CHAPITRE I
ASPECT — TOPOGRAPHIE — PRODUCTIONS — CULTURES INDUSTRIES — POPULATION — ÉMIGRATION
Le voyageur, le promeneur ou le touriste que le hasard amène au fond du golfe de Gascogne, à Biarritz, iiBayonue, à Saint- Jean-de-Luz, est généralement séduit par le charme du pays où il se trouve momentanément transporté. La contrée est accidentée ; les gens sont aimables et hospitaliers quoique naturellement rudes et fiers ; et rhorizon, où brille, surtout en automne, un soleil splendide, est harmonieusement limité d'un côté par l'immensité de rOcéan, de l'autre par la sauvage hardiesse des montagnes. Le Parisien, même le plus léger et le moins observateur, ne tarde pas à distinguer parmi les campagnards indifférents ou les citadins empressés qu'il rencontre à chaque instant sur la plage ou dans les rues, un type tout spécial fortement empreint d'une grande distinction native.. S'il s'arrête à les écouter, il reconnaîtra bien, vite que ces^ garçons un peu gauches dans leurs allures indépendante^,.
que ces belles filles dont l'attitude n'a rien de la coquetterie affectée des grandes villes, se servent d'un langage étrange où son oreille surprise ne perçoit rien d'intelligible. Les patois gascons lui semblaient plus faciles à comprendre ; l'espagnol est à la fois plus dur et plus harmonieux ; le breton, malgré ses ,aspirations et ses finales consonnantiques, est moins original et déroute moins l'auditeur patient. Cette langue remarquable, c'est la langue basque, vieux débris peut-être des idiomes antiques parlés dans l'Europe occidentale avant l'arrivée de nos premiers pères ; ce peuple, c'est le peuple basque dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
Quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent, les Basques' occupent aujourd'hui la région extrême, à l'ouest des Pyrénées dont ils peuplent l'un et l'autre versant le long des côtes accidentées de la baie de Biscaye. Les événements ont divisé en deux portions inégales ces populations uniques d'origine, de mœurs et de langage ; mais il y a entre le pays basque français et le pays basque espagnol trop de points communs pour qu'il soit possible de ne pas les comprendre dans une même étude générale. Grâce à sa situation, à la diversité de son climat, à la variabilité de son sol, ce pays a pu se suffire à lui-même et développer toutes ses ressources naturelles. Le peu de hauteur relative des montagnes et le peu de profondeur des vallées facilitaient les communications d'un versant à l'autre ; et Ton peut aisément se figurer pour ainsi dire le flux et le reflux des tribus locales autour de La llhune, de la Haya, du mont Orhi, du pic d'Anie et des autres sommets de la chaîne pyrénéenne le long de la frontière franco-espagnole.
En France, le pays basque occupe un peu plus du tiers du département des Basses-Pyrénées : presque nulle part, il ne descend jusqu'à TAdour. Il s'étend entre la mer à l'ouest et le gave d'Oloron à l'est, embrassant ainsi les vallées successives de la Bidassoa, de la Nivelle qui se jettent dans la mer, de la Nive et de la Bidouze qui se jettent dans l'Adour, et du Saison, affluent du gave d'Oloron. Ces vallées forment en quelque sorte un éventail dont la base est assez largement convexe. Chacune de ces rivières reçoit des affluents secondaires arrosant autant de vallons subordonnés. Géographiquement ce territoire comprend l'arrondissement de Bayonne (moins la rive nord de l'Adour ainsi que Bayonne, le Boucau, Urt, et la plus grande partie du canton de Bidache), et l'arrondissement de Mauléon tout entier. Historiquement et politiquement, il formait anciennement tçois divisions territoriales : le Labowrd, la Basse-Navarre et la Soûle,
La plus occidentale de ces trois a provinces », le Labourd, était formé des cantons actuels de Saint-Jean-de- Luz, d'Ustaritz, d'Espelette, de Bayonne Sud-Est et Nord- Ouest (moins Bayonne et le Boucau) et des communes de Bardos, Guiche, Bonloc, Hasparren, Macaye, Mendionde et Briscous. C'était une vicomte relevant du duché de Gascogne. Un lailli siégeait à Ustaritz et un sé)iéchal à Bayonne ; les appels contre leurs sentences étaient portés au parlement de Bordeaux.
La Basse- Navarre, qui est au centre du pays basque français, n'était, comme son nom l'indique, qu'une partie du royaume de Navarre. Aussi cette province avait-elle conservé les armes navarraises ; elle portait « de gueules
aux chaînes d'or posées en orle, en croix et en sautoir », Elle comprenait les cantons de Iholdy, de Saint-Jean-Piedde-Port, de Saint-Etienne de Baïgorry, une grande partie du canton de Saint-Palais, une commune (Escos) de Tarrondissement d'Orthez et huit communes de Tarrondissement de Bayonne (Bergoney, Viellenave, Méharin , Saint-Esteben, Saint-Martin d*Arberoue, Aiherre, Isturitz et Labastide-Clairence). Toutes ces « paroisses » étaient groupées en « pays » et en « vallées » ; il y avait les vallées de Baïgorry et d'Ossès dont le nom indique la position et la consistance, et le^pays de Cize ( Saint- Jean-Piedde-Port), de Mixe (Saint-Palais, cours moyen de la Bidouze), d'Arberoue (Saint-Martin, à Textrémité orientale de l'arrondissement de Bayonne) et d'Ostabat (cours supérieur de la Bidouze).
La Solde, qui a eu le même sort administratif et politique que la Basse-Navarre, était composée des cantons de Mauléon et de Tardets et de huit communes limitrophes. Elle avait sa juridiction spéciale, la cour de Licharre (prés de Mauléon) qui appliquait la coutume du pays. La Souk formait une vicomte relevant du roi de France, châtelain de Mauléon. Tardets constituait, sous le nom basque de Basdbuma, « tête ou extrémité sauvage, agreste, forestière », une subdivision partagée en trois régions distinctes, la Soule-Souveimn au milieu qui comprenait le Val-dextre et le Val-senestre, les Arlailles au Sud et la Barhovs au Nord.
En 1*790, lorsque, malgré Topposition des députés du pays, l'Assemblée nationale forma le département des Basses-Pyrénées avec Bayonno, le Labourd, la Basse-
LE PAYS BASQUE i3
Navarre, la Soûle, le Béarn et trente-deux paroisses de la généralité de Bordeaux ; la partie basque du département fut divisée en trois districts, Mauléon, Saint-Palais et Ustaritz. Plus tard Mauléon et Saint-Palais furent réunis pour former Tarrondissementde Mauléon et Bayonne devint le chef-lieu de l'arrondissement maritime. Un tribunal civil fut établi dans cette dernière ville ; celui de l'arrondissement de Mauléon siège à Saint-Palais. L*évêque de Bayonne, dont le diocèse comprenait, au Concordat, les départements des Landes, des Hautes et des Basses-Pyrénées, administre seul au point de vue religieux tout le pays basque français.
En Espagne, les provinces basques de Guiptizcoa, à'Alava et de Biscaye, n'ont point varié de . limites ; mais il faut y joindre la Navarre si l'on veut étudier l'ensemble de la région véritablement basque, Ces contrées forment, suivant M. Elysée Reclus, environ le trentième de la surface de la Péninsule ; elles appartiennent à la fois au bassin de l'Ebre et à celui du golfe de Gascogne. Les limites, fort irrégulières, qui les séparent delà France sont purement arbitraires et factices ; et, de l'une à l'autre province, les divisions, indiquées à travers les vallées et les montagnes par des lignes bizari*ement sinueuses et parfois entrecoupées d'enclaves, ont un caractère essentiellement conventionnel. Le système orographique est fort compliqué : on l'a comparé à un nœud inextricable reliant la èrande chaîne des Pyrénées au plateau des Castilles ; c'est un véritable fouillis de vallées, de gorges, de cols, de passages, de hauteurs et de plateaux. Les principaux cours d'eaux qui l'arrosent sont la Bidassoa qui prend sa
source en Navarre et vient se jeter à la mer entre Hendaye et Fontarabie ; VUrumea qui finit à Saint-Sébastien ; VOria qui passe à Tolosa, VUrola qui traverse Azpeitia, la Deva qui traverse Vergara, Vlhaizahal qui vient de Durango et se jette dans le Nervion, et le Nervion qui après avoir passé à Bilbao va se jeter dans le golfe de Gascogne à Portugalete. Du côté de TEbre on peut citer Y Aragon, qui reçoit VJrati venant de la frontière française (vers Tardets) et VArga SUT lequel se trouve Pampelune, rjE^^« qui coule à. Estella, et le Zadorra qui passe près de Vitoria.
Les^ montagnes les plus remarquables du pays basque sont La Rhune (963 mètres de hauteur) , les échelles de MendiMça ,(\ylZ^ mètres) , le port de Roncevaux (1,'759 mètres), le Pic d'Aniè (-4ftw^we-if(9w^^^ 2,584 m.), la Haya (987 mètres), le Jaizquihel (583 mètres), la Sierra de Andia (1,454 mètres), la Pegna de Gordea [IbSl mètres). Le col de Velate par où passe la route de Bayonne à Pampelune et le col d'Alsasua où passe le chemin de fer de Paris à Madrid (qui de Bayonne à Miranda ne traverse pas moins de trente-sept tunnels d'une longueur totale de seize kilomètres) sont respectivement à 868 et 596 mètres au-dessus du niveau de la mer. Bayonne est à l'altitude de 11 mètres, Mauléon à celle de 214, Pampelune à 429 et Vitoria à 513.
La Navarre, dont la partie septentrionale seule appartient proprement au pays basque, s'étend entre Tancien royaume d'Aragon, l'Ebre et les Pyrénées ; sa frontière occidentale part du point où la Bidassoa entre en France et va aboutir aux monts Alzania. Elle a pour chef-lieu Pampelune. Elle formait avec la Soûle et la Basse-Navarre
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françaises Tancien royaxuiia^dft Navarre, divisé en sixifi^r^ dades (Tudela, Pampelune, Estella, Tafalla, Olito et Sainte Jean-Pied-de-Port). Le Ouvpmcoa, dont la liniite orientale va à peu près de\Yîane»A Véra, s'étend à roueat depuis les environs de Marquizia.au nord jusqù!aux monts Aranzazu au midi ; il comprend les Partidos (cantons) dd Saint-Sébastien, Tolosa, Azpeitia et Yei^ara. La Biscaye comprend tout le terrain entre OndaiToa et la :rivière de Sommorostro, entre la Garranza et la Pegna do Gorbea:; elle a pour villes principales Bilbao, Guernica, Marquina et Durango. la'Ala/va, dont une faible partie est réellement basque, contient, outre Yitoria la capitale, les villes de Salvatierra, la Guardia, Salinas de Âgnana et Amurrio. Depuis 1876, toutes ces provinces sont administrées comme tout le reste de TEspagne, mais auparavant elles avaient un régime politique spécial sur lequel on trouvera des détails dans le chapitre suivant. Pampelune et Yitpria sont le siège de deux évéchés.
Le paj^s basque est traversé par la grande route de Paris à Madrid et par Jes chemins de fer de Madrid à Hendaje et de Bordeaux à Irun. Deux autres voies ferrées sont en construction. Tune de Bajonne à Saint-Jean-Piedde-Port, Tautre de Puyoo à Saint-Palais : l'objectif indiqué de ces deux lignes est évidemment Pampelune. De tout temps, la région occidentale des Pjrénées a servi de lieu .de passage, de voie de communication entre l'Espagne et l'Europe. Au xii* siècle, les pèlerins qui se rendaient à Saint- Jacques de Compostelle arrivaient tous à Puente-la- Bejna d où ils prenaient une seule et même route, qu'ils, arrivassent de Montpellier par Toulouse et la vallée d'Aspe
OU qu'ils vinssent du Puy, de Vézelay ou de Tours par Môissac, Périgueux ou Bordeaux, et Ostabat. Les trois derniers itinéraires aboutissaient en efifet à Ostabat ; de là les voyageurs passaient à Saint-Jean, à Saint-Michel, à Roncevaux où ils étaient reçus dans Thôpital et le couvent fondés, dit-on, par Charlemagne, et habités par des moines militaires qui portaient à leur épée en guise de garde une croix crossée. Us atteignaient ensuite, par Pampelune, Puente la Reyna.
L'aspect général du pays est souriant et gai, sauf dans la partie méridionale de la Navarre qui se rattache au bassin de TËbre. Là, les montagnes sont dénudées, les. pluies sont rares, les pentes âpres et incultes; ce sont comme de vastes déserts. Mais partout ailleurs Tœil du voyageur est agréablement frappé par la variété des paysages. Dans les provinces françaises, par exemple, on trouve bien des escarpements abrupts et des sommets déboisés ; mais, tout au-dessous, tout à côté, les plaines sont cultivées, les montagnes sont peuplées de sapins, de hêtres, de chênes, de châtaigniers en massifs épais ou sporadiquement épars, en bouquets plus ou moins profonds, au milieu des prés, des vignes, des champs de blé ou de maïs. Malheureusement, une grande partie du pays est encore en friche : des terres souvent très fertiles sont couvertes uniquement d'une végétation parasite très abondante, formée presque exclusivement de fougères, de genêts épineux aux fleurs jaunes et de bruyères aux fleurs roses. De loin en loin, apparaît une gracieuse habitation dont les fenêtres sont décorées de longs cordons de piments rouges, dont la cheminée fume sans cesse» dont \^ porte demQurd
toujours ouverte. La maison est presque toujours accompagnée d'un jardin potager et d'un verger formé presque exclusivement de pommiers.
Du côté de TOcéan, la campagne est parsemée de mai- . sons blanches et sillonnée de chemins, malheureusement presque tous en fort mauvais état, qui relient l'un à l'autre de jolis villages et de coquets hameaux. Dans la Soûle et la Basse-Navarre, le pays est plus pauvre et plus triste, quoique toujours intéressant et pittoresque. Partout, en effet, les forêts, les cultures, les ruisseaux, les collines, les vallées, les rochers, les rivières et la mer s'harmonisent merveilleusement pour enchanter les regards. Aussi, à mesure que les moyens de communication se multiplient, le nombre des touristes qui recherchent le pays basque devient plus considérable ; d'année en année, les gracieuses stations balnéaires maritimes. Saint- Jean-de-Luz et son admirable baie, Guéthary calme et paisible, Hendaye et sa belle plage, Saint-Sébastien brillant et joyeux, Zarauz et Lequeitio, plus humbles mais encore bien désirables, voient augmenter le personnel empressé des baigneurs et des touristes. Il en est de même des résidences thermales : Gambo, non loin de Bayonne; Lacarre, prés de Saint-Jean-Piedde-Port; Ahuzki, vers Tardets; Ormaiztjagui, Vergara et Cestona, en Guipuzcoa ; Carranza, en Biscaye; Fitero, en Navarre ; et bien d'autres, sont de plus en plus fréquentées par les étrangers et de plus en plus renommées. Biarritz est même, pendant l'hiver, le rendez-vous d'un certain nombre de familles anglaises ou russes, qu'effraient le grand genre et la vie luxueuse et chère de Pau. En toute saison on peut, autour de toutes ces résidences, multiplier des excur-
siens aussi agréables que peu pénibles : du haut des premières hauteurs de la chaîne des Pyrénées, l'œil embrasse un panorama splendide.
Les produits naturels du sol correspondent à sa nature géologique. Les Pyrénées occidentales présentent des types des diverses formations ; là-bas, le granit et le porphyre primitif; là, les calcaires ; ici, les terrains d'alluvion. On y trouve en grande abondance du cuivre, du plomb, mais surtout du fer. Le minerai de fer est si abondant que le sol superficiel a souvent une couleur de rouille caractéristique. On rencontre partout des trous de mine et des traces d'une vaste exploitation ancienne par des procédés aussi imparfaits que primitifs ; l'exportation du minerai de fer est aujourd'hui la principale industrie de la région de Sommorostro, aux environs de Bilbao ; on en exporte plus de cent millions de tonnes. Les gisements appartiennent au terrain crétacé supérieur. Mais, dans tout le pays, beaucoup d'autres gîtes, dont la richesse est surprenante, sont encore entièrement inexplorés.
Quant aux cultures, la douceur relative du climat leur est extrêmement favorable. Les pluies sont fréquentes et très abondantes ; la proximité de la mer remédie d'ailleurs aux sécheresses extraordinaires; et le vent de Sud-Est, chaud et sec, dernière effluve du sirocco de l'Afrique, vient souvent atténuer les fâcheux effets de l'hiver. Et cependant en agriculture, comme sous beaucoup d'autres rapports, les Basques sont très peu avancés.
« La charrue >5, dit M. Welster, « est remplacée chez eux par la vieille laya, un instrument au moins aussi ancien que l'époque romaine. C'est une lourde fourche à
deux branches, ayant chacune de un à deux pieds de long. Un holpme robuste en peut manier deux à la fois, les enfonçant d'abord dans le sol de toute leur longueur, puis retournant la terre par un vigoureux coup de main en arrière. Les champs ainsi» cultivés donnent des produits excellents, mais au prix d'un travail considérable. »
Au surplus, au point de vue cultural, le pays basque doit être divisé en deux parties distinctes : les hautes montagnes couvertes de riches forêts, et la plaine cultivée partagée en champs de maïs et de froment, en vignes, en jardins potagers, avec, çà et là, quelques prairies ; il faut compter, parmi les terres à revenus, les vergers de pommiers et les châtaigneraies. De toutes ces cultures, celle du maïs est la plus importante.
Les hautes montagnes sont garnies de forêts de hêtres et de sapins, dont les produits ont peu de valeur faute de chemins praticables : des arbres magnifiques y pourrissent sur pied. Les régions moyennes et la plaine sont formées en grande partie de landes nues, où la tradition rappelle Texistence d'immenses forêts de chênes, et où l'on ne trouve plus que des genêts épineux et des bruyères ; une importante portion en est cependant encore boisée ; l'essence qui peuple ces forêts est le chêne, soit pédoncule, soit tauzin. Mais ces forêts sont dans un état pénible et tendent toutes plus ou moins à devenir prochainement des landes comme celles dont je viens de parler, pour les raisons qui vont être indiquées.
Les Basques ne connaissent guère d'autre engrais que l'engrais animal ; outre le guano, dont l'usage commence à se répandre, ils emploient principalement le fumier du
mouton. L'élevage du mouton est donc fort important, aussi est-ce une véritable fortune qu'un troupeau de moutons ; comme en latin pemnia vient de pecus, en basque le mot obérais « riche » se rattache à obère a troupeau, | bétail ». Le principal produit du bétail est le fumier ; on fait cependant du fromage avec le lait de brebis; la laine a peu de valeur. Mais quelle litière donner au bétail?
Il a paru tout simple aux Basques de faucher la fougère qui croît spontanément en abondance dans les parties claires des forêts, de même qu'il leur a semblé tout naturel de lâcher leurs troupeaux sans gardiens dans les bois voisins de leurs métairies. C'est ce qui a amené peu à peu le déboisement, c'est ce qui est la cause du maintien en friche de terrain.s de bonne qualité, c'est ce qui empêche les bois actuels do repousser et de se regarnir. Au reste, on a inventé, dans l'intérêt du pâturage et du soustrage (on nomme ainsi la coupe de la fougère), un système tout spécial d'exploitation forestière : on ne laisse debout que des arbres consi- ^ dérablement espacés, et ces arbres sont émondés périodiquement tous les dix ou douze ans, à une hauteur do quatre ou cinq mètres; on a baptisé cette exploitation du nom pittoresque de haut-toiïlis. Comme on n'obtiendrait ainsi que du bois de chauffage, on réserve, de loin en loin, un bel arbre qu'on laisse croître librement, mais qui devient facilement noueux et se couvre trop souvent de branches latérales. De cette façon, partout et en tout temps, il devient possible de faire paître le bétail et de faucher la fougère, la bruyère, les genêts épineux, qui servent soit de litière pour les étables, soit de combustible pour les fours
OÙ s'élabore la chaux qu'on emploie beaucoup comme amendement. Des forêts traitées ainsi ne doivent elles pas disparaître à la longue ? A côté des têtards, rien ne repousse, car les glands qui tombent à terre sont vite dévorés par les porcs, et si par hasard des semis se produisent, un fauchage impitoyable ne tarde pas à les atteindre. Lorsqu'un tronc pourrit et s'écroule, on le remplace par un plant déjà grand 'pris dans une pépinière ad hoc et qui meurt trois fois sur quatre ; on garnit ce plant d'épines pour le protéger contre la dent du bétail, qu'on empêche d'ailleurs ainsi de venir s'y frotter. Malgré tout, néanmoins, on trouve, dans certains ravins d'un accès un peu difficile, une végétation naturelle luxuriante, ce qui montre combien le sol est partout fertile.
Les provinces espagnoles produisent du blé, de l'huile, du cidre, et ces vins de Navarre renommés dans tout le pays, mais souvent peu appréciés par ceux qui n'en ont pas bu sur place. Les Navarrais transportent, en effet, leurs vins dans de grandes outres en peau de bouc qui ont la forme des jarres espagnoles ou des amphores romaines ; les vins y contractent un goût désagréable : ils sont naturellement capiteux et forts en couleur.
Les Navarrais s'adonnent aussi à l'élève de la viande de boucherie. L'industrie pastorale a eu de tout temps une grande importance dans cette province, car de nombreux traités assuraient à ses troupeaux le libre parcours sur le territoire français, au-delà de l'Adour et jusqu'auprès de Bordeaux.
Mais en fait d'industries propres au pays, on ne peut guère citer que des fabrications d'objets destinés pour la
plupart à être consommés sur place, chaussures en espadrilles, bérets, tnarregvss (on nomme ainsi une espèce de gros drap dont on fait des manteaux et des genouillères), ateliers d'incrustations d'or et d'argent sur cuivre et sur acier, conserves alimentaires (thon mariné à Saint-Jeande-Luz), gants ou raquettes pour le jeu de paume, etc. , etc. Il ne faudrait pas oublier les salines de TAlava et du Guipuzcoa, et en France celles de Urcuit, de Briscous et de Villefranque, où l'on exploite de riches mines de sel gemme ; les extractions de kaolin entreprises à Louhossoa, presque à moitié route entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Bayonne ; les exploitations de plâtre de Zumaya ; les fabriques d'armes de Eibar et de Plasencia et les papeteries de Tolosa (dans la province de Guipuzcoa) ; les distilleries de Hendaye ; mais ces établissements appartiennent pour la plupart à des étrangers et les ouvriers qui y travaillent ne sont généralement pas Basques.
On remarquerait de même une surabondance d'ouvriers étrangers (Français, Italiens, Allemands)^ dans let mines de la Biscaye. D'autre part, comme nous l'avons vu, le sol cultural est mal traité et beaucoup de terres exploitables sont en friche. Il semblerait, par conséquent, qu'un mouvement d'immigration devrait se produire vers une région en apparence insuffisamment peuplée. C'est pourtant le contraire qui a lieu ; depuis quelque cinquante ans, les Basques émigrent en si grande quantité vers les rives de l'Amérique, qu'on évalue à plus de deux cent mille le chiffre de ceux qui sont aujourd'hui définitivement fixés aux environs de Buenos-Ayres et de Montevideo, au Mexique ou à la Havane.
La population générale du pays basque européen est do près d'un million de personnes ainsi réparties :
Arrondissement de Bayonne 102,039
Arrondissement de Mauléon ^ 63,247
Navarre 318,700
Guipuzcoa 180,700 .
Alava 103,800
Biscaye 187,900
Ces chiffres sont tirés des recensements de 1870 pour TEspagne et de 1876 pour la France ; ils n'ont pas dû beau* coup varier ; on verra plus loin qu'il conviendrait de réduire le total à six cent mille environ si Ton ne tenait compte que des individus parlant la langue basque, les seuls proprement Basques à vrai dire. Les principales villes du pays sont, outre Bayonne (28,000 habitants), Biarritz (8,000), Saint-Jean-de-Luz (4,000), Saint-Palais (1,800), Mauléon (2,100), Saint-Jean-Pied de-Port (3,500), Tardets (1,500), en France; et, en Espagne Pampelune (25,000), Tudela (9,000), EsteUa (8,000), Tolosa (9,000), Saint-Sébastien (21,000), Victoria (18,000), Bilbao (32,000), pour ne citer que les plus importantes. Nulle part, en Espagne, la population n'est plus considérable sur un territoire de même surface.
La population du pays basque, aussi bien en Franco qu'en Espagne, paraît diminuer sensiblement ou du moins n'augmente pas dans une proportion normale, malgré le chiffre élevé des naissances annuelles : comme dans tous les pays pauvres, les familles basques sont très nom-
breuses; dans rarrondissement de Bayonne, j'estime qi chaque ménage produit en moyenne six enfants, dont soi vent plus de trois filles.
La stagnation de la population a certainement poi cause principale Témigration; ne trouvant pas de re sources suffisantes dans le pays, les jeunes gens et 1 jeunes filles s'expatrient dès l'âge de quinze ou seize an Les filles vont se placer comme domestiques dans 1 grandes villes : Bordeaux en recueille un grand nombre le plus souvent elles s'y marient et ne reviennent plus î pays. Les garçons vont également s'établir dans les dépa toments voisins : les domestiques basques étaient fort r cherchés* il y a deux cents ans, n'en jugerait-on que pj les comédies où figure toujours un laquais « Basque ». Chi lais avait un valet de chambre originaire de Saint-Pé< sur-Nivelle dont la correspondance basque a figuré dans procès de son maître. Le Pays cherchait à Saint-Jean-di Luz en 1659 un petit garçon pour une dame de ses amie
Mais la grande émigration est celle vers l'Amérique c sud, ce que les Basques appellent « partir pour les Am( riques ». Il y a eu des périodes, celle par exemple de 18C à 18*75, où les Basques, Français et Espagnols, étaiei pris à cet égard d'un véritable engouement ; tous les moi tous les quinze jours môme, on en voyait s'en aller d< troupes nombreuses. Ils s'expatrient encore aujourd'hu mais les départs des convois sont moins fréquents. Pei dant la semaine qui précède leur embarquement, homme et femmes parcourent la ville par bandes joyeuses, pauvr( ment vêtues, dansant le fandango sur les places et à toi les carrefours au bruit du tambourin ou au son de la guin
barde, ou chantant bruyamment les plus jolis airs du pays ; sur les quais de Bordeaux, Bayonne, Saint-Sébastien, Le Passage, et dans les gares de chemin de fer s'amoncellent leurs malles caractéristiques, toujours pentagonales et quelque peu semblables à des cercueils. De ceux qui énaigrent ainsi, presque tous se placent avantageusement en Amérique, mais peu s'enrichissent : quelques-uns de ces derniers reviennent dans le pays où leur exemple excite puissamment leurs compatriotes à quitter au moins pour un temps la patrie qui ne peut les nourrir.
Outre l'émigration, il est d'autres causes de dépopulation, beaucoup moins importantes, mais sensibles encore : beaucoup de jeunes gens entrent au séminaire ; il y a diminution dans le nombre des mariages ou les unions se forment plus tardivement : on rencontre aujourd'hui un assez grand nombre de vieilles filles dans le pays basque ; cela tient à ce que les hommes émigrent en bien plus grand nombre que les femmes.
Parmi les raisons déterminantes de l'émigration en Amérique, l'une des plus décisives était certainement l'effroi qu'inspirait aux jeunes Basques la perspective du service militaire; cet effroi a diminué, heureusement, depuis quelques années ; la réduction du temps du service, les réunions des réservistes et des territoriaux, la mobilisation des célibataires en 1870-1871, ont habitué les Basques à l'uniforme et la presque certitude de ne pas être envoyé dans une province éloignée, pour une longue durée de sept ans, leur fait paraître aigourd'hui la discipline sous des couleurs moins sévères.
Pour faire comprendre l'importance de la question, on
me permettra de donner quelques chiffres. Les stat tiques concernant l'émigration commencent, en ce ( concerne le département des Basses -Pyrénées, à 182' beaucoup des personnes comprises dans ces chiffres se originaires des provinces basques espagnoles. En 1829, a compté 1 émigrants ; en 1834, il y en a eu 85, mi depuis 1835, le chiffre s'est élevé rapidement, comme démontre le petit tableau suivant :
La ppoporiion, quant à la qualité des personnes, est : diquée par les chiffres ci-après :
1854 2,133 hommes et 702 femmes.
1856-1862... 3.439 — 1,825 femmes, 587 cnliinlB.
Les déclaraUoDS des émigrants qui prennent des pass ports réguliers établissent que les causes avouées de le départ sont l'iosulâsance des salaires et la difficulté cro saute de vivre au pays natal en raison de la raréfacU dos subsistances, les invitations des précédents émigi qui envoient des fonds dans le pays, l'exemple de ceux c reviennent après avoir fait fortune en peu do temps,.! facilités accordées par les agences pour le paiement à
passages, enfin Tardente propagande des agents d'émigration.
Les hommes ou les femmes qui se transportent ainsi dans la république Argentine y vivent, paraît-il, assez à Taise vu le bon marché relatif des subsistances et l'élévation des salaires. On y donne, outre le logement et la nourriture, de soixante à quatre-vingts francs par mois aux domestiques de maison; le salaire des ouvriers journaliers et employés dans l'industrie varie de huit à vingt francs par jour. Ces prix sont certainement rémunérateurs, mais ils ne permettent point de faire, comme on dit vulgairement, fortune ; ceux-là seuls s'enrichissent qui, par leur activité, leur travail, ou leur intelligence parviennent à fonder des maisons de commerce, à entreprendre des exploitations agricoles, à diriger d'importants établissements industriels.
L'industrie où les Basques trouvent le mieux leur emploi est, affirme-t-on, celle des saîaderos de la Pampa. On connaît ces grandes fabriques de viandes salées qui envoient leurs produits dans le monde entier, bien que les habitants du pays se nourrissent de viande fraîche à raison chacun d'un kilogramme au moins par jour. Près de quatre-vingts millions de bêtes à cornes paissent dans les estancias « fermes ouvertes », dont l'ensemble ne couvre pas la dixième partie des pampas : il reste près de vingt mille lieues carrées où l'activité des travailleurs peut en core librement se donner carrière. Le propriétaire des troupeaux se fait, dans les conditions les plus défavorables et par les procédés les plus défectueux, un revenu net et assuré d'au moins vingt pour cent.
Ou crie beaucoup contre l'émigration dans les Basses-
Pyrénées ; tous les réactionnaires du pays et même beaucoup de républicains cherchent à arrêter ou à ralentir le. mouvement. Il est certain qu'il y aurait beaucoup à faire dans le pays même ; mais les causes de l'émigration ne sauraient être supprimées par des considérations théoriques ou par des entreprises de détail. Que le Basque ait été soldat ou non, il yit mal chez lui et peut vivre bien en Amérique ; si le rétablissement du droit d'aînesse (on l'a demandé) promet à quelques-uns la pleine jouissance du domaine patrimonial, les cadets n'en seront pas moins amenés à s'expatrier en masse ; si Ton amnistie les émigrants insoumis, ceux qui se sont établis là-bas, y ont fondé une famille, s'y sont créé des intérêts ou des positions honorables, n'en reviendront pas en plus grand nombre. Et d'ailleurs ces mouvements d'hommes, ces voyages, ces luttes pour l'existence ne sont-elles pas éminemment utiles au progrès social? Il est manifeste que la plupart des Basques qui reviennent d'outre-mer ont l'esprit plus ouvert, le sens pratique plus développé, le sentiment politique plus exact, que leurs compatriotes sédentaires.
En fait, il y a sur les rives de l'Amérique du sud et dans l'intérieur du Nouveau-Monde environ deux cent mille Basques qui prospèrent plus ou moins, qui parlent leur langue, et fondent jusqu'à des sociétés littéraires dont une au moins porte le nom basque de laurac bat « les quatre provinces (basques) n'en font qu'une ». Je ne vois pas le mal que cela peut faire au pays basque français ou espagnol, tant qu'il n'essaiera pas d'entrer de lui-même dans la voie féconde du progrès, seule condition essentielle et nécessaire pour l'existenice des peuples modernes.