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L EGLISE SAINTE-SOPHIE ET LES MONUMENTS CONTEMPORAINS

I. L'architecture religieuse au vi" siècle. — L'église Sainte-Sophie, cbef-Ji'œuYre de l'art byzantin, est le terme d'une évolution architecturale dont on peut étudier les principaux caractères dans les églises antérieures ou contemporaines.

La basilique gréco-romaine précédée d'un atrium, et couverte d'une charpente soutenue par des colonnes, ne cessa jamais d'être en usage à Consîantinople etdansl'empire byzantin. Du v* siècle datent celles de Saint-Jean- Baptiste et de la Vierge des Blachernes à Constantinople, de Saint-Démétrius à Salonique ; au vi*^ siècle fut élevée par l'évêque Eufrasius la basihque de Parenzo en Istrie et à la même époque furent construites les grandes basiliques de Ravenne et d'Afrique. La rotonde surmontée

d'une coupole se rencontre au vi' siècle à l'église Saint- Georges de Salonique ; à Gonstantinople l'église des saints Serge et Bacchus, élevée sous Justinien, offre un exemple de coupole octogonale côtelée assise sur un tambour que supportent quatre niches et quatre arceaux ; un collatéral à double étage inscrit dans une enceinte carrée entoure la coupole. L'Église Sainte-Sophie de Salonique, dont on a fixé la construction au début du vi^ siècle, est un exemple de basilique à coupoles pareille à celles qu'on avait déjà construites en Asie Mineure. Il en est de même de Sainte- Irène de Gonstantinople reconstruite comme Sainte-Sophie après la sédition Nika en 532 : sa nef principale est couverte d'un berceau interrompu par deux coupoles : deux petits berceaux qui ont la longueur de l'église contrebutent les coupoles et les séparent des collatéraux. Ces différents types d'églises venaient d'Asie Mineure où on les trouve usités au vi^ siècle ; on y découvre cependant quelques nouveautés dont les principales sont la construction de deux narthex — l'un extérieur, l'autre intérieur — et de trois absides ; les deux absides qui flanquent l'abside principale portent le nom de prothésis et de dia~ conicon ; dans la première ont lieu les cérémonies préparatoires de la messe, très développées dans l'église grecque ; la seconde sert de vestiaire au clergé qui y revêt les ornements liturgiques et y récite certaines prières.

Un nouveau type d'église plus proprement byzantin, apparaît au vi* siècle : c'est celui de l'église en forme de croix grecque dans lequel les arcs qui soutiennent la coupole centrale sont ouverts au nord et au sud, et se continuent par des berceaux qui forment le bras transversal de la croix ; les quatre berceaux qui contrebutent la coupole sont souvent interrompus eux-mêmes chacun parune coupole plus petite. On croit avoir reconnu les premiers exemples de cette construction dans les ruines de Philippi

(Macédoine) et dans les églises rupestres d'Asie Mineure, mais elle atteignit tout son développement dans la grande grande église des Saints Apôtres à Constantinople qui remplaça sous Justinien la première église construite par Constantin pour servir de mausolée aux empereurs ; elle fut inaugurée en 546. Elle avait la forme d'une croix grecque dont les quatre bras étaient surmontés d'une calotte aveugle, tandis qu'une coupole percée de fenêtres à la base se dressait à la croisée. Cette église démolie en 1469 devait être imitée souvent dans la suite, mais elle aurait elle-même pour prototype une église d'Ephèse (1). On avait donc résolu au vi° siècle le problème qui consiste à couvrir d'une coupole un espace carré, mais ce plan devait être porté à sa perfection à Sainte-Sophie.

2. La construction de Sainte- Sophie. — L'église bâtie sur le Forum par Constance et dédiée à la Sagesse Divine était une basilique couverte en charpente qui fut brûlée plusieurs fois, et notamment en 532 au cours de la sédition Nika. Justinien résolut de construire à la place une église dont les proportions et la magnificence effaceraient la renommée du Temple de Salomon. Pour agrandir sa superficie, il acheta les maisons environnantes, dans un quartier qui était un des plus riches de Constantinople ; afin d'embellir la nouvelle église, il enjoignit aux gouverneurs de province de contribuer à « bâtir la merveilleuse église gardée de Dieu » en lui envoyant les dépouilles des monuments païens. De Rome vinrent huit colonnes de porphyre enlevées à un temple du Soleil ; le préteur Constantin d'Ephèse expédia des colonnes en marbre vert ; pour les autres on mit à contribution les carrières de marbre blanc de Proconnèse, d'Eubée, de Phrygie, celles de marbre vert de Thessalie et de Laconie, celles de porphyre d'Egypte. L'empe-

(i) MILLET, Histoire de l'art byzantin, I, p. i46.

reur surveilla lui-même de près la construction ; après avoir posé la première pierre, pendant que le patriarche priait solennellement pour la réussite de l'œuvre, il se fit construire un oratoire au milieu des chantiers et vint chaque jour visiter les travaux : d'après Procope, il aurait même fait prévaloir souvent de sages conseils et tiré les architectes d'embarras.

La direction des travaux fut confiée à deux architectes originaires d'Asie : Anthemius de Tralles, un savant de premier ordre auteur de traités mécaniques et peut-être constructeur d'une machine à vapeur, et Isidore de Milet qui au témoignage des inscriptions, éleva plusieurs monuments dans la Syrie du nord et reçut dans la hiérarchie le grade d'illastrls. Sous leurs ordres setrouvaientcentchefs de chantiers qui commandaient chacun à cents ouvriers; dix mille ouvriers travaillaient donc chaque jour. Les murs dépassaient à peine le sol de deux coudées qu'on avait déjà dépensé 5i millions de francs : on évalue à 36o millions de francs la dépense totale et l'on racontait que l'ambon et la solea avaient coûté une année de revenus de l'Egypte. Pour doter son église, l'empereur lui assigna 365 domaines dans les environs de Constantinople ; le clergé comprit plus de 5oo prêtres et les dons d'ornements sacerdotaux, de vases d'or, de reliques insignes, constituèrent un trésor incomparable. Les travaux avaient duré seulement cinq ans : le 27 décembre 587, Juslinien sortit du palais sur un char de triomphe traîné par quatre chevaux ; fiprès avoir traversé le Forum Augousta^on il fut reçu à la Porte Royale par le patriarche, mais courant d'un trait jusqu'à l'ambon, il s'écria : « Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'accomplir une telle œuvre l 0 Salomon je t'ai vaincu. »

3. L'architecture de Sainte- Sophie. — L'œuvre de Justinien défie encoreles siècles, cependant elle ne nous est pas parvenue intacte. La grande coupole s'écroula le 7 mai 558,

en écrasant l'ambon sous ses ruines ;la nouvelle coupole bâtie en 662 par un neveu d'Isidore de Milet, est beaucoup moins audacieuse que la première. Les barbares n'ont pas non plus épargné le monument : le premier ravage eut lieu au moment de l'entrée des croisés latins à Gonstantinople en 1204, mais les grandes destructions datent de la prise de Gonstanti-

nople par les Turcs ^ -^^ ^j — ^^-^

en 1453. L'église fut changée en mosquée, dépouillée de toutes ses œuvres d'art ; les mosaïques furent re- iC^ couvertes de chaux et sous Mahomet II et ses sucesseurs quatre minarets furent élevés autour de la coupole. En 1847, Sainte-Sophie menaçait ruine lorsqu'Abdul-Medjid en confia la restauration à l'architecte italien Fossati qui put remettre à jour sans la chaux d'importantes mosaïques. Par une disposition empruntée aux basiliques gréco-romaines, l'église de Sainte-Sophie était précédée d'un atrium rectangulaire entouré de trois côtés par des portiques que soutenaient alternativement des piliers carrés en briques et des colonnes de marbre ; au centre l'eau coulait dans une grande fontaine de jaspe, et d'autres fon~ taines placées sous les portiques servaient aux ablutions du peuple ; du côté de l'église s'ouvraient cinq portes. L'extérieur paraît aujourd'hui lourd et déprimé ; la déco-

Fig.

ration a disparu et la plus grande coupole est étayée par de massifs contreforts ; au vi^ siècle l'église était entièrement dégagée et présentait sur toutes ses faces une succession de portiques, à double étage sur la façade principale. Après avoir franchi un premier vestibule, qui a disparu, Vexonarthex, on pénétrait dans le narthex actuel, longue salle recouverte de voûtes d'arêtes et décorée de revêtements de marbre, qui s'ouvre par neuf portes sur l'église proprement dite.

L'intérieur (fig. i) a la forme d'un rectangle de 77 mètres sur 71^,70, au centre duquel on a tracé une grande ellipse ; le plan est le même que celui de l'Hippodrome. Dans l'ellipse est inscrite la circonférence de la coupole bordée de chaqvie côté par les deux hémicycles qui supportent deux demi-coupoles. A l'est s'ouvrent trois grandes absides, l'une dans l'axe de l'édifice, les deux autres dans le prolongement de deux nefs collatérales qui forment elles-mêmes un double étage supporté par des colonnes.

Comme l'a dit M. Strzygowski, « ce plan dérive de tous les courants d'architecture chrétienne connus jusque-là ». On y trouve la rotonde inscrite dans un carré, mais divisée en deux moitiés, entre lesquelles s'intercale une basilique à coupole. Les collatéraux sont recouverts à l'étage inférieur par des voûtes d'arêtes ; l'étage supérieur, qui forme la tribune (gynécée, catéchumènes), s'ouvre sur la nef centrale par des arcades et est recouvert par une série de calottes sphériques sur pendentifs. Telle est d'ailleurs la disposition de la grande coupole de Sainte-Sophie qui reste un des grands chefs-d'œuvre de l'art chrétien. Elle a 3i mètres de diamètre; construite en matériaux spongieux de l'Ile de Rhodes, elle est percée à la base de quarante fenêtres et semble vraiment suspendue dans le vide. Elle s'appuie en réalité sur quatre grands arcs que soutiennent quatre gros piliers massifs en pierre de grand

appareil entre lesquelles on a coulé du plomb fondu ; le passage de la circonférence au plan carré a lieu au moyen de quatre triangles sphériques ou pendentifs (fîg. 2) qui deviendront le procédé favori de l'arclii lecture byzantine. Toute cette masse est elle-même maintenue sur les faces est et ouest par les deux demi-coupoles, sur les faces nord et sud par deux contreforts extérieurs ajoutés après coup, et qui s'appuient aux deux grands arcs formerets percés de fenêtres. 11 y a dans l'architecture de Sainte-Sophie un équilibre apparent entre les supports et les voûtes qui satisfait la raison, et donne au monument un caractère d'élégance qui rend harmonieuses ses

proportions grandioses. Sainte-Sophie est la plus belle œuvre qui soit née de la collaboration du génie hellénique et des traditions orientales.

Fi(

Bibliographie, Texier et Pulîan, L'architecture byzantine, Londres, i864. — Diehl. Justinien et la civilisation byzantine, Paris, 1902. — Choisy (ouvrages cités) — Lethabj et Swainson, The church of Sancta Sophia, Gonstantinople, Londres et New^- York, 1894.

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