‹ Les Bases du Système de la Philosophie Morale de GuyauChapitre 6 sur 19 · LUE VASE · texte numérisé non relu

LUE VASE

Fouillée sous le nom d?, idées forces” !). L'intelligence et l'activité ne se séparent point par un abime, elles ne constituent en réalité qu'un. La pensée n’est que l’action en germe, l’action constituant la suite de la pensée. Comprendre quelque chose, cela veut dire commencer déjà au dedans la réalisation de cette chose. Celui dont l'action est en désaccord avec sa pensée, pense incomplètement, imparfaitement. C’est pour cela que l’immoralité constitue le déchirement de l'être même, sa mutilation intérieure, souffrance. L'obligation morale à ce point de vue est ,le sentiment de l’unité de l'être, de unité de la vie” ?), elle est comme le besoin conscient de la coordination plus intime de toutes les fonctions de l’être vivant.

Le troisième équivalent du devoir surgit de la fusion croissante des sensibilités et du caractère plus sociable des plaisirs élevés. En réalité ni mes douleurs ni mon plaisir ne sont absolument miens. Depuis la vie dans le sein maternel s’impriment dans notre coeur toutes les joies et toutes les douleurs du genre humain®). Au fur et à mesure de l’évolution de l'humanité le plaisir et les douleurs deviennent de plus en plus sociables, chaque être de plus en plus s’impreigne de la vie en commun et toute son activité se sociabilise. Plus les plaisirs sont élevés, plus ils portent la marque de la sociabilité. Les plaisirs esthétiques, ceux de connaître, de chercher, de comprendre sont altruistes au plus haut degré. ,Les

1) Fouillée, — La liberté et le déteminisme (1872); Critique des systèmes de morale contemporains (1883), L’évolutionnisme des idées forces (1890); La psychologie des idées-forces (1893).

2) Ibid., p. 248.

8 Ibid., p. 115.

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plaisirs intellectuels ont ce trait remarquable qu’ils sont à la fois les plus intérieurs à l'être et les plus communicatifs, les plus individuels et les plus sociaux” 1),

Nous voyons que notre activité, l'esprit et le sentiment sont sujets à une tension dans la direction de l'épanchement altruiste. C’est pourquoi l'éthique positive, partant des considérations de la vie physique et psychique normale, ne peut, selon Guyau, donner à l'individu qu’un seul impératif, qu’une seule norme de la conduite: ,Développe ta vie dans toutes les directions, sois un individu aussi riche que possible en énergie intensive et extensive; pour cela sois l'être le plus s o crailretle plusisociabre #)TetT finit Péths quevstrictement Scientifique. Elle résume pratiquement une morale moyenne, c’est-à-dire celle qui n’exige pas de l'individu des sacrifices extraordinaires et définitifs. Les principes de cette morale positive sont relatifs, ils ne peuvent contenir rien d’absolu et de catégorique, ils ne résument que d’excellents conseils hypothétiques.

Le quatrième équivalent du devoir constitue Pamour du risque et de la lutte avec le plaisir qui en découle. L'analyse du phénomène du danger au point de vue de son rôle dans le développement historique de l’humanité, de même que l’examen de ce fait au point de vue psychologique forcent Guyau à constater que même au fond de la nature humaine demeure un amour tout naturel du danger, du risque, de la lutte dont

nous voyons les traces dans de différents jeux dangereux et dans de différentes entreprises de la vie, — amour qui peut être ramené au plaisir lié à chaque genre d'activité qui, en devenant consciente, présente toujours quelque trait de danger). Cet amour du danger conduit dans la sphère morale au risque de la vie, au sacrifice. ,1l n’ya dans le danger couru pour l’intérêt de quelqu'un (le mien ou celui d’autrui), rien de contraire aux instincts profonds et aux lois de la vie. Loin de là, s'exposer au danger est quelque chose de normal chez un individu bien constitué moralement, s’y exposer pour autrui, ce n'est que faire un pas de plus dans lamême voie: Le, dévouemient:rentre/parcse côté: dans:les lois généraleside ati, auxquelles il paraissait tout d’abord échapper entièrement. Le péril affronté pour soi ou pour autrui — intrépidité ou dévouement — n’est pas une pure négationdumoiietid'e la vie pers'onneltesc'est cette vie même portée jusqu’au sublime” ?). Nous éprouvons la vie la plus intensive justement dans les états et les moments de la plus grande tension et de l’élévation d'esprit qui sont liés à des résolutions du sacrifice. Le côté moral de notre être peut acquérir quelquefois cette importance principale dominant tout le reste. Toute la vie, tout son contenu et toute sa valeur se concentrent alors dans un moment unique d’amour et de dévouement.

Le cinquième équivalent du devoir, Guyau le déduit du risque métaphysique dans la sphère de la spé-

1) Ibid., p. 177.

2?) Ibid., pp. 149-150.

culation et de l’action. Le principe de la conduite qui dépasserait les normes de la morale moyenne, doit être, en dernière analyse, fondé sur quelques hypothèses de nature métaphysique. Devant l’énigme de l'existence, l’x du fond des choses, nous devons nous mettre à un point de vue déterminé; c’est lui qui décidera alors de notre conduite. Les excursions dans le domaine de l'inconnu sont, d’après Guyau, complètement légitimes: ce n’est pas seulement dans le monde de réalité que nous vivons, mais aussi dans celui de l’idéal où notre pensée re retrempe sans cesse et dont on ne peut pas ne pas tenir compte !). Mais la loi de la conduite que nous déduisons de l’hypothèse ne nous oblige que jusqu'au moment où cette hypothèse cesse d’être pour nous la plus véritable. Nous avons donc ici l’impératif qui, lui aussi, n’est pas catégorique, seulement rationnel, qui dépend, en outre, des propriétés particulières de l'individu. La loi morale fixe, l’autonomie des kantiens doit faire place à l'ano mie morale. ,Par la suppresion de l'impératif catégorique, le désintéressement, le dévouement ne sont pas supprimés, mais leur objet va- ‘riera; l’un se dévouera pour une cause, l’autre pour une autre” ?). Plus de sciences diverses surgiront dans l’humanité, tant mieux, car il ne faut jamais oublier que la vérité ,ne nous vient pas d’un seul point”. Dans la réalité tout est infiniment multiple et pour la comprendre, pour pénétrer au fond des choses, c’est le travail commun de l'humanité entière qui est nécessaire — il faut que l’infinité de ses points de vue corresponde

1) Ibid., p. 163.

2) Ibid, p. 165.

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à l'infinité des choses. Au lieu de la foi enfantine des siècles écoulés en dieux presque palpables et visibles, les hommes se contentent aujourd’hui des idéals abstraits et même sacrifient leur vie quelquefois non pour acquérir la vérité complète, mais pour atteindre son élément le plus infime. Il ne s'agit pas, après avoir conçu l'hypothèse déterminée, de se mettre à l’esprit d'être en possession de la vérité entrière. Ce serait une illusion, une chimère, ,mais aller toujours, chercher toujours, espérer toujours, cela seul n’est pas une chimère” 1), Malgré toutes les objections des sceptiques et des pessimistes nous devons laisser nous conduire par l’espoir: ,ce n’est pas tout que de regarder bien loin dans l'avenir ou dans le passé, il faut regarder en soi-même, il faut y voir des forces vives qui demandent à se dépenser et il faut agir“ ?). L’unique remède contre le pessimisme et le scepticisme demeure dans l’action. La pensée solitaire dessèche, tue l'énergie: son influence est comparable à celle d'un froid pénétrant des cimes neigeuses, enveloppant le voyageur d’un sommeil. de mort. À mesure de la réalisation de nos idéals grandit et se fortifie en même temps notre foi en eux. ,yNulle main ne nous dirige, nul oeil ne voit pour nous” #%). Ce n’est que le désir intérieur, ce n’est que notre seule volonté qui constitue notre puissance; du fond de notre propre être nous puisons les mobiles et les motifs à la construction de nos idéals. La diversité infinie des besoins et des tristesses de la vie humaine

1) Ibid., p. 172.

2) Ibid. p. 173.

3) Ibid, p. 252.

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exige une activité constamment renouvelée, vitale et profonde.

IT. Quant à la notion de sanction morale, cela doit être à présent facile à comprendre qu’elle ne joue aucun rôle dans la partie positive de l’éthique de Guyau basée sur les principes du naturalisme immanent. nQuant à la sanction morale proprement dite, distincte des sactions sociales, nous la supprimons pu: rement et simplement parce que, comme expiation, elle est au fond immorale“ Li

Puisque nous nous posons ici pour tâche d’analyser la partie posititive de la doctrine morale de Guyau, nous nous bornerons à définir en peu de mots son point de vue sur l'essence du présent problème, sans nous arrêter à de différentes formes de saction — sanction naturelle, morale, sociale, du remond intérieur, sanction religieuse, enfin celle d'amour et de fraternité — analysées par lui.

Est-il vrai, demande Guyau, qu'il existe un lien naturel ou rationnel entre la moralité du vouloir et une récompense ouune peine appliquée à la sensibilité?” 2). Sa réponse est négative. A chaque essai de baser plus profondément le principe de sanction, ce naïf ou cruel principe de l’ordre posé par les spiritualistes et qui demande la peine pour sa violation, il se transforme, comme Guyau le soutient avec raison, en principe de la dite justice distributive. Dans la définition de ce principe se confondent généralement deux points de vue différents: moral et social. Si du point

»)Abid--p: 7% 2) Ibid., p. 181.

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de vue social, mieux économique, le principe — à chacun selon son mérite, selon son travail — résume bien l'idéal de la justice de l’échange des produits et des contrats sociaux, il ne peut pas du tout saisir l'essence de l'idéal de la justice morale qui ne doit prendre en considération que l'intention. ,La sanction doit se trouver tout-à-fait en dehors des régions de la finalité, à plus forte raison de l’utilité; sa prétention est d'atteindre la volonté en tant que cause sans vouloir la diriger selon un but“). Mais le principe de la justice distributive devient immoral lorsque nous voudrons le considérer comme principe de récompense et de peine au sens moral. Le crime et la vertu ne sont résponsables que devant le for intérieur de l'agent et devant la conscience d’autres hommes, ils ne sont, en réalité, que des formes que revêt la volonté elle-même qui les domine toujours et qui tend au bonheur. Et cette tendance au bonheur doit être satisfaite chez tous sans discerner des bons, des méchants, des vertueux et des criminels. ,A la justice étroite et tout humaine, qui refuse le bien à celui qui est déjà assez malheureux poutr être coupable, il faut substituer une autre justice, plus large, qui donne le bien à tous, non seulement en ignorant de quelle main elle le donne, mais en ne voulant pas savoir quelle main le reçoit” ?} Du point de vue strictement légal, il n'existe non plus des sanctions sociales, car les faits compris sous ce nom ne constituent que des phénomènes de la défense sociale®.

1) Ibid., p. 194.

2) Idib., p. 196.

3) Ibid., pp. 198—217

D'où vient donc la ferme conviction. chez les hommes que les peines et les récompenses doivent être nécessairement distribuées? Le besoin de sanction découle chez l’homme — 1) de l’activité de sa nature, 2) de l'instinct social qui demeure en lui, car l’homme pressent dans les crimes le moment de la dissolution de la société, 3) du mépris pour le mal triomphant ou de l’indignation esthétique vis-à-vis d’un acte pervers, comme vis-àvis de la monstruosité morale qui repousse de même que la monstruosité physique. Mais le besoin physique et social de sanction apparaît sous deux formes — la peine et la récompense. Or la récompense, elle aussi a, selon Guyau, son origine dans une action reflexe, dans un primitif instinct de la vie. La notion de justice distributive n’est que le symbole métaphysique d'un instinct physique vivace, qui rentre au fond dans celui de la conservation de la vie” 1). Cependant à mesure de l’évolution de l’humanité cet instinct naturel de l’autodéfense perd sa signification et fait place à la justice supérieure. La peine s’applique de moins en moins selon le crime, car elle se transforme simplement en constatation du fait et en des moyens préventifs à l'avenir, et la récompense perd de plus en plus son caractère de privilège et se transforme graduellement en sentiment d'amour et de charité pour tous sans exception. Nous voyons donc que toute sanction extérieure — récompense ou peine— ne paraît aux yeux de Guyau qu’une cruauté ou un privilège. Quant à la sanction morale intérieure, elle ne constitue en réalité qu’,un cas particulier de cette loi

i) Ibid., p. 208.

Don ie recent bé ie ice ou extérieur | res que l’activité rencontre“ ?). Le remord intérieur os dheut être ainsi ramené à l’opposition de nos tendances innées à nos actions, le sentiment de la satisfaction intérieure — à la facilité, à la liberté que nous ressen- tons lorsque nos inclinations trouvent l'issue naturelle dans l'activité qui leur est propre. a

1) Ibid, p. 221.

Antinomies.

L. Puisque la sphère des instincts et des impulsions de la vie organique, la sphère de l'inconscient, dépasse infiniment le domaine des influences de la réflexion, il s’en suit bien évidemment l’assertion, soutenue également par Guyau et les évolutionnistes anglais, que la vie morale se base en effet sur les intincts moraux et sociaux. Ces instincts, d’après les évolutionnistes anglais, sont nés et se sont développés pendant la vie en commun des êtres, tandis que, selon Guyau, ils demeurent dans le plus profond de l'être vivant. Mais dans l’'homme les instincts se rencontrent avec un élément nouveau de l’être—la conscience réfléchie. L'instinct, le sentiment moral, que deviendront—ils lorsqu'ils tomberont dans la sphère des influences de la réflexion, ,lorsque l’homme moral voudra expliquer les causes de son action et la légitimer?? 1) Selon Spencer l'obligation morale se dissoudra dans la sphère des instincts, deviendra elle-méme l'instinct et l’homme sera moral instinctivement ?).

1) Esquisse— p. 132.

2) Spencer. Morale évolutionniste, tr. fr., pp. 111, 215.

Mots 36 Len Hs /

Selon Guyau c’est le cas contraire qui aura lieu. Guyau a soulevé contre l’école de Spencer deux grandes objections: 1) une conception de la morale automatique et inconsciente dans l’avenir contrarie complètement notre idéal de la moralité qui implique l'élément de l'analyse consciente au degré le plus élevé possible; 2) le passage à l’automatisme moral ne se produit pas du tout en réalité, car bien qu'à la mesure du développement de la civilisation d’un côté le frottement des égoismes diminue effectivement et la spontanéité altruiste augmente, pourtant d’un autre — ,la civilisation développe infiniment l'intelligence réfléchie, l'habitude de l’ob-

servation intérieure et extérieure, l'esprit scientifique

en un mot“, qui est le grand ennemi de tout instinct, ,torce dissolvante par excellence de tout ce que la nature seule a lié”. Or, ces rapports entre la conscience et les instincts, Guyau les formule par la loi suivante: sToutrinstinct tend à se détrurretenide:

venant conseient”.1) La loi présente, 1l lappuye non seulement sur les faits concrets du développement de la vie, mais il tâche également de l’expliquer physiologiquement ,par l’action modératrice de l'écorce grise sur les centres nerveux secondaires et sur toute action réflexe”. ?) Conformément à cette loi, le développement constant de l’intelligence humaine peut menacer de dissoudre aussi bien les instincts moraux que leur forme consciente—le sentiment du devoir. C'est ce que nous voyons en réalité. Comme tout instinct, en devenant conscient, se transforme sous l'influence de la conscien-

1) Esquisse—p. 132.

2) Ibid. p. 135.

ce, de même l’évolution des sentiments et des instincts moraux peut, d’après Guyau, subir les changements sous l'influence des opinions éthiques. Ainsi par exemple sous l'influence de la réflexion l'instinct de l'allaitement tend à disparaître chez beaucoup de femmes et même conformément à cette loi, sous l'influence de la volonté personnelle, se transforme le phénomène le plus essentiel de tous, celui de la génération. ‘) En considérant le cours normal de l’évolution: de l’'homogénéité à l’hétérogénéité, de l'unité à la variété, de l’indéfini au défini de l'inconscient à la conscience, de l'instinct à la réflexion, Guyau conclut que l'obligation morale disparaîtra avec le temps non parce que l'instinct moral deviendrait irrésistible, comme le veut Spencer, mais ,parce que l’homme ne tiendrait plus compte d'aucun instinct, raisonnerait absolument sa conduite, déroulerait sa vie comme une série de théorèmes”?), Ainsi nous nous trouvons devant l’antinomie: d'un côté la vie morale se base sur la . spontanéité des instincts, d’un autre—la sphère toujours grandissante de l'influence de la réflexion menace de détruire le domaine dela domination de l’instinct aveugle. Cette antinomie trouve, paraît-il, dans le système éthique de Guyau l’essai de la solution grâce à son principe du développement de la vie normale et complète. La vie est le principe de toute activité. C’est elle qu en unissant en elle les deux sphères — celles de l’inconscient et de la conscience— constitue le principe qui ,en prenant conscience de soi arrive plutôt à se fortifier qu’à se détruire” 3}, La vie intensive et extensive consti- 1) Ibid., p. 134—135.

2) Ibid., p. 137.

3) Ibid, p. 245.

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tue un ressort d'action qui peut jouer à la fois dans les deux sphères et mouvoir tout ensemble en nous l’automate et l'être sensible. Cette loi biologico—psychologique du développement de la moralité, en embrassant la vie organique et la vie consciente et faisant dépendre en même temps le domaine de la conscience de la base d’où elle surgit, c’est-à-dire de l'immense domaine des impulsions spontanées, introduit dans la conception éthique de Guyau un élément important et fécond en conséquences, élement de l'identité essentielle de la vie, qui en se développant subordonne à ses formes plus élevées ses formes inférieures. Il n'ya pas de différemceressentielle entre instinct etla raison. Tout instinct vise à la satisfaction d’un besoin quelconque. Si ,la raison, cet instinct supérieur, peut, sans le même effort, remplir exactement la même fonction. elle se substituera nécessairement à l'instinct en vertu du ,principe d'économie” qui régit la nature; — la raison ne détruit jamais un instinct que dans la mesure où-il'implique: travailretipertine et où elle peut le remplacer avée-avantage?’t) Dans cette direction s'effectue lé développement de la vie saine, forte, normale. Et partout là, où la réflexion s'oppose aux instincts les plus essentiels de la vie, en détruisant les bases de celle-ci, elle tue sa propre existence et tombe en contradiction avec elle-même. L'individu trahit alors la venue de la mort. Sans tenir compte de ce qui était la cause de la restriction cons-

1) Les problèmes de l’esthét. contemp., 4 éd., p. 139; L'irréligion—pp. 374—375; voir aussi Ribot—L'’hérédité psychologique (2 éd.).

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ciente du développement de la vie et de son expansion que ce soient les conditions extérieures de l'existence. ou bien les calculs égoïstes de l'individu, —le fait même prouve la dissolution déjà commencée de l’être, sa graduelle dégradation physique et psychique et sa tendance à se retirer de l'arène de la vie au profit du type normal, sain et courageux.

IL. La pierre philosophale des moralistes était et est jusqu’à présent la solution rationnelle et pratiquement féconde du problème des rapports entre l’égoïsme et l’altruisme. Nous avons vu la solution possible de la première antinomie entre la spontanéité et la réflexion, en somme entre la biologie et la psychologie, solution dûe à la notion de la vie unique tendant par sa’ propre conscience à l'accroissement de son intensité et de son expansion. Nous allons voir comment du point de vue du même principe se présentera le rapport mutuel de l’égoïsme et de la sympathie. Le problème de ce rapport, Guyau tâche de le transférer du domaine de la dialectique dans celui du développement des directions les plus normales de la vie même. Si nous considérons le présent problème du point de vue de la logique et de la psychologie rationnaliste, si à la base de nos actions nous posons la tendance au plaisir et au bonheur, comme le font les hédonistes de tous genres, alors, selon Guyau, le passage du moi au non-moi, du mien au tien, de l'intérêt personnel à notre intérêt commun et général ne pourra pas s'effectuer, car le moi et le non-moi constituent alors deux valeurs d’une importance différente et ,il y a dans le moi quelque chose de sui generis, d’irréductible“. A l’hédoniste son moi doit toujours

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paraître comme une valeur beaucoup plus considérable qualitativement si non quantitativement ?). Mais c’est le point de vue abstrait et statique de la logique; il ne concourt pas, à vrai dire, à l'explication des lois naturelles. ,La nature vivante ne s'arrête pas à cette division tranchée et logiquement inflexible* Nous devons de la statique passer à la dynamique, de la logique à la psychologie et au développement de la vie ,qui ne connaît pas les classifications et les divisions absolues des logiciens et des métaphysiciens” ?). L'analyse de la vie et de ses différentes formes nous a prouvé que ,la vie se déploie et s'exerce parce qu’elle est la vie“, qu’elle est un phénomène primordial. Les organes aussi bien que le plaisir ne sont que des faits secondaires qui ont surgi au fur et à mesure du développement de l'être vivant et de son activité, — ,ce qui est premier et dernier, c'est la fonction, c'est la vie? %). Le fonctionnement de la vie, pour la plupart inconsciente, crée les différentes formes d'activité qui n’acquièrent leur caractère égoïste ou altruiste qu'après être devenus conscientes. Cette conception de Guyau est avec raison soulignée par M. Hôffding *): Sans doute, dit celui-ci, c’est bien juste comme Guyau a conçu ici la chose, lorsqu'il prétend que chaque tendance spontanée a sa demeure plus profond que le discernement de l’égoïsme et de l’altruisme. Nous voyons que Guyau cherche la conciliation de

1) Comp. Max Stirner: Der Einzige und sein Eigenthum, 2 éd. 1882.

2) Esquisse — p. 246.

9S1bid; D. 91 ‘) Moderne Philosophen, p. 164.

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l'égoïsme et de la sympathie dans le mobile primitif de l’activité, dans l'essence même de la vie qui se dé: veloppe. La vie qui apparaît sous des formes différentes d'activité au cours du développement, ne tend point dès le commencement à la satisfaction des tendances soi-disant égoïstes ou altruistes, puisqu'elle exclut les unes et les autres prises au sens absolu du mot, elle tend au développement d'elle-même, c’est à-dire à l’exercice de toutes les fonctions qui lui sont propres, à la satisfaction de tous ses besoins. De même que nous ne pouvous constater nulle part les faits du sacrifice absolu, du pur désintéressement, aussi ne pouvons nous non plus constater l'existence du plaisir absolument personnel et égoïste. Le point de départ dans Île développement des êtres vivants paraît avoir été l’égoisme. Cela tient à ce que la sphère de l’activité des êtres inférieurs est infiniment bornée, presque enfermée. Mais le fonctionnement évolutionniste perce constamment le rideau de l’exclusivité, crée de nouveaux centres d'action, force notre moi à se mettre en contacts de plus en plus nombreux avec l'entourage et grâce à cela concourt à sa complexité. ,On peut reconnaître dans l’homme, comme dans tout organisme, un fond social identique en somme au fond moral. Pour l'analyse scientifique, en effet, l'individu se résout en pluralité, c’est-à-dire en société; l'individu physiologique est une société de cellules, l'individu psychologique est une conscience collective“ 1). Or, en partant du point de vue de l'existence des êtres divers,

1) Education et hérédité — p. 60.

Guyau pose l’individualisme à la base de son système, mais analysant le contenu de tout être, son développement moral et ses tendances vitales les plus essentielles, il aboutit finalement à la loi de fécondité morale qui lui permet, cemme il s'exprime lui-même, en ,une certaine mesure unir l’égoïsme et l’altruisme“ !). D'après cette loi la vie ne peut pas être complètement égoïste hduand même elle le voudrait“. Elle tend à l'expansion sous toutes les formes de son activité physique et psychique. (voir I p. $ 1). Mais ici surgit une nouvelle difficulté. L'expansion de la vie intensive peut s’effectuer de deux manières, suivre la direction centripète ou la direction centrifuge. C’est ainsi que M. Fouillée, en examinant ce phénomène, écrit: ,une force intense tend à se répandre au dehors et à dominer les obstacles, mais Guyau n’a pas assez fait voir que la seule manière de se répandre soit d'être généreux etaimant“?). Il y a ici un malentendu. Guyau ne tâchait nulle part de démontrer que l’amour et la générosité constituent la direction unique de l'expansion. Son sens subtil de la réalité ne lui aurait jamais permis de contredire les faits de la sorte. Considérant d’un oeil naturaliste le monde il y voyait partout la lutte pour l'existence. ,D'après la loi qui domine toute la nature animale, dit-il, c'est le plus fort qui se fait une place, s'ouvre une voie. c'est du côté de la plus grande force que la nature se dirige sans cesse, la sélection par la force fut. la condition du progrès et c’est elle qui en marqua la direction“ #). Or, examinant le dévelop- 1) Esquisse — p. 246,

2) Fouillée — La morale, l’art... p. 103.

5) La morale angl. contemp. — p. 386.

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