CHAPITRE III
l'expansion de l'art byzantin au Vl' SIÈCLE
La question de la diffusion de l'art byzantin, la question byzantine, comme on l'appelle en Allemagne, a suscité de nombreuses divergences entre les archéologues ; ce qui a contribué le plus à l'obscurcir, ce n'est pas seulement l'amour propre local, c'est aussi la confusion qu'on a faile entre l'art byzantin et l'art oriental ; or, nous l'avons vu il est impossible de réduire l'un à l'autre ces deux termes. Autant l'influence de l'art oriental s'est propagé au VI' siècle, grâce aux rapports économiques, autant l'influence byzantine proprement dite est limitée : on ne la constate guère que dans les pays reliés politiquement à Constantinople et, même dans ce domaine, elle n'est pas exclusive.
I . Orient. — Les ateliers de Constantinople ont exporté en Orient des chapiteaux de marbre de Proconnèse tout sculptés ; l'archéologie est là-dessus d'accord avec les té-
moignages écrits. Les fouilles de Crimée ont mis à jour à Kherson des cliapiteaux de ce genre qui faisaient partie d'une basilique dont la décoration devait ressembler beaucoup à celle de Parenzo (i). Ce n'est là d'ailleurs c[u'un détail ; d'une manière générale l'Orient résista aux influences artistiques de Byzance, et il se produisit dans le domaine de l'art un antagonisme analogue au schisme politique et religieux qui devait soustraire la Syrie et l'Egypte à la domination impériale. L'art persan des Sassanides, l'art syrien, l'art copte continuèrent à se développer suivant le génie des races orientales, et à éliminer de plus en plus les traditions hellénistiques. Dans les monuments qu'ils produisirent, la représentation de la figure humaine tint une place de plus en plus restreinte et fut remplacée par les combinaisons géométriques, par les animaux stylisés, par les symboles séculaires, tels que la croix ansée des Coptes qui se substitua à la croix du Christ. L'art oriental tint même en échec l'art byzantin ; il se répandit jusqu'en Occident et au moment de la querelle des images, il faillit absorber son rival ; la religion musulmane devait d'ailleurs créer bientôt le milieu nécessaire à son épanouissement.
2. Ravenne. — Les monuments de Ravenne, ancienne capitale impériale et résidence de l'exarque sous la domination byzantine, forment l'ensemble le plus complet que l'on possède du vi® siècle. Bien qu'ils aient donné lieu à de nombreuses études, on ne peut dire que les problèmes d'origine qu'ils soulèvent soient résolus. Des églises de Ravenne pas une seule ne relève h. proprement parler de l'architecture byzantine : Saint-Apollinaire in Classe et Saint-Apollinaire le Nouveau sont des basiliques gréco-romaines élevées au milieu du vi' siècle. L'église Saint -Vital
(i) Revue Archéologique 1899, t. XXXV, N. 227,
elle-même achevée en 5^7 ne doit rien à l'architecture de Sainte-Sophie ; elle a la forme d'un octogone interrompu par un narthex et une abside, et surmonte d'une coupole sur lainhour que supportent huit piliers relies par des arcades ; la nef principale a i5 mètres de diamètre ; elleestcntourée de bas-côtés à deux étages recouverts de voûtes d'arêtes. L'ossature de la coupole est formée de longs tubes de poterie ou drains, emboîtés les uns dans les autres ; le tambour qui la supporte est accompagné de huit niches et un comble en charpente la surmonte. L'entrée de l'édifice était flanquée de deux tours rondes dont une seule subsiste. Saint- Vital est donc en réalité un martyrion oriental qui procède de l'octogone de Binbir-Kilisse ; c'est en Asie Mineure et en Syrie qu'il faut en chercher le prototype. Ravenne était d'ailleurs le centre d'une colonie prospère d'Orientaux qui lui fournit un grand nombre de ses évêques. Leur influence éclate dans certains objets d'art qui y sont encore conservés, dans les sarcophages ornés de paons affrontés entre lesquels est sculpté le monogramme, et surtout dans la merveilleuse chaire d'ivoire de Maximien dont l'encadrement formé d'oiseaux et d'animaux qui se jouent au milieu d'une végétation luxuriante, rappelle les fantaisies de l'ornement égyptien.
L'influence byzantine est plus visible dans les admirables mosaïques qui tapissent les murailles des basiliques de Ravenne, bien que par leur caractère symboliste elles procèdent directement de l'art des basiliques de v" siècle. Dans l'abside de Sainte-Apollinaire in Classe une grande croix gemmée accompagnée des figures de Moïse et d'Elie, et de trois brebis dans une prairie plantée de pin et de cyprès, représente la Transfiguration ; sur l'arc triomphal des brebis sortant des deux villes de Bethléem et de Jérusalem s'avancent vers un buste du Christ enca-
dré par les symboles des quatre Evangélistes. Le goût de Tart byzantin pour les processions majestueuses éclate dans la nef de la Sainte-Apollinaire le Nouveau où est représentée une double théorie de saints en costumes resplendissants ; ils sortent des deux villes de Ravenne et vont faire hommage de la couronne qu'ils tiennent, les uns au Christ assis sur un trône entre quatre anges qui portent des lances, les autres à la Vierge entourée de la même escorte d'honneur; dans une deuxième zone des apôtres et des prophètes, tenant des livres ou des rouleaux de parchemin occupent l'espace situé entre les fenêtres ; dans une troisième zone se déroule la vie du Christ, représenté d'abord comme un jeune homme imberbe, puis comme un empereur à la barbe majestueuse, au nimbe traversé d'une croix dans les scènes de la Passion. Enfin les deux mosaïques célèbres qui se font face dans le chœur de Saint-Vital forment le témoignage le plus vivant que nous possédions sur la société impériale du VI* siècle ; d'un côté, l'empereur Justinien vêtu d'une toge de pourpre clavée d'or, escorté de ses gardes au bouclier d'argent, et de ses grands dignitaires, précédé du clergé de Ravenne, de l'autre l'impératrice ïhéodora suivie des dames de sa cour, viennent rendre hommage au Christ assis sur le globe terrestre qui occupe le fond de l'abside. L'art de Ravenne nous montre donc des courants d'influences diverses au milieu desquelles on peut saisir dans les mosaïques et dans les chapitaux ouvragés celle de l'art byzantin.
3. Rome. — Du vi® au vni* siècle Rome fut replacée sous la domination byzantine et les influences orientales y furent prédominantes. De 642 à 741 il y eut quinze papes d'origine grecque, dont six nés en Syrie; au pied de l'Aventin s'était développé un quartier grec ; des monastères de rit basilien ou partagés entre les moines de
Saint-Benoît et ceux de Saint- Basile s'y construisirent. L'architecture byzantine ne paraît cependant pas avoir exercé d'action à Rome où le type de la basilique gréco-romaine resta seul usité. Les colonnes de Santa-Maria Antiqua, bâtie au vu" siècle sur le Forum et retrouvée dans les fouilles de 1900, étaient surmontées d'un entablement classique ; Saint-Georges in Velabro, Saint-Sabas bâtis à la même époque sont des basiliques ordinaires ; au viii^ siècle à Sainte-Marie in Cosmedin et à Sainle-Praxède on employa le procédé syrien de l'alternance entre les piliers et les colonnes. La décoration de ces églises présente un caractère plus complexe. La belle Vierge découverte en 1904, dans le cimetière de Commodilla, semble dénoter un art plus souple que l'art byzantin ; elle est du vi' siècle. La Crucifixion occupe le fond de l'abside de Santa-Maria Antiqua, ce qui est sans exemple dans une église byzantine du vi* siècle ; ce motif est dû probablement à une influence syrienne. Dans l'oratoire du pape Jean VII (700 707) une Vierge orante est figurée la couronne sur la tête ; c'est le premier exemple de cette représentation qui devait devenir si populaire en Occident, mais qui resta toujours étrangère à l'art byzantin. On trouve, au contraire, dans la chapelle de Saint-Zénon (ix* siècle) un sujet qui devait devenir familier à cet art : c'est r (( étimasia », la préparation du trône du Jugement dernier sur lequel sont déposés les attributs de la Passion et que gardent les deux apôtres saint Pierre et saint-Paul.
4. Italie méridionale. — Du vi* au ix* siècle l'art de l'Italie méridionale ressemble à celui de Ravenne ; on y trouve des chapitaux de marbre de Proconnèse. Dans les principautés lombardes, l'église Sainte-Sophie de Bénévent et celle des Cinq Tours au pied du mont Cassin paraissent avoir été des imitations grossières des églises by-
zantines. Les fresques curieuses découvertes dans la crypte de Saint-Laurent aux sources du Volturne montrent un art analogue à celui de Rome ; à côté de motifs purement byzantins on y trouve des nouveautés, la Vierge couronnée par exemple, qui indiquent des tendances originales.
b. Afrique. — La domination byzantine restaurée par Justinien en 534 a duré en Afrique] usqu'en 697 ; les empereurs et les gouverneurs ont élevé, outre les constructions militaires, de nombreuses basiliques ; en fait on a retrouvé un grand nombre de chapiteaux byzantins soit dans les fouilles, soit dans les mosquées arabes où ils ont été réemployés ; par contre l'Afrique semble être resiée fidèle au type de la basilique gréco-romaine modifiée par des influences venues de Syrie ; on ne peut citer aucun monument à coupoles, sauf de petits baptistères. La mosaïque a été employée pour la décoration intérieure, mais on a continué à se servir aussi de bas-reliefs sculptés et de carreaux en terre cuite.
6. Gaule. — La Gaule enfin paraît avoir échappé aux influences byzantines pour subir, au contraire, assez profondément l'action des marchands syriens ou égyptiens éta bîis dans ses villes. Au vi'^ siècle on trouve la Crucifixion représentée dans une église de Narbonne ; la décoration des sarcophages dits du sud-ouest dénote l'imitation de l'Orient ; sous Gharlemagne des églises comme la basilique palatine d'Aix-la-Chapelle ou l'église cruciforme de Germigny-les- Prés sont des mariyria orientaux bien plus que des églises byzantines.
En résumé l'art byzantin est resté au vi^ siècle une province du grand domaine de fart oriental ; son influence extérieure est encore très restreinte ; elle est combattue partout par celle de fart oriental qui pénètre au fond de l'Occident, et y fait prévaloir un goût du décor abstrait
contraire aux traditions helléniques que maintenait Fart byzantin.
Bibliographie. Diehl. Ravenne (collection des Villes d'art célèbres), Paris, 1904. — Claussc. Basiliques et mosaïques chrétiennes d'Italie, Paris, 1893. 2 Y, — Marucchi. Eléments d'archéologie chrétienne, t. III. Les basiUques. — Venturi. Histoire de l'art italien, t. I et II — Bcrtaux. L'art dans l'Italie méridionale, Paris, 1908. — Diehl. L'Afrique byzantine, Paris, 1896. — Gsell. Les monuments antiques de l'Algérie, t. II. Paris, 1901. — Marignan. Un historien de l'art français. Louis Courajod, Paris, 1899 (voy. aussi le cours de Courajod jiublié par Lemonnier et Michel, Paris, 1899).