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LA DECORATION ET LE MOBILIER

I . Décor architectural. — Comme nous l'avons dit, Sainte-Sophie a perdu sa décoration extérieure qui consistait surtout en portiques ornés de marbres précieux et de mosaïques. A l'intérieur, au contraire, on voit encore les revêtements et les colonnes multicolores aux chapiteaux délicatement ouvragés qui datent du vi* siècle. Le pavé en marbre de Proconnèse, les grosses colonnes en vert antique de la nef, les colonnes en porphyre rouge des absides, les revêtements nuancés qui recouvrent les murailles forment un ensemble harmonieux de couleurs ; le goût de la polychromie somptueuse et délicate sera pendant tout le Moyen Age une des caractéristiques de l'art byzantin. Contemporaine de Sainte-Sophie, la basilique de Parenzo (Istrie) offre au-dessus de la chaire épiscopale placée au fond de l'abside une frise formée d'incrustations de marbres dont les carrés enchevêtrés l'un dans l'autre rappellent les dessins compliqués des étoffes égyptiennes. L'art byzantin s'est en elTet assimilé dans une certaine mesure la grammaire ornementale de l'Orient. La marguerite à nombreuses pétales, l'hélice, la palmette, l'étoile à six rais s'y rencontrent à côté des motifs traditionnels de l'art hellénique ; de la Syrie aussi

et peut-être de l'Inde vient l'enroulement végétal au milieu duquel se jouent des animaux de toute sorte.

Les chapiteaux des colonnes de Sainte- Sophie reçoivent des arcades : cependant au vi" siècle on trouve encore un exemple de colonnes supportant un entablement à l'église des saints Serge et Bacchus. A Sainte-Sophie, au contraire, on peut constater le terme de l'évolution qui a transformé le chapiteau antique destiné désormais à soutenir des arcades. Au lieu d'intercaler une imposte entre le chapiteau et l'arcade (fig. 3 ) , ce qui est peu gracieux et d'une solidité insuffisante, on a élargi l'ancien chapiteau qui offre désormais à la retombée de l'arcade un large tailloir rectangulaire. Ce nouveau chapiteau est le chapiteauimposte dont la sculpture perd tout caractère plastique pour devenir une sorte de ciselure quelquefois très fine : les chapiteaux de Sainte-Sophie sont ornés de volutes composites entre lesquelles se développe une riche végétation . Dans d'autres

églises, à Spalato par exemple, ou sur les chapiteaux conservés au musée de Gonstantinople, des fleurs, des fruits, des animaux sortent des touffes de feuillage. Cette transformation de la sculpture a naturellement modifié les profils des chapiteaux et des bases qui sont beaucoup plus anguleux et beaucoup moins variés que les profils antiques.

3. Décor iconographique. — Tout l'intérieur de Sainte- Sophie fut orné sous Justinien de mosaïques à fond d'or. La voûte de la grande coupole était semée d'étoiles au milieu desquelles se détachait une croix ; les mosaïques de l'abside étaient encadrées d'une guirlande de fleurs et

Fig. 3.

de fruits d'argent avec des feuilles vertes sur fond noir ; sur d'autres murs on voyait des cornes d'abondance ou des vignes aux feuilles d'or au milieu desquelles se jouaient des oiseaux ; les murs de l'atrium étaient couverts d'animaux de toute sorte.

Malheureusement toute cette décoration a disparu sous le badigeon des Turcs et les débris qu'on en a retrouvés, notamment la grande mosaïque du narthex (un empereur prosterné aux pieds du Christ), sont postérieurs à Justinien. C'est donc aux églises contemporaines ou aux témoignages écrits qu'il faut avoir recours pour se faire une idée du décor iconographique du vi^ siècle. L'abside de la basilique de Parenzo, par exemple, présente encore un ensemble de cette époque. L'archivolte de l'arc triomphal est ornée de figures de saintes enfermées dans de larges médaillons à fond bleu azur cerclé de vert ou d'or pâle ; dans un médaillon central se détache le monogramme du Christ et de la naissance de l'arc part un enroulement de feuilles d'acanthe et de pampres c|ui monte jusqu'aux médaillons ; sur le front de l'arc on a retrouvé les débris d'une mosaïque qui représentait le Sauveur au milieu des douze Apôtres. La rotonde de l'abside est percée de quatre fenêtres entre lesquelles se trouvent deux zones de mosaïques. Une Annonciation montre la Sainte Vierge assise au seuil d'une basilique ; un ange s'avance vers elle, tenant de la main gauche un sceptre cruciforme ; au-dessus sont les rideaux bleus et blancs d'un baldaquin. Les figures se détachent sur un fond bleu sombre qui représente le ciel avec des couleurs intenses dans la partie haute, plus pâle et rayé de tons jaunes et violacés à l'horizon. Dans la conque de l'abside se détache une Vierge assise sur un trône avec l'Enfant Jésus sur ses genoux ; audessus de sa tête la main du Père Eternel sort des nuages, tenant une couronne. De chaque côté du trône se tiennent

comme des gardes d'honneur deux anges, le sceptre à la main. Les extrémités sont occupées par un cortège de saints ; le martyre Maurus porte une couronne dans les plis de son pallium ; le fondateur de la basilique, l'éveque Eufrasius est représenté offrant à la Vierge un modèle du monument qu'il a construit ; sur sa tunique blanche est jetée la planète rouge foncé ; près de lui se tiennent l'archidiacre Glaudius, vêtu de la dalmatique, le livre des Evangiles à la main et son fils le petit Eufrasius dans un costume broché d'or.

A Bâouit en Egypte, M. Glédat a retrouvé une magnifique série de fresques du vi' siècle qui ornent des chapelles funéraires ; l'ensemble de la décoration est du domaine de l'art copte, mais l'iconographie est toute byzantine. Une chapelle est ornée de douze sujets qui représentent l'histoire de David ; dans une autre sont les douze prophètes tenant à la main des rouleaux de parchemin sur lesquels sont écrits des fragments de leurs prophéties ; des saints guerriers sont représentés à cheval. D'après le poème de Constantin de Rhodien, la coupole cjntrale de l'église des Saints Apôtres à Gonstantinople représentait le Christ entouré de la Vierge et des Apôtres. Un rhéteur du VI® siècle, Choricius de Gaza, a décrit longuement les peintures consacrées au Nouveau-Testament qui ornaient l'église Sainte-Serge dans cette ville. On voit par ces exemples que l'iconographie byzantine à ses débuts se rattache à celle des basiliques chrétiennes du v* siècle ; quelques changements importants apparaissent cependant aussi bien dans la technique que dans le style. Les fonds d'or semblent avoir de plus en plus la préférence ; les personnages représentés autour du Christ et de la Vierge ont l'attitude et le costume des gardes du corps et des dignitaires qui rehaussaient l'éclat des pompes impériales. C'est au \f siècle que l'art byzantin crée le type majes-

m LES ÉGLISES BYZANTINES

tueiix de l'ange porteur du sceptre et du globe du monde, dont un si bel exemplaire figure sur un ivoire du Musée Britannique. La théologie continue comme au v" siècle h inspirer Fart. L'abside de Parenzo montre probablement pour la première fois la place d'honneur attribuée à la Mère de Dieu ; cette place était occupée quelquefois par la croix du Golgotha sur laquelle on hésitait encore à représenter le Christ (i), ou par le Christ dans sa gloire entre les quatre symboles des Evangélistes. A l'école byzantine le caractère triomphal de Ficonographie chrétienne s'est encore accentué.

3. Le mobilier. — On ne connaît plus que par des descriptions littéraires la merveilleuse accumulation d'objets d'art qui formait le mobilier Sainte-Sophie. Au milieu de l'atrium se dressait une fontaine ou phiale, en marbre vert et rouge, qui recevait un magnifique jet d'eau. A l'intérieur de l'église Justinien avait fait construire l'ambon qui était une merveille d'orfèvrerie faite d'ivoire, d'or, d'argent et de pierres précieuses. Le sanctuaire était fermé par une clôture en argent ciselé soutenue par des colonnes dont les chapiteaux représentaient dans des médaillons le Christ, la Vierge, les saints et les prophètes : c'est l'iconostase qui se trouve dans toutes les églises grecques. L'autel était une table d'or pur ornée d'applications d'une pierres précieuses que l'on avait fait fondre ensemble ; c'étaient de véritables émaux ; le ciborium surmonté de croix, qui régnait au-dessus, était supporté par quatre colonnes d'argent doré ; la même matière avait été employée pour le trône du patriarche qui occupait le fond de l'abside. La nappe d'autel était une admirable étoffe de soie brochée, sur laquelle on voyait le Christ entouré des prophètes et des Apôtres ; à côté des miracles du Christ on

(i). Voyez notre étude sur le Crucifix dans l'art.

avait figuré les bonnes œuvres de Justinicn et de Théodora qui étaient représentés visitant des églises et des hôpitaux. Aux jours de grandes fêtes l'église était illuminée par les « polycandila » d'argent suspendus à la base circulaire de la coupole, par des lampes en forme de navires ou de lanternes aériennes, par des candélabres semblables à des arbres. L'impression de magnificence était encore augmentée par les costumes lamés d'or du clergé ou des dignitaires impériaux dont les théories se déroulaient sous la merveilleuse coupole.

Les arts décoratifs déjà si prospères au v® siècle se sont donc développés encore à Constantinople dans les ateliers impériaux. La croix offerte par Justin II à la basilique de Saint-Pierre, et conservée aujourd'hui au Vatican, est un spécimen important de l'orfèvrerie du vi° siècle ; destinée à contenir une relique de la Vraie Croix elle est ornée sur la face de pierreries, et sur le revers de cinq médaillons circulaires exécutés au repoussé ; l'Agneau mystique au centre, l'empereur et l'impératrice et deux bustes du Christ aux extrémités. Les ivoires de cette époque sont représentés par un grand nombre de petits monuments, pyxides, diptyques etc.. Au vi" siècle appartiennent spécialement les plaques d'ivoire à cinq compartiments destinés à former les plats de reliure des bibles et des Evangéliaires ; on en trouve dans tous les musées ou bibliothèques d'Europe et d'Orient ; ils sont probablement d'origine syrienne. La plaque du haut représente presque toujours le Christ imberbe dans un médaillon soutenu par deux anges ; un des plats est généralement consacré au Christ, l'autre à la Vierge. Une reliure de ce genre couvre l'évangéHaire d'Etschmiadzin (Arménie) ; l'ivoire Barberini du musée du Louvre a la même origine.

Enfin pour illustrer les livres saints qui servaient à a liturgie, il se forma à Constantinople une école de minia-

turistes dont les chefs-d'œuvre paraissent être les évangéliaires en lettres d'or sur parchemin pourpré, dont les fragments ont été découverts à Rossano en Calabre en 1879 ®^ ^ Sinope en Asie Mineure en 1900 (i). Les miniatures sont de véritables tableaux qui illustrent le texte des Evangiles ; les personnages sont peu nombreux et s'enlèvent sur un fond d'or : on n'y trouve guère le goût de symbolisme qui domine dans les mosaïques, mais plutôt une tentative de peinture purement historique. Audessous des scènes de l'Evangile sont figurés des prophètes dans une attitude oratoire, portant à la main un grand parchemin sur lequel est inscrite une prophétie. Les costumes des personnages, leurs attitudes, le mobilier qui les entoure sont souvent la reproduction de ce que l'auteur avait sous les yeux et constituent un témoignage précieux sur la société byzantine. C'est ainsi que le Festin d'Hérode de l'Evangile de Sinope nous donne une idée de ce que pouvait être un festin impérial. Qu'il s'agisse d'ailleurs de l'architecture, de la peinture, de la miniature l'art religieux subit profondément l'influence de la cour impériale qui est devenu le modèle adopté par les artistes pour représenter la cour céleste.

Bibliographie. Bayet. Recherches pour servir à l'histoire de la peinture et de la sculpture en Orient avant la querelle des Iconoclastes, Paris, 1879. — Errard et Gayet. Parenzo (L'art byzantin d'après les monuments de l'Italie, de l'Istrie et de la Dalmatie). Paris, 1901. — Laurent. Les monuments chrétiens de Delphes {étude sur le chapiteau byzantin). Bulletin de correspondance hellénique 1900. — Haseloff. Codex purpureus Rossanensis. Leipzig, 1898. — Omont. L'évangile de Saint-Mathieu de la Bibliothèque nationale [Monuments Piot et Notices et extraits des manuscrits).

(i) Ce dernier fragment est aujourd'hui à laBibliothèque nationale ; il comprend 43 feuillets et 5 miniatures illustrant l'Evangile de Saint-Mathieu. Voy. l'étude d'OMOîîT, Monuments'Piot, VIL

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