité déduire du développement même de la vie et de la loi de l'expansion morale. Guyau rejette complètement la théorie du devoir catégorique et mystique, absolu et transcendant, en la remplaçant par celle des équivalents du devoir, déduits des propriétés particulières mais essentielles de la nature et de la conscience humaine. Le devoir moral se laisse, d'après Guyau, réduire, en principe, à une certaine forme d’impulsion naturelle, à la force naturelle qui cherche l'application et l'exercice. C’est ainsi qu'il

5 Ibid, p. 106.

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. formure sa pensée: , Je constate en moi par la conscience

réfléchie des pouvoirs et des modifications qui ne viennent pas d’elle, mais jusque du fond inconscient ou subconscient de moi-même, et qui me poussent dans telle direction déterminée, A travers la sphère lumineuse de la conscience passent ainsi des rayons partis du foyer de chaleur obscure qui constitue la vie intérieure” 1). Guyau présente cinq équivalents du devoir absolu.

Le premier équivalent du devoir catégorique se rapporte au domaine de la volonté et émane du pouvorrméme dé Factivité.: Il Se: ramène sata conscience d’une certaine puissance intérieure, de nature supérieure à toutes les autres puissances’? ?). Le sentiment même du pouvoir d'accomplir un grand acte crée la conscience du devoir de l'accomplir. Le devoir, considéré en réalité et sans tenir compte des hypothèses métaphysiques, c'est le surcroît de la vie intensive, — ,Pouvoir agir, c’est devoir agir” #). D’où il résulte que l’essence du devoir s'exprime nueux par ,je puis, donc je dois” — que par: ,je dois, donc HoupDuiS

Le deuxième équivalent du devoir découle de la conception même de l’action. L'intelligence présente elle-même un pouvoir moteur. Guyau applique ici la théorie conçue par H. Taine$) et développée par M.

1) Ibid., p. 116.

2) Ibid., p. 106.

#) Ibid , p. 107.

4) Ibid., p. 248.

5) ,De l'intelligence“ p. H. Taine, 1870, I, pp. 350—69.

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