Bourneville, Éducation des sujets anormaux
2. Demoor, Importance du mouvement musculaire au point de vue psy- ■cliigue.
Deueny. — Bases scient.
loppement des neurones corticaux. Lès centies d’association ne fonctionnent que sous l’excitation des centrés sensitivo-moteurs; au moment du développement cérébral chez l’enfant, il est de la plus grande importance de veiller à la bonne exécution des mouvements si l’on veut obtenir un perfectionnement des centres coordinateurs. Le mouvement doit être envisagé comme propre à développer le muscle et le centre cérébral correspondant.
D'autre part l’examen du cerveau des amputés anciens présente des atrophies correspondant aux mouvements abolis.
Tout cela montre, ainsi que l’avait déjà indiqué Dubois Raymond, l’influence considérable de la gymnastique sur l’organisation des centres nerveux, influence au moins aussi grande que sur le développement des muscles.
Métiers délicats. — Il y a des professions qui exigent plus de force que d’adresse : ce sont les métiers grossiers ; d’autres, au contraire, sont délicats et exigent un affinement parfait du système nerveux : ce sont les métiers artistiques où l’éducation de la main acquiert une perfection remarquable. Il y a certes une différence dans la main du terrassier et celle du violoniste. Cette différence correspond à une organisation plus parfaite des centres nerveux ; cette organisation est le résultat de l’éducation.
Le jeu des instruments de musique est particulièrement remarquable à ce point de vue. Chez un violoniste assis à son pupitre, les mouvements de l’arèhet et des doigts sont commandés par les images de caractères conventionnels perçus par l’œil, par les signes musicaux. L’oreille contrôle à chaque instant le son émis par la corde vibrante et en estime la justesse, l’intensité, la durée et le timbre. L’exécutant corrige instantanément ses fautes et ses imperfections en faisant varier d’une façon presque insensible la longueur de la corde ou la pression de l’archet. Il y a encore les nuances générales, l’interprétation ou ïe style, l’expression et enfin l’ensemble ou l’art de s’accommoder au jeu de ses partenaires dansunmorceauconcertant. Si l’on songe que tous ces actes si compliqués se passent dans un temps à peine perceptible, on jugera l’exemple bien choisi pour en être émerveillé.
Les virtuoses exécutent souvent leurs morceaux de mémoire, il leur faut pour cela une préparation inouïe, ils doivent répéter
-constamment les passages difficiles afin d’acquérir l’assurance nécessaire à l’exécution en public; les mouvements de leurs . doigts deviennent absolument automatiques, c’est presqu’une condition nécessaire du succès. Je me rappelle un mot de Paul Bert à ce sujet : il aurait tranché net la tête d’un pianiste exécutant un concerto persuadé que ses doigts auraient continué de courir sur le clavier. Cette plaisanterie contient sa part de mérité; assurément arrivé à cet état d’automatisme le virtuose possède dans sa moelle des associations de cellules nerveuses correspondant aux divers morceaux qu’il a tant de lois répétés l .
Les équilibrâtes, les jongleurs sont aussi des exemples frappants du perfectionnement des mouvements. Ils possèdent un sens musculaire d’une exquise délicatesse, une rapidité de coup d’œil étonnante et ont acquis par l’habitude une grande habileté à rester souples en relâchant leurs muscles à propos.
Mouvements dissymétriques. — Les exercices d’équilibre sont des exercices bien plus nerveux que musculaires, ils. demandent une attention soutenue et fatiguent pour cette raison.
Fig. 167. — Ecriture symétrique exécutée de la main gauche avec facilite sans nécessité d’éducation antérieure.
Les mouvements se font facilement d’une façon symétrique, très difficilement au contraire s’ils sont dissymétriques.
On décrira des deux mains deux cercles concentriques dans deux sens différents, on frappera sur une table simultanément avec la plus grande aisance ; le mouvem ent deviendra très difficile si les cercles se font dans le même sens, si une main frotte quand l’autre frappe.
Ce sont là des jeux d’enfance connus de tous.
J’ai appris à écrire de la main droite et de gauche à droite, je saurai tracer sans préparation de la main gauche des caractères symétriques de droite à gauche (fig. 167), tandis que j’au-
1. G. Demeny, Le violoniste, Paris, Maloine, 1905. Education et Harmonie des mouvements (Librairie des Annales).
rai toutes les peines du monde à écrire de la main gauche les caractères ordinaires.
Nous nous servons de la vue pour coordonner nos mouvements, mais nous avons beaucoup de peine à nous guider au moyen de l’image reflétée dans un miroir. Le miroir nous donne l’image symétrique des objets et il n’est pas facile de de nous en servir au début pour nous raser la barbe. Tous les exercices compliqués demandent une grande attention, surtout si deux actes différents sont exécutés simultanément.
Lire en jonglant, parler en jouant du piano ne sont pas choses possibles pour tout le monde. La facilité des mouvements symétriques s’explique par la symétrie de structure des membres et des conducteurs nerveux.
Langage et écriture. — L’écriture et le langage sont des manières de communiquer à nos semblables nos pensées et nos sentiments qui présentent des caractères fixes chez le même individu; chacun a son écriture propre et cependant, suivant notre état cérébral au moment où nous écrivons, les caractères tracés par la main varient.
L’intonation de la voix et la forme des signes de l’écriture permettent de reconnaître dans une certaine mesure le sentiment qui nous anime.
Force et adresse. — A côté de ces exemples où la coordination joue un rôle absolu, il y a des cas où la force est associée à l’adresse. Les hommes de peine manient des bagages les plus massifs avec une grande facilité, un seul homme déplace une barrique de vin que plusieurs hommes vigoureux ne sauraient remuer. L adresse joue ici un rôle plus important que la force. Dans le maniement des poids lourds il faut compter avec l’inertie de la masse à mouvoir,; savoir lui imprimer un certain élan et profiter de cet élan pour en changer la direction au moyen d un effort exécuté au moment convenable. La force musculaire serait insuffisante pour soulever de pareils poids s’ils étaient immobiles, elle est d’un grand secours si on sait l’utiliser à propos pour diriger les masses en mouvement.
Mouvements commandés. — Les mouvements libres devien-
nent d'une exécution facile par l'habitude, nous verrons pour chacun d’eux l’utilité d’un rythme convenable en rapport avec la masse à mouvoir et la répétition du même mouvement. Mais le mouvement le plus simple devient difficile si l’on impose un rythme ou si on l’exécute au commandement.
- La leçon d’escrime est toute différente de l’assaut. Dans une leçon tout est prévu, on connaît à l’avance la succession des mouvements, il n’y a pas de décision à prendre, tout a été réglé d’avance. L’assaut demande une attention constante, une décision soudaine, de l’habitude, de la ruse et des moyens constamment variés suivant les feintes et les attaques de l’adversaire; il met en jeu bien d’autres facteurs psychiques que la lëçon au plastron. Il en est de même du tir.
Le tir à la cible à volonté n’est pas le tir au commandement.
Le musicien soliste suivi par son accompagnateur ou le musicien d’orchestre attaché au bâton de son chef sont dans des conditions nerveuses toutes différentes, leur éducation n’est plus la même et ils ont des qualités d’un autre ordre.
Représentation mentale des mouvements. — Tout mouvement volontaire est précédé d’un acte nerveux qui le commande, et il y a dans cet acte les éléments nécessaires à en assurer la précision. La volonté fait mouvoir les muscles comme la main fait agir les ficelles d’une marionnette. L’acte nerveux peut exister en dehors de l’acte musculaire, il peut être séparé du mouvement et ne pas être suivi par lui, il suffit de se représenter mentalement les contractions musculaires sans aller plus avant dans l’exécution.
Avant de lancer une pierre on calculera la distance du but à atteindre, on se préparera en esquissant légèrement le mouvement, on fera de même pour donner un coup de hache ou un coup de bâton.
Le chat se groupe pour sauter, il sonde des yeux l’obstacle à franchir, il ne se lance pas à l’aveuglette, il prépare son élan, il le calcule, il répète certainement son mouvement à l’avance ; il saute pour ainsi dire intérieurement. Un a très bien conscience de cet acte intérieur avant de faire un mouvement difficile et présentant quelque danger.
Il est prudent de ne pas se risquer si l’on a une appréhension
et un doute, en un mot si l’on ne sent pas le mouvement, car on le manquerait très probablement.
Hallucinations des amputés. — Les amputés ont des hallucinations spèciales ; il leur semble posséder encore un membre absent,ils ont la sensation de remuer les doigts d’une main imaginaire.
Le membre fantôme n’existe plus, mais les centres moteurs et les actes nerveux coordinateurs existent encore et peuvent persister longtemps après l'amputation 1 .
Virtuoses musiciens 2 . — Le musicien rencontre sur le clavier du piano ou sur la touche du violon des difficultés de coordination très grandes, il. ne risque pas sa vie, mais il risque quelquefois: sa réputation de virtuose. La difficulté n’est pas la même s’il joue à la lecture ou s’il joue de mémoire. Quand, on connaît à l’avance la mélodie à jouer ou lorsqu’on improvise, les doigts marchent d’eux-mêmes, il reçoivent des ordres précis ; au contraire, à la lecture,, ces ordres sont incomplets,, indécis, ils se transmettent au fur et à’mesure de la lecture, il y a une opération cérébrale de plus, de là une grande fatigue, et une exécution imparfaite. On sait aussi combien le ton d’un discours diffère selon qu’il est lu ou qu’il est improvisé.
Manière n’ obtenir la coordination des mouvements. — En définitive l’adresse et l’art d’utiliser ses forces dépendent uniquement de l’éducation du système nerveux. C’est une affaire d’ordre dans les excitations des muscles. Un géant, ivre ou paralysé, n’a que faire de sa force, il sera facilement abattu par un nain: plus adroit et plus conscient.
L homme bien, coordonné utilise au mieux, son énergie, ses mouvements sont harmonieux, et chez lui tout concourt à F exécution de l’acte voulu. Il joue de ses muscles comme un savant organiste sait jpuer de: son clavier.
L’enfant et Le. maladroit sont des brouillons qui gaspillent leurs forces sans produire d’effet utile, ce sont de pauvres organistes ne faisant sortir de leur instrument que des sons discordants. La raideur des mouvements ne doit pas être confondu®