CHAPITRE VI
l'expansion de l'art byzantin (xi^-xii" siècle)
Autant Texpansion de l'art byzantin avait été restreinte avant la querelle des images, autant elle est importante au xi^ siècle ; elle est d'ailleurs parallèle à la propagande politique, et religieuse et on la constate surtout dans les pays restes sous la domination et dans la vassalité des empereurs ou dans ceux qui se rattachèrent par des liens religieux au patriarcat de Gonstantinople ; dès cette époque l'art byzantin tendit à devenir Fart par excellence des pays de rite grec.
I. Orient. — En Orient l'art arabe formait à l'expansion de l'art byzantin une barrière infranchissable ; il pénétra cependant dans les pays restés ou redevenus chrétiens, dans les états latins de Syrie par exemple où Ton adapta à l'architecture française une décoration byzantine ; des mosaïques conformes au canon byzantin ornaient l'église de la Résurrection à Jérusalem, celle de la Nativité à Bethléem où un artiste byzantin, Ephrem, fut envoyé en iiSq au roi Amauri par Manuel Comnène. L'Arménie et les pays du Caucase en rapports poH tiques et religieux avec Byzance pendant tout le xi° siècle possèdent encore des ruines d'églises, celles de la cathédrale
d'Ani élevée en loio par exemple, qui ont de grandes analogies avec les églises byzantines : plan carré à coupole centrale maintenue par des nefs latérales ; mais l'emploi de l'arc brisé pour les arcades, de l'arc en fer-à-cheval pour les arcatures qui décorent les murs, les piliers à faisceaux de pilastres ou à colonnes engagées dénotent la survivance des procédés antiques que l'on a observé dans les basiliques d'Asie-Mineure du iv° siècle, et l'on peut se demander si, au lieu d'être tributaire de l'art byzantin, l'Arménie ne lui a pas fourni quelques-unes de ses métliodcs.
2. Russie. — Depuis la conversion au christianisme de saint Vladimir, en 988 la Russie devint une dépendance religieuse de Byzance. Des colonies de moines basiliens y introduisirent la théologie, la littérature et l'art de leur pays. La cathédrale Sainte-Sophie de Kiev fondée par le grand prince laroslav en 1087 est une église à coupole centrale ; ses mosaïques et ses fresques forment un des plus beaux ensembles de peintures du xi® siècle que possède. Les fresques, de caractère profane, peintes dans l'intérieur des tours, sont remarquables par leur fantaisie et jettent un jour curieux sur les spectacles de l'Hippodrome au xi° siècle. Les mosaïques de l'église, au contraire, ont un caractère exclusivement religieux et sont disposées conformément aux habitudes nouvelles : dans la coupole le Pantocrator et son cortège de prophètes et d'archanges avec les portraits des quatre Evangélistes sur les pendentifs ; dans l'abside la Délsis, la Vierge orante et la double communion des Apôtres suivie du cortège des grandsprêtres, des évoques, des docteurs de l'église ; sur les arcades qui portent la coupole, le groupe des Quarante martyres distribués dans quatre séries de dix médaillons ; dans l'église enfin, la série des saints et des scènes évangéli(jues. Des artistes russes ne tardèrent pas d'ailleurs à se
mettre à l'école des Byzantins : M. Léger a retrouve la trace du peintre Olympïï qui vécut au xi° siècle et composa un grand nombre d'icônes auxquelles on attribua des vertus miraculeuses. Plus tard, d'autres influences devaient atténuer l'action de l'art byzantin, mais l'art russe garde encore aujourd'hui la profonde empreinte de son éducation byzantine.
5. Venise. — Venise d'abord duché byzantin resta, même après la conquête de son indépendance, en relations étroites avec Gonstantinople ; les rapports commerciaux engagèrent les Vénitiens à aller chercher dans l'empire
byzantin des artistes et des modèles. La basilique de Torcello restaurée en 1008 fut couverte de mosaïques dans lesquelles l'iconographie latine se mêle aux règles byzantines, par exemple dans la représentation célèbre du Jugement Dernier. Mais le chef-d'œuvre de l'art byzantin en Vénctie est l'église Saint-Marc, fondée en 978 par le doge Pietro Orseolo , terminée en 1096 sous Andréa Dandolo , consacrée seulement le 1 1 octobre 1 1 1 1 . C'est une église en forme de croix grecque surmontée de cinq coupoles reliées ensemble par des voûtes en berceau et construites sur des pendentifs (fig. 4) ; chacune des trois nefs a son abside indépendante ; un parvis couvert d'une rangée de dômes enveloppe la façade et les côtés de l'église jusqu'aux deux transepts (i). Les
(i) Dimensions de Saint-Marc, Longueur : 55 mètres ; lar-
Fig. 4.
mosaïques qui tapissent le sanctuaire, les coupoles et les arcades datent du xi* siècle ; celles du rang inférieur, du narthex et de la iaçade ont été exécutées plus tard ; beaucoup de ces œuvres ont été restaurées au xvi" siècle, mais leur caractère byzantin n'est pas douteux et leur disposition rappelle celle des mosaïques de Daphni ou de Kiev. Le fond de la coupole centrale est occupé par le Pantocrator entouré des apôtres, des anges et de seize vertus ; comme à Kiev les portraits des Evangélistes sont représentés sur les pendentifs ; la coupole d'entrée représente la Descente du Saint-Esprit et les seize nations païennes chez lesquelles prêchèrent les apôtres ; dans la coupole qui surmonte l'autel le Christ bénit la Vierge entourée de seize prophètes.
L'église Saint-Marc possède aussi une des plus belles œuvres de l'orfèvrerie byzantine : c'est la Pala d'Oro formée de 83 plaques d'or sur lesquels sont représentés les principaux sujets de l'iconographie byzantine ; des rangées de perles fines et de pierres précieuses rehaussent l'éclat do cette œuvre qui sert de ré table au grand autel ; elle date probablement du début du xii° siècle.
4. Italie centrale et méridionale. — L'influence de l'art byzantin, nulle enLombardie, où se développa une école originale d'architecture, s'exerça d'une manière assez inégale dans l'Italie centrale du xi" au xiii' siècle. A Rome en particulier aussi bien qu'en Toscane, on continua à élever des basiliques couvertes en charpente et à les orner de mosaïques conformes aux anciennes traditions : le Christ de majesté garda toujours sa place dans l'abside, entouré quelquefois des fondateurs de l'église ; les agneaux du symbolisme pastoral de Ravenne restèrent en honneur ;
geur du transept : 45 mètres ; largeur de nefs : 38 mètres. Les coupoles ont i6 mètres de haut et 8 mètres de diamètre. Le plan rappelle celui des Saints- Apôtres de Gonstantinople,
l'introdaction de quelques sujets étrangers à l'art romain montrent seulement des traces d'inHuence byzantine ; l'église de l'abJDaye de Grottaferrata fondée à la fin du x^ siècle par l'ascète grec Saint-Nil conserve encore une Deisis au-dessus de sa porte d'entrée et une Etimasia sur son arc triomphal.
L'Italie méridonalc fut partagée du ix^ auxi® siècle entre les principautés lombardes et la domination byzantine ; la langue, le rit, les institutions monastiques de Gonstantinople dominèrent pendant cette période en Galabre et dans la Terre d'Otrante ; cependant aucun des édifices élevés sous le gouvernement des « catapans » ne s'est conservé, et ce fut sous la domination normande qui respecta les habitudes de ses sujets que l'influence de l'art byzantin paraît s'être surtout exercée. Pendant plusieurs siècles les excavations naturelles de l'Italie méridionale servirent de retraites aux ascètes grecs qui y fondaient des « laurcs », et en couvraient les parois de fresques dont un nombre prodigieux s'est conservé; leurs sujets sont empruntés à l'iconographie religieuse ; leur style est beaucoup plus sommaire que celui des grandes mosaïques : c'est un art populaire où dominent les teintes plates et monochromes presque toujours sombres. Auxi' siècle les principaux centres d'influence byzantine paraissent avoir été la ville d'Amalfi en relations de commerce avec Gonstantinople et le monastère du Mont-Gassin, dont l'abbé Didier fit venir en 1071 des artistes byzantins qui enseignèrent à ses moines la technique de la mosaïque de marbre et d'émail, des portes de bronze, de l'orfèvrerie, de l'émaillerie cloisonnée et delà miniature. L'art byzantin ne régna cependant pas exclusivement dans cette école du Mont-Gassin, et si l'iconographie byzantine a fourni de nombreux sujets aux fresques des églises, comme celle de Sant-Angelo in- Formis à Gapoue ou aux miniatures des beaux rouleaux
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destines à illustrer la prose Exultet du samedi saint, elle a subi mainte fois le voisinage de l'art roman. L'architecture byzantine exerça sur l'Italie méridionale peu d'influence ; les édifices à coupole de cette région relèvent moins d'elle que de traditions locales très anciennes.
5. Sicile. — La Sicile, fut au contraire, lorsque le rois normands eurent transporté leur capitale à Palerme, une véritable province de l'art byzantin ; des architectes et des peintres byzantins vinrent collaborer avec des artistes musulmans aux monuments étranges qui, par leur complexité, donnent l'impression du mélange d'influence et de civilisations dont la Sicile était alors le théâtre. A côté des basiliques purement latines, telles que les cathédrales de Messine et de Monréale et l'église de Cefalu s'élevèrent des églises à coupoles : l'église de la Martorana (Sainte-Marie l'x^miral), élevée à Palerme en ii43, par Georges d'Antioche amiral de Roger II, avait la forme d'une croix grecque inscrite dans un carré et surmontée d'une coupole centrale. Au même moment le roi Roger élevait en l'honneur de saint Pierre la Chapelle Palatine dont le plan réunit la basilique latine et l'église à coupole : trois nefs séparées par des colonnes de granit et couvertes d'un admirable plafond caissonné se relient à un chœur carré que surmonte une coupole, et que terminent trois absides. L'église San Cataldo élevée aussi par Georges l'Amiral en 1160, a trois coupoles supportées par des trompes d'angle. L'ornementation de toutes ces églises offrait un mélange curieux d'art byzantin et d'art musulman ; le plafond à stalactites de la Chapelle Palatine est couvert de peintures arabes ; la coupole et le chœur sont décorés de mosaïques à fond d'or entièrement byzantines ; le Pantocrator se dresse au sommet de la coupole entouré de son cortège de prophètes, mais par une dérogation aux usages byzantins, il figure de nouveau dans la conque de
l'abside. La Martorana, Cefalu, Monréale présentent des séries analogues qui peuvent être considérées comme des chefs-d'œuvre de la mosaïque byzantine du xii' siècle.
Dans le reste de l'Occident, en France, en Allemagne les traces de l'influence byzantine sont beaucoup plus rares et donnent lieu à des problèmes qui sont loin d'être résolus. Il n'en est pas moins vrai que pendant deux siècles l'art byzantin de Saint-Luc et Daphni est devenu pour une grande partie de l'Europe méridionale l'art religieux par excellence.
Bibliographie. Brosset. Les ruines d'Ani, Paris, 1861. — La cathédrale Sainle-Sophie de Kiev (publiée par la Société impériale russe d'archéologie). — Aïnalov et Rjedin. La cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, Saint-Pétersbourg, 1890 (en russe) Charkow 1900. Boito. La basilique de Saint-Marc à Venise, Paris,
1878-93 (traduct. franc, Cruvellié. — Diehl. L'art byzantin dans ritahe méridionale, Paris, 1894. — Bertaux. L'art dans l'Itahe méridionale , Paris, 1902. — Clausse. Basiliques et mosaïque^
chrétiennes. Italie et Sicile, Paris, 1898.