II AVANT-PROPOS
sont déclarées et devenues tares héréditaires, au lieu dé les prévenir par une sage et forte éducation.
Ne nous plaignons pas si nous sommes les victimes de notre incurie, et si la recherche du plaisir dévié nous énerve et nous tue. Quelques individus isolés s'efforcent bien d'apporter un remède à ces maux, mais ils ne sont pas encore écoutés, leur voix est couverte par celle des exploiteurs de la sottise humaine qui vendent le plaisir sous toutes formes malsaines. C'est à l'Etat de susciter un mouvement de régénération au lieu de favoriser l'ivresse et le jeu, ces poisons de la volonté. L'initiative privée a échoué dans la majorité des cas. On tourne en effet dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Il faut établii; des institutions privées d'éducation physique : mais où trouver des capitaux et quelle clientèle recruter ? Les capitalistes ne prêtent qu'à intérêt assuré, c'est une affaire qu'ils cherchent; dans l'espèce, elle n'est guère tentante à moins d'être un philanthrope; ainsi tous les capitaux s'en vont grossir l'armée du vice et favoriser la décadence. La clientèle, où la trouver, si ce n'est parmi les malades? La jeunesse retenue par la nécessité de la position sociale, fatiguée par un surmenage constant, ne viendra pas employer son temps et son activité dans des efforts sans autre sanction que le contentement
intime.
Il faut le dire hautement, ces vérités n'ont pas encore pénétré dans les milieux scolaires officiels. Ceux-ci y sont totalement fermés et sont les étouffoirs de toutes les tentatives privées.
A l'exception peut-être des institutions congréganistes, on n'y considère que la culture intellectuelle, ou plutôt le gavage intellectuel, au lieu d'une éducation vraie, complète, intégrale.
Duruy voulait faire non pas des bacheliers, mais des hommes ; il serait bon de rappeler ces paroles énergiques, sorties de la bouche d'un ministre de l'instruction publique, et de les répéter dans les assemblées chargées d'élaborer les programmes d'en-
jseignement.
L'éducation intellectuelle a encore peu de bases psychologiques, mais l'éducation physique peut actuellement être établie sur les lois physiques et biologiques. Cette évolution est fatale, à moins qu'elle ne soit condafiànée à. rester indéfiniment entre les mains des empiriques.
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Mais il n'en est rien-;' nous avons pu, dans le dernier Congrès
international, constater combien de savants et de philosophes
Y s'entendent déjà' sur des points essentiels et s'efforcent de
constituer une aoctrine avec les résultats de l'expérience et le
5^ secours de la méthode scientifique.
11 n'en a pas toujours été ainsi; je me rappelle ma jeunesse passée dans un lycée de province. J'accomplissais jour par jour une tâche réglée par un programme ministériel. Bourrés de récitations classiques et d'exercices de grammaire, nous sortions abrutis, mes camarades et moi, des salles d'étude et nou5 cherchions par tous les moyens défendus à nous distraire de ces interminables séances. V
Il y avait dej^asle&^ours où nous nous promenions de long en large, par compagnies, discutant de nos devoirs sous les yeux d'un pauvre surveillant auquel nous ne faisions grâce d'aucune tracasserie.
Fatigué des rêveries et des abstractions, ayant besoin d'agir et de vivre, j'aimais à regarder les copies dos ch^-d'œuvre de la statuaire antique qui ornaient la salle de dessin. Il y avait des moulages de formes humaines qui avaient traversé vingt siècles pour venir là se couvrir de poussière.
J'en regardais avidement les contours, je ne les comprenais . point, je les comparais à mon torse, nu devant la glace du dortoir. Quelle différence et quelle pauvreté !
D'une constitution délicate, courbé sur les livres dès l'âge de trois ans, toute mon énergie était reléguée dans le visage et dans les yeux; il y avait ché(g) moi contraste si frappant entre la capacité cérébrale et la capacité corporelle que je me sentais victime d'une erreur.
Je me révoltais au fond de moi-même contre mes éducateurs et me plaignais- de ce qu'on négligeât le corps pour tant dema/iider au cerveau. J'en voulais presque k mes maîtres et les rendais responsables de ma faiblesse dont j'avais Ironie. ^
Que faisait-on pour nous fortiflea?? On sortait une &a. deux fois la semaine de sa prison, on se promenait, en rangs, sans liberté, musique en tête, comme des soMats, la tuniquie et le ceinturon serrés, flanqués de surveillants grincheux, chiens de garde de notre troupe qui ne laissaient échapper aucune faute au règlement.
ÏV AVANT-PROPOS
Quelques têtes dépassaient la moyenne, quelques poitrines larges bombaient sous la tunique, c'étaient des fils de cultivateurs pleins de vigueur et de force qui se faisaient craindre et dont les mollets et les biceps donnaient envie. Ils en étaient fiers et à tout propos les gonflaient avec ostentation.
A la récréation, ces privilégiés escaladaient le mur de la cour
. et apparaissaient au faîte d'un mât avec un sourire de mépris
pour la philosophie qu'on venait de marmotter à leurs oreilles.
Nous ne les suivions pas, nous contentant de les regarder à travers les fissures d'une porte se balancer à des cordages et prendre leurs ébats joyeux.
Ils revenaient la face enluminée, le front en sueur, les mains calleuses, les habits déchirés, mais gais et contents. Ils attendaient la classe pour se reposer de leurs fatigues, ils y dormaient au son monotone des récitations. Le professeur les laissait tranquilles, ils ne se réveillaient que pour la récréation.
Nous avions de terribles revanches. Le jour de la distribution des prix, ces forts étaient oubliés; leur nom était rayé des diverses matières des lettres et des sciences, mais ils remportaient le prix de gj^mnastique et un succès de fou rire; c'était notre petite vengeance. On admettait que pour obtenir ce prix, il fallait être nul en toute autre chose, être un parfait crétin.
Cependant, au dedans de moi-même, je pensais que je me laisserais bien volontiers ^ue^our posséder la poitrine et les bras de mon camarade ; je ne comprenais pas la nécessité de séparer les qualités physiques des qualités intellectuelles, je révais au contraire pour moi la réunion de ces avantages.
Je n'étais certes pas seul à penser ainsi ; mais que faire, comment se fortifier, à qui parler de cela, comment se renseigner et satisfaire ma curiosité à ce sujet?
Je m'adressai timidement au vieux sergent, ancien prévôt d'armes et de gymnastique qui donnait des leçons particulières aux amateurs, car la gymnastique n'était pas alors js bligatoire . 11 me toisa du regard, me fit sentir que ses secrets n'étaient pas faits pour moi. Afin de me convaincre, il me pria d'essayer quelques exercices, la pierre de touche des forts; il me porta sur les barres parallèles où je faisais, comme vous pensez, triste figure ; il me hissa à une barre de trapèze où je me cramponnai quelques secondes et, convaincu de ma faiblesse radicale, je me