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LA CONSTRUCTION DES EGLISES GOTHIQUES

I . Rôle des évêques clans la consinidion des cathédrales, — On a renoncé aujourd'hui à la théorie de Viollet- Leduc, d'après laquelle l'art gothique serait un art essentiellement laïque sorti du mouvement communal. Il faut remarquer d'abord que les églises gothiques les plus anciennes sont, comme les églises romanes, toutes monastiques : Saint-Denis, Saint-Germer, Fécamp. Dans la deuxième moitié du xii" siècle, il est vrai ce ne sont plus les abbatiales, mais les grandes cathédrales qui sont reconstruites en style gothique. L'art religieux devient dans une certaine mesure séculier, mais s'il doit beaucoup aux architectes laïques et au concours du peuple, il ne faut pas oublier que ce sont les évêques qui prennent l'initiative des constructions et leur impriment une direction active. A partir du xiii* siècle les anciens ordres monastiques ont cessé de se développer ; les moines mendiants qui leur succèdent, franciscains et dominicains, adoptent une architecture austère et qui, sauf quelques exceptions, ne

rappellent en rien les splendeurs des grandes abbayes d XI* siècle. En outre, les monastères ne sont plus comme ai trefois les seuls centres intellectuels et économiques. I population des villes s'est accrue dans toute l'Europe et trouvé dans les institutions féodales elles-mêmes les gî ranties nécessaires à son développement. Un grand non: bre de villes se sont fondées autour de la cathédrale, ( l'évêque est devenu le seigneur temporel de l'agglomératio ainsi formée. La fin du xii* et le xni^ siècle sont l'époque d l'accroissement de la puissance épiscopale. Après son élec tion par le clergé et le peuple, l'évêque fait son entré dans sa ville, porté parfois sur les épaules des principau barons qui sont sous sa suzeraineté et qui forment sa coui La mense épiscopale lui assure des ressources abondantes en même temps que son pouvoir spirituel il possède uni! autorité féodale dont l'exercice exige un personnel nom| breux d'officiers de toute sorte. Mais c'est surtout dans le! fêtes solennelles de la liturgie que l'évêque assis sur 1 cliaire d'où il domine le clergé et le peuple, coiffé de la mitr et tenant à la main la crosse et le sceptre, apparaît vé ritablement comme le souverain et le pasteur suprême Le développement des cathédrales est en relation direct avec l'accroissement de l'autorité épiscopale. Au mêm moment le chapitre cathédral a pris dans le diocèse un importance particulière ; à côté de l'évêque et souven malgré lui il est devenu aussi seigneur temporel, etpossèdi quelquefois la juridiction dans certains quartiers de 1 ville ; enfin il tend à se réserver le monopole des élection épiscopales. La nécessité de lui assurer autour de l'évêi que une place digne de lui, a conduit à donner au F chœurs des cathédrales des proportions inusitées jusque-là C'est donc sous l'action du clergé séculier que l'archi lecture religieuse s'est développée dans les villes à la fii du xii" siècle. A aucun moment on n'avait vu une tell

ardeur de construction : une ville d'importance moyenne, comme Soissons possédait vingt-quatre églises, dont la cathédrale, six abbatiales, quatre collégiales^ treize paroisses et quatre chapelles. C'était en vain que quelques disciples attardés de saint-Bernard, comme Pierre le Ghan. tre, tonnaient contre le luxe des nouvelles cathédrales (i) : la plupart des évêques croyaient comme Suger que rien n'était assez beau pour le service de Dieu et consacraient toutes leurs ressources à la construction de leur cathédrale. Au même moment Baudouin de Flandre construit celle de Noyon achevée en ii67, Nivelon de Ghérisi commence Soissons, Hugue de Touci Sens, Gautier de Mortagne Laon. Un fds de paysan, étudiant pauvre, devenu grâce à son travail maître en théologie et archidiacre, Maurice de Sulli, élu évêque de Paris en 1160, jeta les bases de Notre- Dame et en construisit le chœur. Sous Philippe-Auguste sont entreprises les cathédrales d'Amiens (1120), Auxerre (i2i5), Ghâlons (ii83), Evreux (1202), Rouen (1207), Laon, dont le chœur est terminé en 1226, Reims (1211), le Mans (121 7), Bourges (i 192), Poitiers (11 99), Toulouse (1211), Bayonne (121 3). Les évêques sont aidés souvent dans leur œuvre par les princes séculiers : Louis VII, Philippe-Auguste, les Plantagenets, Saint Louis leur ont offert mainte fois leur concours, mais la cathédrale n'en est pas moins avant tout une construction épiscopale.

2. Le concours du peuple. — Si les évêques choisissaient les plans et dirigeaient la construction, le peuple fournissait quelquefois spontanément les bras nécessaires aux transports des matériaux. Quand on extrayait des carrières de Pontoise les belles pierres destinées aux colonnes du déambulatoire de Saint-Denis, non seulement, les vas-

(i) Pat. Lat., GGV, p, 255.

saux de l'abbaye, « mais les habitants du voisinage, nobles et roturiers, s'attelaient aux cordes comme des bêtes de somme (i). » Dans une lettre à l'évêque d'Amiens écrite en ii45 par Hugue archevêque de Rouen, on lit une description de l'enthousiasme avec lequel les populations normandes prêtèrent leur concours à la construction de la cathédrale de Chartres. Apres s'être confessés et réconciliés avec leurs ennemis les fidèles accomplissaient les plus durs travaux comme une œuvre méritoire, au chant des cantiques et avec un ordre et une discipline admirables (2). En Allemagne le peuple montra la même ardeur pour la construction des cathédrales : à Xanten, à Francfort-sur-le-Main, à Ulm les fidèles venaient déposer toute sorte d'offrandes destinées à couvrir les frais des travaux ; chaque semaine les objets donnés étaient vendus à l'encan et rachetés souvent par leurs propres donateurs (3). Les cathédrales gothiques ont donc été voulues par le peuple qui a aidé à les édifier de ses mains et de ses ressources. 3. Les Maîtres-d' œuvre. — Ce n'est plus parmi les moines, comme à l'époque romane, mais chez les laïques, que se recrutent les architectes et les ouvriers. Pour construire une cathédrale on s'adresse d'abord à un ou plusieurs (( maîtres-d'œuvre » qui exécutent les plans, font le devis des travaux à exécuter, choisissent les matériaux, discutent les prix avec les entrepreneurs et les ouvriers, surveillent les travaux, les reçoivent, les toisent et payent les ouvriers. Le maître-d'œuvre s'adjoignait souvent un maître-charpentier qui restait d'ailleurs son subordonné. Le maitre-

{1) Histor. des Gaules XIY, 3i3.

(2) Pat. Lai., GXGII, II 33. Voy. aussi la lettre de l'abbé de Saint-Pierre-sur-Dives aux moines de Tultenberg [Acta ordinis S. Bcnedicti, Yl, SgS).

(Z) 3 atssse:<i., r Allemagne avant la Fa' f 0 nn e (ivixduci. hanc,

d'œuvre était en effet seul responsable devant l'évêque ou le prince qui l'avait pris à son service ; seul il répartissait sur les diverses parties de la cathédrale les statues, les sculptures, les peintures, les pièces du mobilier qu'il jugeait nécessaires à son ornementation et il devait être capable de dessiner lui-même les cartons des œuvres qu'il donnait ensuite à exécuter aux imagiers, aux sculpteurs, aux peintres, aux verriers, aux orfèvres, à tous les corps de métier qui concouraient à embellir l'édifice : grâce à cette unité de direction tous les arts restaient subordonnés à l'architecture et n'avaient d'autre objet que d'en rehausser la splendeur.

Le Moyen Age ne connaissait pas la distance que notre organisation sociale a mise entre l'artisan et l'artiste ; aussi l'origine des maîtres-d'œuvre était toujours modeste et ils appartenaient presque toujours au corps de la maçonnerie. Cependant ils avaient conscience de la grandeur de l'œuvre qu'ils entreprenaient et cherchaient souvent à faire connaître leurs noms à la postérité. Il faut en effet renoncer à la légende des cathédrales anonymes, œuvre gigantesque d'une race et d'un pays, comme ces épopées primitives que l'on a crues longtemps populaires : à mesure que l'on étudie mieux les documents d'archives on découvre les noms des architectes de nos cathédrales, et nous savons d'ailleurs qu'ils avaient l'habitude d'inscrire ces noms sur les pavements en forme de « labyrinthes » dont ils couvraient les nefs et qui ont malheureusement disparu. M. de Mély a recueilli sur les œuvres des xii° et xiii" siècles 8i signatures d'artistes français, dont 29 d'architectes et 34 de sculpteurs (i). A partir de la fin du xiii^ siècle on connaît 1 a biographie de la plupart des maîtres-d'œuvre attachés au service des rois de France ou des

(i) Communications à la Société de Antiquaires de France, 1904»

princes du sang. Un document paiiiculicrement précieux est un petit album de trente-trois feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse, sur lequel maître Villard de Honnecourt, originaire du Gambrésis a jeté les croquis rapides, les ébauches, les copies de monuments, les réflexions, les descriptions, les recettes de tout genre qu'il avait pu rassembler dans sa carrière errante d'architecte (i). Il a dessiné une des tours de la cathédrale de Laon, l'état des travaux de la cathédrale de Reims, le plan de Meaux, la grande rose occidentale de Chartres, un pavement d'une église de Hongrie, des statues antiques etc.. Ingénieur, il fait des croquis de machines, résout des problèmes de géométrie pratique, comme de déterminer la circonférence d'une colonne engagée dans un pilier. Entre I235 et i25o il a travaillé à construire des églises de Hongrie en style français. Son album donne l'idée des connaissances variées qui étaient exigées d'un maître-d'œuvre à l'époque de Saint Louis, et il n'était pourtant qu'un arliste de second ordre qu'on ne peut égaler aux Robert de Luzarches, aux Libergicr, aux Robert de Goucy, aux Pierre de Montereau.

4. — Les ouvriers et les francs -maçons. La construction et la décoration des églises exigeaient un personnel nombreux de compagnons tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, peintres, imagiers, sculpteurs sur bois, verriers, orfèvres etc. qui devaient être pourvus d'une instruction technique assez développée. Certaines familles se transmettaient de père en fds les secrets de leur profession ; il y a de véritables dynasties de peintres et d'imagiers ; Evrard d'Orléans par exemple, en fonde une sous Philippe-le-Bel. D'autre part la construction d'une grande cathédrale amenait l'ouverture d'un chantier et d'un ate-

(i) Cet album est consacré à la Bibliothèque nationale.

lier qui duraient plusieurs générations et dans lesquels les connaissances techniques étaient données aux apprentis sous la forme d'un enseignement mystique à l'abri de la curiosité des profanes. Le travail terminé, maîtres et compagnons unis par des liens de solidarité, se rendaient sur un autre chantier et commençaient à bâtir une nouvelle œuvre. Il se forma ainsi de véritables corporations ambulantes qui parcoururent l'Europe en se mettant au service des princes et des évoques bâtisseurs. Telle est l'origine des francs-maçons ; on les trouve organisés au xni*^ siècle autour des travaux de la cathédrale de Strasbourg. La discipline la plus sévère régna dans ces confréries cjui pnglobaient à la fois maîtres et compagnons ; leurs membres devaient mener une vie honnête et accomplir régulièrement leurs devoirs de chrétiens ; des conseils d'arbitrage jugeaient les différends qui pouvaient se produire dans le sein de Fassociation. Ce fut surtout en Angleterre et en Allemagne que les confréries de « logeurs du bon Dieu » et de francs-maçons se répandirent ; leur institution fut approuvée par les empereurs et au xiv° siècle ils fournirent des architectes et des ouvriers aux travaux gigantesques de la cathédrale de Milan.

5. Les étapes de la cGiistniclion d'une cathédrale. — L'enthousiasme des populations pour la construction des églises se ralentit à la fin du xiii° siècle et surtout au XIV® siècle. La guerre de Cent Ans anéantit la prospérité économique de la France et ruina l'Eglise (i). D'autre part le plan des cathédrales avait été conçu d'une manière si grandiose, qu'il eût fallu de longs siècles de travail pour l'exécuter. Aussi un grand nombre de cathédrales sont restées inachevées ou n'ont été terminées que de nos

(i) Voy. là-dessus l'article de M. Petit-Dutaillis (Revue historique, juillet igoS).

jours : la grande flècle de Cologne, les clochers de Clermont-Ferrand sont de construction récente. Reims attend toujours les flèches qui devaient couronner ses tours et Beauvais n'a pas encore sa grande nef. Peu de cathédrales ont été bâties d'un seul jet ; la consécration avait lieu dès que le chœur était exécuté, puis les travaux étaient interrompus souvent très longtemps ; pendant ce temps les goûts et les méthodes avaient changé ainsi que l'instruction des maîtres-d'œuvre. Sans se soucier de conserver l'unité du style ou le plan du monument, chaque maîtred'œuvre apportait à l'édifice ses modifications personnelles et la manière de son temps. Une cathédrale est donc en général un édifice disparate dans lequel on peut étudier la stratification de tous les styles, du xn° au xix® siècle mais il est rare que ses proportions grandioses ne fondent pas dans un ensemble harmonieux les apports de tous les âges.

C'est ce qu'il est facile de voir à la cathédrale d'Amiens, par exemple. Après l'incendie de 12 18, l'évêque Evrard de Fouilloy résolut de la rebâtir sur un plan gigantesque ; un maître-d'œuvrede l'Ile-de-France, Robert de Luzarches, le traça et commença à construire la nef, le chœur roman ayant été réparé provisoirement. En 1228, à la mort d'Evrard les fondations de la nef étaient jetées. Le successeur de Robert de Luzarches, Thomas de Cormont, éleva la nef et le transept jusqu'à la naissance des voûtes. Son fils, Renaud de Cormont y travailla après lui et commença le chœur. Puis, en 1240 les constructions furent suspendues, faute de ressources ; pour comble de malheur un incendie vint en 1368 détruire une partie des charpentes, et ce fut seulement alors, après dix-huit ans d'intervalle, qu'on recommença les travaux. Les voûtes du transept et du chœur ne furent terminées qu'en 1369. Au xiv" siècle on construisit des chapelles latérales entre les contreforts.

Au XV* siècle on acheva les tours de la façade, et on établit entre elles la grande rose ; à l'intérieur en iAqo le prévôt Adrien de Honnecourt fit don de la clôture en pierre du chœur. Du xvi® siècle datent les clôtures des chapelles du transept, les stalles du chœur et la flèche centrale. Puis viennent les périodes de vandalisme du xvin® siècle (en 1771 on badigeonne le chœur!) et enfin les restaurations modernes de Chausscy (1820- 1849) ®^ de Viollet-Leduc (jusqu'en 1874).

Bibliographie. Lambin. Les francs-maçons au Moyen Age, Paris, 1899. — Lemsseur. Histoire des classes ouvrières en France. — Fagniez. Documents relatifs à l'industrie du v^ auxvi* siècle (collections de textes-Picard). — Album de Villard de Honnecourt publiée en fac-similé par Lassus, Paris, i858. — Deiiiaison. Les architectes de la cathédrale de Reims. B. A. G. T. H. 1894 et 1898.

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