‹ Les Bases du Système de la Philosophie Morale de GuyauChapitre 8 sur 19 · LÉO · texte numérisé non relu

LÉO

2, 44 me et élevée à la dignité de l'idéal moral du surhomme. Considérant l'idéal de l'homme du point de vue de la coordination parfaite de la nature humaine tout entière, Guyau ne voit avec raison dans l’expansion égoïste que la perversité et l'appauvrissement de l’être humain, grâce à l'épanouissement excessif d'une de ses propriétés, que la dissonance intérieure, la dégénéressance partielle et finalement la dissolution inévitable de l'homme. Et en effet, l'expansion égoïste n’est ni féconde dans le sens moral ce qui déjà prouve son défaut capital, son imperfection et déviation, ni propre à se réaliser avec toute la conséquence, car à mesure de son. accroissement elle tend à s’anéantir !). C’est ainsi qu’au moyen de la loi de fécondité de vie Guyau jette le pont entre l’égoïsme, mieux l’individualisme, et l’altruisme. L’antinomie entre l’individuologie et la sociologie tombe par cela. L’antithèse entre les intérêts des individus particuliers, adoucie et parfois supprimée par la nature même déjà aux degrés inférieurs du développement, disparaît de plus en plus à mesure du progrès de l’organisation des forces Supérieures de l’être; ici spontanément se pose devant l'esprit humain l'idéal d'une telle organisation de l’existence{ dans laquelle à l'intensité la plus forte de la vie individuelle corresponde toujours la plus grande expansion morale. Le développement de la vie efface de plus en plus les limites entre l’existence inviduelle et l’existence sociale, limites qui seraient difficiles à fixer avec précision sur n'importe quel degré de l’échelle évolutionniste de

1) Education et hérédité — p. 53.

l'être. L'activité de la vie individuelle pénètre partout dans la sphère de la vie sociale, elle y trouve son issue naturelle. C'est pour cela que la réalisation de l’idéalisme le plus beau ne serait possible que dans la vie sociale, dans l’activité expansive pour tous. L'idéal de la vie individuelle se confond ainsi avec l'idéal 50cial*). Ils’agit de créer une telle organisation sociale qui en donnant à l'individu le plus de sécurité dans le présent, puisse ouvrir en même temps devant lui le libre champ de l'individualisation. L'idéal le plus élevé de la vie en commun embrasse la synthèse de l'idéal de l’individualisme et de l'idéal du socialisme ?).

IT. L’antinomie la plus profonde qui s'est posée en toute sa nudité devant la conscience contemporaine et qui doit être résolue par l'éthique philosophique, découle de l’essence et de l'importance du poinde vue auquel se sont placés l’homme et l’espèt ce humaine dans l'univers. De l'opposition qui a lieu entre la nature consciente et la réflexion, puis entre les tendances égoïstes — individualistes et altruistes — sociales nous nous élevons à l'opposition définitive entre l’être moral conscient de ses actions et capable de se sacrifier au nom de l'idéal et le cosmos infini, régi par les lois naturelles stables et inflexibles. Nous voyons dans lunivers d’un côté un certain processus qui consiste dans le changement perpétuel de la matière et de l’énergie d’après les lois mécaniques, dans le mouvement, d’où il résulte la lutte éternelle et uni-

1) Voir Schwarz — Les idéals culturo-éthiques de Guyau. Woprosy filosofii i psychologii (en russe), L. V (65) p. 1015. 2) L'irréligion — p. 340.

LN

verselle, nous voyons comment ce processus infini des métamorphoses, qui a lieu dans le temps infini et dans l'espace infini, va d’un côté dans la direction de l’évolution ou de l'intégration de la matière, de l’autre dans la direction contraire, celle de la dissolution ou de la désintégration des agglomérats énergétiques. Ce zévra bei, changemert stable, mouvement perpétuel, tourbillonement des atomes, évolution et dissolution, manque dans le cosmos punctum mortuum — tout cela constitue—processus cosmique. D'un autre côté l'être humain visant au but moral, comme du reste l'espèce humaine tout entière (qui ne se sent pas encore assez solidaire vis-à-vis du reste du monde, qu’elle tend à subordonner à ses buts) rencontre à chaque pas une certaine indifférence de la nature à ses projets et doit combattre les obstacles posés sur la voie de son développement et progrès. Le processus qui se produit dans l'individu humain et dans l'humanité entière, processus à demi téléologique qui tend à élever les meilleurs individus et les organiser pour la lutte solidaire contre le monde extérieur, nous pouvons le nommer—processus éthique. Ainsi se posent l’un contre l’autre le processus éthique et le processus cosmique, l’évolution avec la dissolution et l'éthique déterminant les normes de la conduite humaine.

Cette antinomie à laquelle ont abouti aussi bien les naturalistes, comme le physiologiste Huxley ‘), que

1) T. Huxley. Evolution and Ethics (trad. polon., 1994). Huxley pareillement à Hobbes et Spinoza compred le lien moral et la moralité à la façon intellectualiste, comme le résultat d'une finalité raisonnable, en laissant de côté tout ce qui est spontané

PA le M

les moralistes des différentes écoles, comme par exemple Kant, ne peut pas trouver de solution aussi plausible que les antinomies antécédentes, tant à cause de la sphère immense des relations de l’univers qu’elle embrasse qu’à cause du progrès jusqu’à présent insuifisant de la science dans les recherches des limites du monde organique et du monde inorganique. Dans sa ,Critique de la faculté de juger“ Kant a taché de poser Le princi-. pe de l'unité de la nature et du monde moral. Mais au fond Kant a cherché à dépasser son profond dualisme, à réunir en un seul principe avec le monde intelligible, le monde phénoménal avec celui de la chose en soi et de la liberté absolue, somme toute, le mécanisme avec la téléologie, et il s’est arrêté à la déclaration que l'unité en peut exister bien que sa compréhension sorte des limites de la raison humaine. Tout en concevant d’une autre manière la nature et la moralité, c'est ce même principe au fond que Guyau cherche à développer au point de vue dynamique, évolutionniste. Le problème consiste à savoir s’il existe une union véritable entre la nature et notre idéal moral, entre le processus cosmique et le processus éthique. La solution de cette antithèse ne peut être qu'hypothétique, mais il faut la trouver: cette antinomie, on ne peut pas la cosidérer avec Huxley comme insoluble et irréductible, car dans ce cas le cosmos se fendra en deux do-

et incalculable. L'idée de la continuité du processus cosmique et du processus éthique, idée tellement caractéristique pour les grands philosophes du XVIi siècle, lui est étrangère. Il s'arrête à l'opposition excluante de l’évolution éthico-sociale à l’évolution cosmique, de la culture à la nature, de l’humanisme au naturalisme.

SUR PNR

maines indépendants l’un de l’autre. et à la base de la conception du monde se posera le dualisme essentiel, principe contradictoire à la tendance inévitable de l'esprit humain à la conception moniste de l’ensemble des phénomènes de la nature. La logique des faits, et plus encore la logique de la pensée, nie cette antinomie et la réduit, comme nous allons le voir dans le raisonnement de Guyau, à une certaine opposition, en écartant la contradiction fondamentale. Il n’y a aucun doute que ce sont deux processus différents; mais cette différence n’est pas de nature essentielle, elle ne constitue pas le vrai dualisme. C’est bien le processus cosmique qui créa, en dernière analyse, le processus éthique, l’évolution amena le progrès, la lutte pour la vie dans le monde animal donna naissance à l'être humain sous sa forme actuelle, la moralité humaine se développa du germe de la moralité animale. Les rapports de ces deux processus ne peuvent être que les rapports de la subordination: le processus cosmique par son étendue embrasse le processus éthique. Il s’en suit que le processus éthique surgit dans une certaine période du développement du processus cosmique et ne présente qu'une de ses formes nouvelles et plus complètes, ou bien qu’il demeure implicitement dans le processus cosmique. Il est évident du reste que le premier cas se laisse ramener au second, car le processus éthique doit virtuellement demeurer dans le processus cosmique sinon dans le germe, au moins comme une tendance ou une possibilité. ,Si on ne veut pas mettre un abîme— écrit Guyau—entre le reste des êtres et l’humanité, sil'on ne veut pas faire de celle-ci comme un petit monde sans entrée et sans issue, si l’on veut expliquer ration-

Page 1