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SAINT-LUC ET DAPIINI. LA DECORATION ET LE MOBILIER

I. Le décor architectural. — Les traditions de magnilicence de l'âge précédent se sont encore développées à l'époque de la dynastie macédonienne. Sans doute, l'art byzantin ne produit plus de monument comparable à Sainte-Sophie, mais si les églises ont des dimensions plus restreintes, il semble qu'on ait voulu en faire de véritables écrins destinés à enfermer des trésors d'orfèvrerie. Le goût de la polychromie, le développement de l'émaillerie et de la fabrication des étoffes somptueuses, qui proviennent de la tradition orientale mise en honneur par les iconoclastes, caractérisent la fm du x° et le xf siècle. C'est la prédominance de cette tradition beaucoup plus que les raisons religieuses qui ont fait disparaître définitivement la grande sculpture ; l'ornement en méplat reste seul usité ; c'est au jeu des couleurs bien plus qu'au relief que les artistes empruntent le décor des églises.

Entre les descriptions qui nous restent du palais élevé par Théophile et de la Nouvelle Eglise de Basile le Macédonien il n'y a pour ainsi dire aucune différence. C'est la même profusion de métaux précieux, rehaussés d'émaux

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OU de pierres précieuses, et de marbres multicolores dont les nuances délicates font songer à des brocarts de soie ou à des tapis de pourpre. L'église de Saint-Luc en Phocide dont la décoration subsiste encore ne nous donne plus qu'une faible idée de ces magnificences. A l'intérieur comme au dehors les grandes divisions du monument sont marquées par des moulures ; à la base une bordure de marbre blanc large de o"", 20, court tout autour de l'édifice ; une bande semblable ornée de feuilles d'acanthe d'un relief très léger dont les creux sont remplis d'un émail noir sépare le premier étage de celui des tribunes ; au sommet du deuxième étage, autour de la coupole régnent des corniches analogues encore plus ornées. Les arcades sont supportées par des piliers monocylindriques en porphyre ou en granit dont les chapiteaux cubiques Sont timbrés d'une croix. Les fenêtres géminées ou trilobées sont garnies d'une balustrade de pierres translucides ornées de reliefs ; les portes ont des encadrements en marbre blanc. La clôture du chœur est formée par des piliers octogonaux qai se terminent par un cylindre, dont les chapiteaux supportent un entablement orné de sculptures, autrefois dorées, sur fond bleu. Le pavement est fait de marbres multicolores reliés par des décors de mosaïques de marbre. Enfin des panneaux de marbre de nuances discrètes variant entre le gris, le noir et le rouge décorent les murs du narthex, des nefs et du sanctuaire. (( L'arrangement, dit M. Diehl, en est élégant et harmonieux. Aucune note trop éclatante ne vient déparer la gamme des tons discrets et sobres ; aucun contraste trop vif ne choque l'œil dans le rapprochement des couleurs (i). )) Les églises du xi"* et du xii" siècle offrent une décoration analogue ; le pavement est même souvent plus

(i) Le monastère de Saint-Luc, p. 34-

riche qu'à Saint-Luc et des mosaïques de marbre dessinent des figures d'animaux, des rosaces, des combinaisons de lignes géométriques et môme des scènes mythologiques, comme à l'église du Pantocrator, à Constantinople.

2. Le décor iconographique. — Le xi" siècle peut être considéré comme l'âge d'or de la mosaïque byzantine : sans parler des monuments remarquables que l'on peut étudier à Venise, à Kiev, en Sicile, on trouve encore sûr l'ancien territoire de l'empire des ensembles importants à Nicée, à Saint-Luc, à Daphni, à la Nea Moni de Ghio, à Vatopédi. De toutes ces œuvres se dégage, malgré des différences de style dues aux personnalités des artistes, une grande unité d'impression. La technique est partout la même ; le fond d'or domine exclusivement ; il « forme le revêtement normal de l'église partout où manque le marbre » (i) ; il donne aux ligures qui s'en détachent un caractère presque plastique et réduit à rien les paysages ou les édifices qui tenaient encore une si grande place à l'âge précédent, il en résulte une indifférence complète jpour la perspective ; l'artiste préoccupé seulement du caractèrede son personnage, n'hésite pas à relever outre -mesure les bords de l'horizon ; il ne s'inquiète pas davantage de donner une pose naturelle à ses personnages ; s'il les représente assis, il les appuie en réalité contre les meubles. Ce mépris, pour tout ce qui n'est pas l'expression, contribue à donner à la peinture byzantine son caractère hiératique, mais n'enlève rien à l'impression de grandeur religieuse qui se dégage de ses personnages. L'imitation continuelle de l'art antique a contribué encore à maintenir chez les artistes le goût des lignes majestueuses et des attitudes nobles. M. Millet a relevé à Daphni un grand nombre d'exemples curieux de cette tradition classique : « sainte

(i) MILLET, Le monastère de Daphni,

Anne est posée sur son lit comme l'Océan ou Didon ; la Vierge couchée, par le croisement des jambes rappelle le type d'Ariane, de Gléopâtre, de Léda est..., mais elle dresse le buste à la manière des reliefs funéraires plutôt que des statues (i). » Le costume est entièrement antique : pour le Christ et les apôtres c'est le costume grec composé de la tunique, de l'himation et des sandales ; les autres personnages sont vêtus de chlamydes, de dalmatiques etc., mais on ne trouve presque jamais le costume byzantin du xi' siècle. Enfin l'emploi des draperies compliquées, le modelé des nus sortent de la même inspiration ; l'art byzantin du xi" siècle est ainsi comme la dernière efflorescence artistique de l'hellénisme.

Le danger de cette tendance, visible aussi bien dans la littérature savante que dans l'art était de décourager toute initiative, toute libre interprétation de la nature : l'académisme en était l'aboutissement nécessaire. Mais depuis les luttes suscitées par la querelle des images, cette absence de liberté convenait à Féglise grecque qui maintint toujours les artistes dans une tutelle étroite. Pour un Grec du xi' siècle, en effet, une image religieuse n'est pas une simple œuvre d'art, mais une représentation sensible d'un prototype céleste qui lui communique une partie de sa puissance. Rien ne peut donc être laissé au hasard, ni les traits, ni l'attitude, ni le costume du personnage, ni la place qu'il occupe dans l'église ; tous ces détails sont réglés par une tradition immuable. Les miniatures des manuscrits, des psautiers, des évangéliaires, des ménologes composés sous l'inspiration de moines théologiens s'imposent aux peintres de mosaïques comme des modèles ; on en arrivera plus tard à codifier toutes les règles qu'ils doivent suivre dans le célèbre Guide de la peinture conservé au Mont

(i) Le monasLere de Daphni,

Athos (i) et composé peut-être d'après des modèles plus anciens. Les personnages et les scènes sont donc rangés désormais dans les églises suivant un ordre traditionnel qui s'impose d'autant plus que le type architectural change peu.

Qu'il s'agisse en eiïet de Nicée, de Saint-Luc ou de Daphni, les dispositions sont les mêmes et la liberté d'allures encore grande au vi^ siècle a disparu. Le symbolisme n'est plus maintenant dans les scènes qui prennent un caractère tout historique, mais dans leur répartition autour de l'église. Le sanctuaire représente le monde suprasensible et les parties hautes de la coupole figurent le Ciel. Au sommet delà coupole se détache dans un immense médaillon le buste du Christ Pantocrator au milieu d'un arc-en-ciel irisé ; il tient souvent le livre des Evangiles ou bénit le monde. Il est à la place qu'occupait autrefois l'Agneau mystique ; désormais aucun symbole ne voile plus aux fidèles la vue du Tout-Puissant ; celui de Daphni par son caractère de majesté redoutable est une des œuvres les plus belles duxi^ siècle. Autour du Christ sont figurés des anges ou des prophètes, ou quelquefois les uns et les autres. A Saint-Luc une première zone était formée par la Vierge, saint Jean -Baptiste et quatre archanges, une deuxième par seize prophètes. Sur les trompes d'angle sont représentées les scènes de la vie du Christ qui sont commémorées par les grandes fêtes de l'Eglise, la Nativité, la Présentation, le Baptême, la Transfiguration. La conque de l'abside occupée au vi^ siècle par le Christ est désormais réservée à la Sainte Vierge. A Nicée elle est assise et tient l'Enfant sur ses genoux ; à la Nea Moni elle est figurée en orante ; à Saint-Luc et à Daphni elle est assise sur un trône.

(i) Yoy. la traduction française de Didron scus le titre de: Manuel d'iconographie.

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Autour d'elle sont des archanges en costume d'apparat qui portent souvent un labarum. Dans les absides latérales sont tous les personnages qui se rattachent au mystère de l'Eucharistie, les grands-prêtres figures du Christ, les évêques successeurs des Apôtres. A la voûte du chœur ou sur l'arc triomphal on voit la scène de l'Etimasia, le trône céleste préparé pour le Jugement Dernier.

L'église proprement dite est la figure du monde sensible. Sur les arcades, les tympans ou les murs sont les martyres et les saints. L'art byzantin a créé le type de l'ascète à la figure farouche, et celui des saints guerriers dont le culte était si populaire dans les armées byzantines. Sur les murs des nefs latérales et du narthex sont des scènes de l'Evangile ; en entrant dans l'église on aperçoit la Crucifixion, la Cène, le Lavement des pieds, l'incrédulité de Thomas, la Descente aux limbes (Anastasis). C'est dans le narthex aussi que sont représentés les seuls personnages profanes qui soient admis dans l'église, les portraits des fondateurs qui, après avoir occupé le fond de l'abside aux côtés du Christ, ont été relégués à cette place modeste.

Cette décoration est en effet empreinte d'un esprit profondément religieux ; il ne s'agit plus comme au vi^ siècle de faire éclater aux yeux des fidèles le triomphe de l'église qui n'est plus mis en doute ; il ne s'agit plus même de fournir un aliment à leur instruction ou à leur curiosité ; il s'agit désormais de les initier au monde suprasensible dont les saiates images sont comme le reflet ; à ce point de vue, la décoration des églises du xi® siècle est l'elTort le plus grand qu'on ait jamais tenté pour donner une représentation matérielle du monde intelligible. Au milieu de cette variété de scènes et de personnages, un certain nombre de sujets sont des créations caractéristiques de l'art byzantin. Telle est la Préparation du trône, l'Etimasia ; telle est, aussi la scène de l'Anastasis qui montre le

LES EGLISKS BYZANTINES

Christ descendant aux limbes, tenant la croix comme un sceptre et lendant la main aux justes ; le Sauveur pose souvent le pied sur Satan enchaîné, tandis que David et Salomon en costume royal lèvent les bras vers lui ; la scène va d'ailleurs en se compliquant et à Daplmi on y voit intervenir le Précurseur. Un autre motif assez répandu est celui de la Prière, « la Deisis » qui montre la Vierge et saint-Jean -Baptiste entourant le Christ et intercédant pour le salut des pécheurs. Enfin au fond de certaines absides, à Sères en Macédoine et à Kiev, la Cène est représentée comme la Liturgie suprême dont le Christ est le grand prêtre : les apôtres dans l'altitude humble des fidèles viennent tour à tour recevoir le pain et le vin que leur distribue le Sauveur entouré des anges comme assistants : c'est la Communion des Apôtres.

3, — Le mobilier. Le mobilier des églises du xi° siècle est digne, par sa magnificence, de leur décoration. Les arts décoratifs ceux du bronze, des ivoires, des étoffes atteignent à cette époque une véritable perfection ; un nouvel art, l'orfèvrerie cloisonnée se développe à partir du X® siècle, et vient encore augmenter le chatoiement des couleurs dont resplendissent les édifices. Les musées et les trésors d'église, le trésor de Saint-Marc par exemple^ possèdent un nombre considérable d'objets que l'on peut assigner au x^ ou au xi° siècle ; ce sont des reliquaires d'orfèvrerie, des triptyques d'ivoire, des calices en sardoine, en or, en cristal, des étoffes, des manuscrits à miniature. Sur toutes ces œuvres règne l'iconographie religieuse des mosaïques.

Les scènes comme la Déisis, FEtimasia, la Descente aux limbes, les portraits des apôtres, des évêc[ues, des ascètes, des saints guerriers sont reproduits à de nombreux exemplaires et achèvent de confirmer l'impression d'unité que donne l'art byzantin du xi^ siècle. Sans pouvoir décrire

même sommairement ces objets dont l'étude demanderait plusieurs volumes, nous devons mentionner les plus caractéristiques. Le triptyque de Harbaville acquis par le musée du Louvre en 1891, donne en raccourci un tableau de la décoration d'une église : le Christ occupe le panneau central assis sur un trône entre la Vierge et saint Jean, et tout autour de lui sur la face et sur le revers sont rangés les apôtres et les plus grands saints de l'église grecque. L'ivoire de la collection Bastard qui représente la Vierge et l'Enfant, celui du Cabinet des médailles qui montre l'empereur Romain et l'impératrice Eudoxie couronnés par le Christ comptent parmi les chefs-d'œuvre de l'art byzantin. Parmi les reliquaires d'orfèvrerie enrichis d'émaux, un des plus célèbres est celui de Limbourg sur Lahn dérobé à Constantinople en i2o4 ; d'autres comme ceux d'Aix-la-Chapelle et de Venise ont la forme d'une église à coupole ; la belle plaque d'or du Louvre qui représente les Saintes Femmes au tombeau du Christ, provient aussi d'un reliquaire. Le trésor de Venise possède une variété incomparable de calices en orfèvrerie, en pierre dure ou en verre. Les étoffes se sont encore inspirées longtemps des traditions persanes, mais plusieurs ont un caractère byzantin incontestable, et représentent des empereurs chassant, montés sur des chars etc.. ; telle est l'étoffe de Mozac (Puy-de-Dôme) aujourd'hui au musée de Lyon. La sculpture sur bronze employée surtout pour les portes d'églises a laissé quelques œuvres conservées en Italie ; elles se composent d'une série de panneaux sur lesquels on trouve surtout les sujets mythologiques et les animaux qui figurent sur les cassettes d'ivoire profanes. Enfin c'est à cette époque que la miniature religieuse produit ses chefs-d'œuvre. Les Psautiers de la Bibliothèque nationale (mss. grec iSq), et de Venise qui présentent l'histoire de David en une succession de tableaux semblent

êlrc des copies d'œuvrcs antiques. L'iconographie qui a inspiré les peintres des mosaïques déploie toutes ses richesses dans le manuscrit de saint Grégoire de Nazianze de Paris, et surtout dans le célèbre Ménologe de Basile II conservé au Vatican et dû à la collaboration de sept artistes différents (i).

Bibliocjraphie. Voir celle du chapitre précédent ; y ajouter Dîehl. Les mosaïques de Wicée. — Les mosaïques du monastère de Saint-Luc. (^Etudes byzantines, p. SôS-ogi).

(i) Le Ménologe ofl're en abrégé les biographies des saints rangées suivant l'ordre du calendrier.

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