NOUVELLES MÉTHODES DE GUERRE
Dès la première campagne, la stratégie et la tacti-
1 « Je sais que le roi d'Espagne tient l'œil ouvert et manœuvre pour mettre le pied dans Calais. Il faut, de noire côté, pratiquer et flatter nos amis les protestants, pour qu'ils mettent S. M, la reine en possession de Calais, Dieppe et le Havre. L'occasion de traiter cette question se présentera d'elle-même, lorsqu'ils nous demanderont des secours d'argent et de troupes. Mettez vos vaisseaux à la mer, commandez la na-
NOUVRLLES MÉTHODES DE fiUEURE {V.m). S53
que se transforment à la fois '. Au lieu do grandes et lourdes armées, qui emploient toute une campagne à prendre ou à secourir une seule place, do petits corps, très mobiles, tentent des pointes hardies ou exécutent des retraites savantes. Les généraux apprennent à compter avec l'imprévu, à créer des ressources, et surtout à combiner les trois armes dans les ordres de marche ou les formations de combat.
Dans l'infanterie, la proportion des armes à feu augmente et celle des piquiers cuirassés diminue ; le gros bataillon de François P"" et de Henri II se morcelle en unités de combat manœuvrières ', qui ont plus d'élan, plus d'initiative, se dispersent facilement en tirailleurs, et savent opérer de concert avec la cavalerie.
Il y a trois espèces distinctes de cavalerie : r La gendarmerie. Pour se garantir contre les arquebusades, elle s'est revêtue de « véritables enclumes », qui rendent sa remonte très difficile. Perdant beaucoup de temps à s'armer, elle est souvent surprise ou
vigation. faites souffrir les Français et sur les côtes et en mer de quelque façon que ce soit. » {Autre lettre de l'ambassadeur Trockmorton.)
^ « Nul art n'a souffert tant de changements que l'art militaire; les préceptes et les livres, de 30 en 30 ans, sont peu utiles : non seulement les armes, mais les ordres tacliques ont changé. » (Mémoires de Tavannes.)
2 « Au temps des guerres civiles, les capitaines de l'infauterie française ne s'amusaient pas adresser des bataillons, lesquels, n'étant que d'arquebusiers, auraient été inutiles et se fussent nul les uns aux autres. » (Idem.)
elle arrive trop tard. Cependant, comme l'armure est une tradition chevaleresque, une partie de la noblesse la conserve pour charger en haie sur un rang, la lance sous l'aisselle. On commence la charge au pas ; on passe au petit galop, puis, à 60 pas, on donne carrière à pleine course ' (Fig. 246, page 515).
2° Les chevau-légers. Gentilshommes pour la plupart, ils portent l'armet, la demi-armure, et remplacent définitivement la lance par le pistolet, « qui perce, tue, porte la crainte avec soi, et dont les hommes les plus faibles, pourvu qu'ils aient du courage, se peuvent bien servir, même sur de méchants chevaux. » ^
Les chevau-légers se forment, comme les reîtres,
* « Un bon coup de lance, quand l'homme et le cheval sont forts et bons, se donne à pleine course, en beau pays, le cheval frais, le fer bien émoulu, l'arrêt certain, la lance médiocre. Si elle est trop forte, elle fait moins de mal à l'ennemi qu'à celui qui s'en sert, et ce dernier aime mieux la laisser couler à terre que de la rompre ; si elle est trop faible, elle vole en éclats sans effet. » (Tavannes.)
« Il y a 3 manières de diriger la lance dans la charge : 1° de bas en haut; contre la cavalerie, en pointant à la visière de l'homme ou à la tête du cheval; contre le piquier ou l'arquebusier, en visant la tête ou le cou; — 2° horizontalement ; pour désarçonner le cavalier ou blesser son cheval au flanc; pour atteindre le fantassin à la ceinture ; — 3° de haut en bas ; soit pour frapper le cheval au poitrail, soit pour atteindre le fantassin à genou ou couché. Si sa lance se rompt, l'homme d'armes s'aide de son pistolet; en conséquence, il doit s'exercer à tirer à blanc, de pied ferme, au galop ou en pleine carrière, en attachant une cible sur un pieu, aux 3 hauteurs que nous avons énoncées pour la lance. Il se servira du pistolet s'il est désarçonné ou si son cheval est abattu. » (Walhausen.)
2 « Depuis celte invention, le combat de cavalerie, qui durait autrefois 3 ou 4 heures et ne tuait pas 10 hommes sur 500, est devenu très meurtrier et la victoire se décide en moins d'une heure. » (Tavannes.)
NOUVELLES METHODES DE GUERRE (1o(12). .>'J5
en escadrons rectangulaires de 40 à 400 chevaux bien serrés ; ils chargent au trot et ne prennent le galop que pour poursuivre l'ennemi en fuite.
Le pistolet ne doit être tiré qu'à bout portant, à brûle-bourre.
3° La cavalerie légère. Les arquebusiers et les carabins portent lemorion, le pectoral et la dossière; quelquefois même ils n'ont qu'une cuirasse de buffle, pour alléger les chevaux et pour manier plus aisément leurs légères arquebuses à mèche ou à rouet, qu'ils rechargent aux allures vives.
« Les compagnies d'arquebusiers vont aux entreprises et font les dégâts ; elles sont grandement nécessaires pour former les avant-postes des méchants logis, couvrir la cavalerie et lui donner le temps de monter à cheval. Postés dans une église, h une demilieue de la tête de l'armée, les arquebusiers empêchent les surprises, et leur perte est sans importance. » '
Les carabins, montés comme les chevau-légers, sont utiles pour faire sortir la cavalerie ennemie de sa position, s'ils savent s'avancer et se retirer à propos.
Les argoulets ^ sont les batteurs d'estrade, les bandits à cheval, que les généraux emploient aux mauvaises besognes. Mal armés, mal montés, recrutés parmi les
' •■ Tirant à cheval, ils ne font rien qui vaille; il l'aut les contraindre à mettre pied à terre. Oulre leurs armes, ils doivent porter des cordes et des chaînes pour entraver les chevaux cl faire haie si la nécessité les y contraint. » (Tavannes.)
"2 Du mot italien arcoleli, qui désignait les archers à cheval de la gendarmerie.
aventuriers de toutes nations, ils sont la terreur des paysans, qui les appellent croqiie-moutoris.
Le rôle de la cavalerie légère étant l'offensive, on la fractionne en petites troupes de 3 à 8 files, largement espacées. Les rangs rompent successivement pour
Fig. 253.
charger, et chaque cavalier, après avoir tiré, vient se placer derrière son chef de file, au dernier rang de l'escadron.
Toute la cavalerie est exercée au caracol, que l'escadron, au moment où il est chargé par l'ennemi, exécute de deux manières : 1° il converse brusquement à droite ou à gauche, pour laisser passer la furie de l'agresseur, achève la volte, prend l'ennemi en flanc, et le charge à son four ; 2° l'escadron s'ouvre en son milieu pour livrer passage à l'escadron ennemi; puis chaque demi-escadron, après avoir exécuté un tour
NOUVELLES MÉTHODES DE GUERRE (15G2). oo7
complet sur sa lilc extérieure, attaque un des flancs de Tadversairc.
Désormais on combinera les deux armes principales. « Les arquebusiers à pied, dit Tavannes, sont nécessaires à a cavalerie, parce qu'ils estropient les chevaux et les hommes du premier rang' ennemi, et qu'ainsi les plus valeureux sont mis hors de combat au moment décisif de la charge. On fait marcher ces arquebusiers sur les flancs de l'escadron ou devant lui ; quelquefois on les couvre par un rang* de cavaliers. Les tireurs à pied, disposés sur 3 rangs, doivent exécuter des feux d'ensemble à 50 pas de l'ennemi; la cavalerie ne se porte en avant qu'après la décharge des arquebusiers.
« Gens de pied et gens de cheval ont une arme favorite, l'épée, utile à tous, et principalement aux vaillants, qui s'en savent aider dans la mêlée. »
o58 L'AMIRAL COLIGNY.
Nous avons reproduit (fig. 2S4), d'après la précieuse collection de Pierrefonds, le type authentique de l'arquebuse à mèche, de l'épée de fantassin et de l'estoc de cavalier \ usités en 1560.
L'artillerie coûte cher, elle est lourde; c'est un embarras dans les marches rapides : aussi la trouve-t-on en très minime proportion '^ dans les armées des deux partis. Elle ne reprendra son importance qu'avec Sully, quand Henri IV aura pacifié la France et reconstitué l'armée nationale.
La tactique de marche devient pour les généraux le principal élément de succès. On commence à guerroyer avec les jambes du soldat autant qu'avec son sang, et les armées font jusqu'à 18 lieues par jour, au lieu de S.
Une discipline sévère est imposée à ces troupes, qui n'ont le plus souvent ni solde ni distributions régulières, et qui se battent par fanatisme ou par point d'honneur. Enfin la pénurie développe Vesprit de ressource,
1 « Les estocs non tranchants ne valent pas les épées renforcées, bien affilées, qui, de la pointe, donnent dans le flanc des chevaux et, du tranchant, sur les visages et les bras découverts. » (Tavannes.)
« Le cavalier se servira de l'estoc à droite ou à gauche, suivant l'occasion ; s'il ne peut blesser le cavalier revêtu de ses armes, il visera le cheval à l'encolure ou au côté gauche du poitrail, en pointant profondément à bras courbé, tant pour la bienséance que pour rendre le coup plus assuré. » (Walhauscn.)
2 Une pièce à peine pour 1.000 hommes. La proportion était de 5 pièces au premier voyage de Naples, de 3 au siège de GêneSj et de 2 à Marignan.
M' TIUUM VIRAT (i562). oS9
qui a fait de tout temps du soldat français un objet de surprise pour ses adversaires.
Li: TRIUMVIRAT (156i).
Notre commentaire sur l'iiistoire de France ne s'appliquant qu'à l'art militaire, nous n'avons à nous occuper ni des intrigues politiques, ni des machinations ténébreuses, ni des massacres odieux de cette période néfaste ; il nous suffira de résumer les principaux faits de guerre, pour en recueillir l'enseignement tactique.
La guerre civile commença au mois de mars 1ÎJG2 '.
La couronne étant échue successivement à deux enfants chétifs, François II et Charles IX, mal dirigés par
1 Le massacre de Vassy, où l'escorte du duc de Guise avait tué ou blessé 260 réformés réunis dans une grange (1" mars 1502), fut le signal de la grande guerre, dont la 'préface avait été la conspiration d'Amboise (mars '1560).
Sus donc, ô Dieu ! prends les armes, Venge ce sang espandu !
Seigneur^ lu as vu nos larmes.
Tu as nos cris entendus; Console donc notre plainte, Et par ta droiture sainte Envoie ce Guise au cercueil.
D'une mort juste et fatale :
Si bien que sa peine égale La fierté de son orgueil !
{Cantique protestant. Bibliothèque nationale. Pi S. M. N. 1573.
360 L'AMIHAL COLIGNY.
leur mère Catherine de Médicis, François de Guise s'était emparé de l'autorité royale. Le duc, pour être plus fort dans cette Cour corrompue, livrée à des ambitions effrénées, s'associa le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André, en laissant au premier prince du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le titre tictif de lieutenant général du royaume.
Le triumvirat continua la persécution religieuse tristement inaugurée par François P'', et les calvinistes de l'ouest, du centre et du midi, prirent les armes au nom de la liberté de conscience ' . Leurs chefs, le prince
1 Pour se rendre populaires, les Guise avaient consenti à la suppression de l'impôt des 50.000 hommes de pied, et avaient cassé le plus grand nombre des compagnies d'infanterie et de cavalerie, sans payer l'arricîré de la solde et sans récompenser les services rendus. Les capitaines et les soldais licenciés étant venus en foule à t'ontainebleau, oîi était la Cour, pour se plaindre au roi, le cardinal de Guise avait fait dresser une potence à la porte du château pour y pendre les solliciteurs. « Sans ce brandon, dit Tavannes, les huguenots auraient eu beau prêcher en rhétorique, ils n'auraient attiré dans leur parti ni capitaines, ni soldats, sorte de gens qui font la guerre d'eux-mêmes, s'ils peuvent, quand ils sont désespérés et sans emploi. »
« Pour un temps, les réformés surpassèrent les catholiques en nombre de soldats vieux et bons. 50 soldats de la religion, tous compagnons ensemble, sans autre chei qu'un caporal que d'eux-mêmes ils élurent, partirent de Metz, pour rejoindre, quoi qu'il arrivât, le prince de Condé et l'amiral Coligny dans Orléans. Aux environs de Verdun, le lieutenant du roi, M. d'Espans, amassa tout ce qu'il put de troupes pour aller défaire les 50 pauvres soldats ; mais ceux-ci, en ayant eu vent, résolurent de passer quand même, marchant nuit et jour, faisant de grandes traites, de petils repas et de courts repos. M, d'Espans les suit tant qu'il peut et les rattrajjc; eux, le voyant venir, se jettent dans un moulin, qu'ils trouvent à pro])os, et, à la bonne aventure [fortune
Ll' TRIUMVIRAT {\mi). S(')1
de Condé ', colonel général de l'inianterie au delà des monts, et Gaspard de Coligny, amiral de France, rassemblèrent l'armée des mécontents à Orléans % pendant que François d'Andelot, colonel général de l'infanterie en deçcà des monts, allait demander des renforts aux princes luthériens d'Allemagne.
François de Guise s'était préparé à Ir. guerre avec son habileté et sa diligence habituelles. « S'entendant à l'infanterie et l'aimant autant qu'homme de France,
aide toujours aux vaillants et aux courageux), ils se rembarrent, se remparent, se fortiftent, tirent force arqucbusades, si vaillamment que ni arquebusiers, ni cavaliers n'osent approcher. Enfin, la nuit arrive et sépare les combattants. M. d'Espans se retire à quelque bourg prochain, pour reposer et repaitre, laisse quelque chétif corps de garde, pensant les attraper le lendemain; nonobstant, ils sortent, combattent, faussent le corps de garde, qui s'était mis au devant d'eux, et marchent toute la nuit. Le lendemain, au jour, ils rencontrent quelques paysans, assemblés au son du tocsin, ils les raflent comme foudre et orage raflent un champ de blé. Enfin, après avoir bien eu trente alarmes et rencontres, ils se retirent, et arrivent à Orléans tous sains et saufs, fors trois qui avaient été tués. » (Brantôme.)
^ Frère cadet du roi de Navarre.
2 « M. le prince, ayant intelligence en la ville d'Orléans et la faveur du peuple, dont la plus grande partie avait changé de religion, y envoya secrètement d'Andelot, pour gagner le gouverneur, M' de Montreuil, pendant que lui-même, parti de Saint-Gloud avec 1.000 chevaux, s'arrêtait à Cercottes, à 3 lieues d'Orléans. Le 2 avril, d'Andelot, maiire de la porte Saint-Jean, lui ayant mandé qu'il se hàtàt, Condé se mil au galop avec toute sa troupe pour atteindre cette porte. Ceux qui le rencontraient par les chemins, voyant un si grand nombre de cavaliers tous au galop, se choquant les uns les autres en courant, quelques-uns tombant sur le pavé, des valets par terre avec leurs malles, pensaient ('lUe tous les fols do France fussent là assemblés pour les faire rire. Voilà comment Orléans fut pris. » {Mémoires de Jean de Mergeij.) II. 36
L'AMIRAL COLIGNV.
encore qu'il n'y eût été nourri S » il répartit les vieilles enseignes de Picardie, de Champagne et de Piémont, restées fidèles au roi, en trois régiments temporaires, semblables aux tercios espagnols.
D'après Phiîippoleaux.-
Chaque régiment eut un effectif de 2.S00 piquiers ou arquebusiers, répartis en 3 bandes, de 4 compagnies,
' Brantôme, il/'' de Guise le Grand.
[.!•; TltlU.MVIItAT (1b62). o63
et une 13' compagnie, de 100 vétérans, qui devait, après le licenciement de l'armée, former lo dépôt du régitncmt et en conserver les traditions.
Le cadre d'une compagnie : comprenait un capitaine, qui en était le chef et l'administrateur, un lieutenant, un enseigne, deux sergents, un fourrier, quatre caporaux, un tambour et un fifre'. Un des capitaines prenait le titre de mestre de camp, commandait le régiment et lui donnait son nom. Les premiers mestres de camp furent Richelieu, Sarlabous et Remello ; sans s'occuper de leur naissance, le duc de Guise, qui se connaissait en capitaines, avait choisi les plus vaillants et les plus expérimentés des officiers de fortune.
Sur le modèle de cette réserve d'élite, qui ne devait pas quitter le roi, cinq autres régiments furent organisés avec des bandes aguerries % pour tenir la campagne dans les provinces ^ et y renforcer les légions territoriales.
Les vieilles bandes qui tenaient garnison dans les
1 La solde était de 100 livres par mois pour le capitaine ; de SO pour le lieutenant; 30 pour l'enseigne; 15 pour les bas-officiers; 12 pour les caporaux, le tambour et le fifre; 9 pour les soldats. (Chassignet, Institutions militaires. )
* En Gascogne, un régiment de 10 enseignes, levé par Montluc, eut Charry pour mestre de cami); en Normandie, il y eut le régiment de M. d'IIcmcry ; dans le Languedoc, celui du baron de Rieux ; en Poitou, en Périgord et en Quercy, le régiment de Sarlabous le Jeune. Quand le duc de Savoie eut obtenu que les troupes françaises évacueraient le Piémont (moins Pignerol et Savigliano), les 10 vieilles enseignes de là les monts furent envoyées dans le Lyonnais, sous le nom de régiment du maréchal de Brissac.
^' Le chancelier de L'IIospital avait fait décréter par les Etats gêné-
Trois-Évèchés et dans le Boulonnais furent conservées sans modification.
François de Guise songeait à organiser une infanterie légère : « il voulait avoir 1.500 jeunes soldats, ayant un peu pratiqué la guerre (Basques, Biscaïens, Provençaux, Béarnais, Gascons ou Espagnols), bien légers de viande et de graisse, maigrelets, dispos et bien ingambes, qui volassent des pieds, ayant de bonnes arquebuses de Milan, pas trop lourdes, de beau calibre et de bonne trempe pour ne pas crever. Il voulait que leur poudre fût bonne et fine, pour tirer d'assez loin et faire grande fauchée, et qu'ils eussent, au lieu de l'épée embarrassante et empêchant la légèreté, de grandes dagues comme en avaient autrefois nos enfants perdus. Ces gentils fantassins, menés par de bons sergents, légers comme eux, et par quelques jeunes capitaines un peu pratiques, devaient être départis en 4 ou 5 bonnes bandes, et quelquefois par escadres ; l'on verrait quel eschet ils feraient sur les gros bataillons, en les venant attaquer, de près ou d'assez loin, par des salves inenues et fréquentes. Ces arquebusiers légers, si on les voulait charger et assaillir, jugeraient à l'œil du moment de
raux de 15G0 : « que les baillifs et sénéchaux seraient désormais de robe courte, mais que leurs lieutenants pourraient être de robe longue, c'est-à-dire hommes de loi. » Le commandement militaire fut ainsi séparé des attributions administratives et judiciaires; les contrôles lurent mieux tonus, et la mobilisation devint jjlus facile et plus rapide. Quatre Ihjnes cVélapes furent créées pour mettre lin à l'irrégularité des mouvements de troupe ; la ration du soldat dans les marches fut réglée à deux livres de pain, une livre de viande cl une pinte de vin.
CAMPAGNE DE i.",G2. SG^,
se retirer ou d'assaillir à nouveau, comme font les Espagnols, qui se comportent si galamment en assaillant et en se retirant à la mode des Arabes, très importuns et fâcheux en telles factions.
— « Par telle sorte, disait M. de Guise, nos gens au- « raient raison de ces gros bataillons de Suisses, qu'ils « perceraient à jour et larderaient d'arquebusades « comme canards. Ils en feraient de même sur les c< reîtres ' . »
Coligny, à l'exemple du duc de Guise, divisa l'infanterie protestante en 3 régiments- colonels .
Sur les 63 compagnies des ordonnances^, « m archsint en armes et grands chevaux », un tiers à peine avait pris parti pour la Religion. Mais Condé rallia la plupart des chevau- légers, qui avaient fait sous son commandement la rude campagne de i558, et la jeune noblesse qui trouvait, comme lui, dans la Réforme l'attrait de la nouveauté, de l'indépendance et des aventures.
Le duc de Guise employa l'été de 1562 « à remettre en son obéissance toutes les grosses places de la Religion, fors Orléans, Lyon et Rouen. »
1 Brantôme.
2 Le mandement de guerre du roi François II indique pour la gendarmerie, au 'l""' lévrier 1560, un eiïecUf de 2.590 lances, en 65 compagnies; 4 sont de 100 lances (connétable, duc de Guise, roi de Navarre, duc de Savoie) ; les autres sont de 35 lance?, en moyenne.
;j(JU LAMIRAL COLIGNY.
Après la prise de Bourges, il conduisit le jeune Charles IX en Normandie, et assiégea Rouen, qu'il prit d'assaut, le 26 octobre. A ce siège, Antoine de Bourbon reçut une arquebusade, dont il mourut, le 17 novembre, laissant à sa veuve, Jeanne d'Aibret, un enfant de neuf ans, qui devait être Henri IV.
Caen ouvrit ses portes à r armée du Roy ; Dieppe chassa sa garnison anglaise, et Philippe le Rhingrave, avec son régiment de 3.000 lansquenets et ses 4 cornettes de reîtres, alla resserrer dans le Havre les 7.000 Anglais du comte de Warwick.
Condé et Coligny jugèrent qu'il était temps d'agir. Ils sortirent d'Orléans, le 20 novembre, avec un millier de gentilshommes bien montés, 3 régiments à'artisans français, les 3.000 cavaliers et les 4.000 hommes de pied levés en Hesse par François d'Andelot, et ils marchèrent sur Paris, par Pithiviers, Etampes et Corbeil. Après une vaine tentative contre cette dernière ville, ils prirent position entre Vaugirard, Montrouge et Arcueil ', et jetèrent l'alarme, le 28, dans le faubourg Saint -Victor.
Les triumvirs, surpris par ce coup d'audace, entrè-
' « Les gens de pied se logèrent, quasi à portée de canon, sur le grand chemin de Bourg-la-Reinc (le pavé servant de rue au milieu de leur camp), et les gens de cheval à Montrouge, Gentilly-sous-Bicètre et aulres villages, avec le quartier du prince de Condé à Cachan, maison de son oncle le cardinal de Bourbon. » {Mémoires- Journaux du duc de Guise).
CAMPAGNE DR ]:m.
rent en pourparlers ' avec Condc. Ils attendaient 22 vieilles enseignes espagnoles, promises par Philippe II, et quelques compagnies d'arquebusiers, envoyées de Gascogne par Biaise de Montluc. Quand ce renfort fut arrivé, ils rompirent les négociations ; mais
EcheRe au gjsT^^
Fig. 230 2
Condé décampa, le 10 décembre, et prit la route de Chartres. Le lendemain, l'armée catholique, forte de 19.000 hommes de pied, 2.000 chevaux et 22 pièces d'artillerie, se mit à la poursuite des protestants ; elle
1 « Je dirai une chose qui arriva pendant que nous étions devant Paris, par où l'on connaîtra le naturel de notre nation. Les jours de trêve, on eût vu dans la campagne, entre les corps de garde, 7 ou 800 gentilshommes, de côté et d'autre, deviser ensemble, aucuns s'enlre-saluant, autres s'embrassant ; de telle façon que les reîtres du prince de Condé, qui ignoraient nos coutumes, entraient en soupçon d'être trompés et trahis par ceux qui s'entretaisaient tant de belles protestations, et ils s'en plaignaient aux supérieurs. Depuis, ayant vu, les
s'arrêta, le 14, à Étampes, dans le dessein de les couper d'Orléans \
Ce jour-là, Condé campait à Saint-Arnould, sur la Reinarde, entre Dourdan et Rambouillet. Il voulait tenter avec ses 8.000 hommes de pied, ses 5.000 cavaliers et ses S canons, une pointe rapide sur Paris dégarni de troupes; mais Coligny et Trockmorton s'y opposèrent. L'amiral lui représenta le danger d'attaquer la grande ville en laissant l'armée ennemie derrière soi, et l'ambassadeur d'Elisabeth lui déclara qu'il ne consentirait à payer les Hessois, qui réclamaient âprement leur solde, qu'en échange des ports les plus importants de la côte normande.
Condé se résigna à faire le voyage de Normandie. Son armée, tournant à l'ouest, alla, par Ablis et Gallardon, passer l'Eure k Maintenon, et le corps de bataille coucha à Ormoy, le 17 décembre. Mais le long
trêves rompues, que ceux-mêmes qui s'entre-caressaieiit étaient les plus âpres à s'entre-donner des coups de lance et de pistolet, ils s'assurèrent un peu et dirent entre eux :
— » Quels fols sont ceux-ci qui s'enlre-aimcnt aujourd'hui et s'enlretuent demain !
€ Mais quand on avait remis les armes sur le dos et ouï le sifflement des arquebusades, toutes courtoisies étaient rompues. » {Mémoires de François de la Noiie). 1 II semblait bien au duc de Guise
Qu'il pouvait dissiper l'Église Du seigneur Dieu, naissante encor, ^ Pour avoir assemblé d'Espagne, De Suisse, France et Allemagne, Les hommes, les armes et l'or !
{Cantique protestant.)
CAMPAGNE DR \rm. .'WJ
convoi de chariots à butm que les reîtres traînaient à leur suite, retarda la marche de i'avant-garde, et Coligny, qui la conduisait, logea à Néron, à 4 kilomètres en arrière d'Ormov.
La journée du 18 fut employée à rétablir l'ordre de marche ; dans la soirée, l'armée protestante se réunit cà Neuville-la- Mare, afin de se diriger, le lendemain, vers Tréon, où elle devait passer la Biaise.
Les triumvirs, informés du projet de Condé, « s'étaient bien assurés du chemin qu'il leur fallait tenir pour lui aller au devant, et pour l'empôcher d'entrer en Normandie ; » puis, sans s'écarter du chemin couvert, ils avaient soigneusement conservé le contact avec son arrière-garde. Le d8, ils étaient à Mézières-en-Drouais, sur l'Eure.
« Après minuit, l'armée catholique, sans faire bruit de tambourins ni de trompettes, commença à passer la rivière sur deux petits et étroits passages, avec tant de diligence que l'artillerie même fut au delà de l'eau avant le jour. L'armée gagna incontinent, au sud de Dreux, le haut d'un coteau, dont le flanc droit était couvert de vignes, et dont le centre était une plaine unie et bien spacieuse, s'étendant en baissant U7i bien fort peu, vers la venue de M. le prince. Là furent pris place de bataille et logis, en attendant le bagage » *.
' Mémoires- journaux du duc de Guise,
Bataille de Dreux i (-19 décembre 4562).
Quand Conclé apprit « que ses ennemis étaient rassemblés à deux petites lieues françaises de son logis de Neuville, il résolut de les assaillir et combattre, bien qu'ils fussent de beaucoup les plus forts d'infanterie et d'artillerie, et qu'ils eussent la ville de Dreux et le village de Tréon pour leur retraite, avec une rivière à dos et un bois en flanc pour leur défense. » ^
En conséquence, le prince monta à cheval à 8 heures du matin, fit prendre les armes à son armée, et la mit en marche vers Dreux dans l'ordre suivant :
En éclaireurs^ les 6 cornettes d'argoulets ^ du capitaine La Curée ;
A y avant-garde, commandée par Coligny (ayant pour maréchal de camp Antoine de Croy, prince dePorcien), d20 lances françaises, S cornettes de reîtres, 12 enseignes de lansquenets, et 6 compagnies d'arquebusiers
gascons ;
A la bataille, que Condé menait en personne (avec Charles de la Rochefoucauld pour maréchal de camp),
1 Après avoir parcouru les nombreux documents conlradictoircs que les contemporains ont laissés sur la journée de Dreux, nous nous sommes arrêtés aux récits des capitaines qui ont assisté à la bataille, en comparant la version des catholiques (Guise et Castelnau) avec celle des protestants (Coligny, Mergey et la Noiie).
- Brief discours de Coligny sur la bataille de Dreux.
5 « Dont la plupart étaient gens de ville et marchands. • (Carloix, Mémoires de Vieilleoille).
BATAILLE DE DREUX (i'J décembre 1562). 571
290 lances, les chevau-légers et les gentilshommes volontaires, 6 cornettes de reîtres, G enseignes de lansquenets ei un bataillon français de 23 compagnies, escortant les 5 canons.
Le bagage fut laissé à Neuville.
Vers onze heures, la tête de colonne des protestants avait traversé Marville et longeait les bois de Maumusset, lorsqu'elle aperçut sur son flanc droit, à hauteur d'un moulin à vent, l'armée catholique, qui lui barrait la route.
Dès le matin en effet, Biron, maréchal de camp du connétable, battant l'estrade avec quelques chevaulégers, avait rencontré les argoulets de La Curée et signalé l'approche de l'ennemi ; les triumvirs s'étaient aussitôt préparés à livrer bataille.
Partageant leur infanterie en 5 gros bataillons, avec la gendarmerie entremêlée par régiments dans les intervalles, ils avaient déployé l'avant-garde et la bataille sur un même front, entre les murailles de l'Epinay et les jardins de Blain ville (Fig. 257).
« A l'extrême droite, 14 enseignes espagnoles {X), n'ayant gens de cheval qui les couvrissent, avaient mis devant elles 14 canons (.4 A) et quelques charrettes. Le régiment de gendarmerie du duc de Guise [P) et celui du sieur de la Brosse (Q) séparaient ces Espagnols de 22 vieilles enseignes françaises ( F), flanquées, à gauche, par le régiment de gendarmerie du maréchal de Saint-André (0); puis venaient un bataillon allemand de i\ enseignes (J), le régiment de gendarmerie du
duc d'Auraale (A^), et les chevau-légers de Montmorency - D'Amville ', où s'achevait Yavant-garde.
« La première troupe du corps de bataille, était le bataillon de S. 000 Suisses (/?), précédé de 8 pièces d'artillerie (Z) ; à sa gauche, étaient le régiment de gendarmerie du connétable {M) et celui de M. de Beauvais, puis 17 enseignes de légionnaires {S), bretons pour la plupart; le régiment de gendarmerie du sieur de Sansac faisait la jfin de la bataille, joignant Blainville. » ^
A la vue de l'ennemi, l'armée protestante s'arrêta, fit à droite, et prit l'ordre de combat \
Toute la cavalerie française se porta en première ligne : à gauche, Condé {A), à droite, Coligny (5), chacun avec un escadron de 12 à 1.500 chevaux tant d'hommes d'armes, la lance au poing, que de chevaulégers français (F) ou de reîtres {E) armés de pistolets ; au milieu, les 60 lances de Mouy et d'Avarel (Z)), rangées en haie, * avaient devant elles les argoulets de
1 Deuxième fils du connétable.
2 Mémoires-journaux du duc de Guise.
3 « Notre armée se mit en bataille vis-à-vis la leur, et les doux armées demeurèrent sans bouger, l'une devant l'aulre, près de deux heures, sans aucune escarmouche. » {Mémoires de Mergey).
'^ La figure 2o7 est le fac-similé d'une vieille gravure de Perissin, reproduite par le général Favé dans son Histoire et tactique des trois armes (Dumaine, 1845). Elle est à peu près conforme aux indications du duc de Guise, et précise la direction des deux lignes de bataille : l'armée catholique entre L'Épinay (Lespiné) et Blainville ; l'armée protestante entre le moulin de Maumussel et L'Épinav.
BATAILLE DE DREUX (l'J dccembrc lo62).
Kig. 257.
La Curée (G), mêlés à 400 enfants perclus. 80 hommes d'armes, sous La Rochefoucauld (C), formaient, en arrière du centre, la réserve de la première ligne.
La deuxième ligne, sous le commandement de d'Andelot. se composait de deux bataillons, français {ï) et allemand (H), des arquebusiers (à""), de l'artillerie {L) et de deux escadrons de reîtres {E, E).
Cette préparation ne se fit pas sans quelque désordre ; les préliminaires de la bataille durèrent près de deux heures, sans qu'on songeât, de part et d'autre, à engager l'escarmouche habituelle '.
« Le connétable resta dans son fort ; mais il envoya quelques volées d'artillerie aux argoulets, en faisant crocheter deux ou trois fois ses coulevrines, qu'il porta plus avant, afin de contraindre les huguenots à se hâter davantage d'en venir aux mains. » -
A une heure, Condé donna le signal de l'attaque. Aussitôt 4.000 cavaliers, passant devant l'avant-garde catholique sans s'arrêter, marchèrent droit à la bataille; les argoulets se jetèrent dans un des flancs des
1 « Chacun se tenait ferme, repensant en soi-même que les liommes qu'il voyait venir vers soi n'étaient Espagnols, Anglais ni Italiens, mais Français, voire des plus braves, entre lesquels il y en avait qui étaient ses propres compagnons, parents et amis, et que, dans une heure, il faudrait s'entretuer les uns les autres; ce qui donnait quelque horreur du fait, néanmoins sans diminuer le courage. » (Mémoires de François de la Noiie) .
2 « Leur artillerie commença à nous saluer bien furieusement sans que nous eussions de quoi leur répondre. » (Mcrgey).
BATAILLE DE DREUX (19 décembre 1oG2). 575
Suisses, et les enfants perdus dirigèrent sur ce bataillon un feu meurtrier, pendant que Mouy et d'Avarel les chargeaient de grande résolution, et pénétraient jusqu'aux enseignes.
Le régiment d'Aumale et les chevau-légers D'Amville accoururent de l'avant-garde au secours des Suisses ; mais, assaillis de front par les gentilshommes de Condé, et de flanc par deux grosses troupes de reîtrès, ils furent renversés et mis à vau de route.
En môme temps, l'escadron de Coligny chargeait Y/iot du connétable {M), « qui s'était avancé avec grande hardiesse et assurance de soutenir le choc. La charge fut si grosse et furieuse, il y eut si grand nombre de chevaux passant et repassant à coups de pistolet, de lance et d'épée, dedans ses troupes, que le connétable, nonobstant le grand devoir de capitaine et de vaillant chef de guerre qu'il y fit, eut son cheval tué entre les jambes, et lui-même, blessé au menton d'une balle qui avait percé son armet, fut finalement pris ', son artillerie saisie, et toutes les troupes de la bataille tant de cheval que de pied rompues, hormis les Suisses qui s'étaient ralliés \ »
Les légionnaires s'étaient débandés avant même qu'on les eût chargés, et M. de Sansac, tournant bride
1 « Le connélable l'ut contraint de se rendre à un gentilhomme français, auquel les reitres l'ôtèrent, en prenant sa foi et son épée de force. Condé ayant ordonne qu'on le conduisit immédiatement h Orléans, plus de 800 reitres quittèrent aussitôt le champ de bataille pour l'escorter. » (Castelnau).
2 Mémoires-journaux du duc de Guises
au premier choc avec 800 chevaux, galopait déjà sur la route de Mantes, en criant que tout était perdu'.
La première manche de cette terrible partie était gagnée par les protestants. Mais, comme à Guinegatte, en 1479, la cavalerie victorieuse se laissa entraîner à la poursuite des fuyards, et Condé fit la faute de ne pas la rallier pour marcher, avec toutes ses forces, contre l'avant-gardc catholique encore intacte -.
Pendant que ses hommes d'armes et ses chevau-légers s'acharnaient à la recherche de leurs ennemis personnels, les reîtres couraient au camp deNuisement, pour piller le bagage des catholiques et se partager la vaisselle d'argent du duc de Guise.
A deux heures, il ne restait devant Blainville abandonné que l'amiral, sombre, silencieux, inquiet de
' C;irloix, Mémoires de Vieilleville.
2 • Condé tut quasi tout le jour maître du champ de bataille ; mais, aute de bien ordonner ses forces et de bien reconnaître celles de son ennemi, il perdit la bataille et sa personne. S'il se fût, en provident et avisé capitaine, enquis où pouvait être le duc de Guise, son capital et mortel ennemi ; si il eût considéré que celui-ci n'avait aucun commandement en l'armée royale, bien qu'il fût le suprême de tous, il eût bien jugé qu'il lui gardait une ruse, et qu'il devait être en quelqu'embuscade pour l'attraper au passage. Mais il s'enivra de telle sorte de ce cri de victoire sur la défense des Suisses, qu'il oublia toutes les règles et commandements que doit observer le chef d'une armée composée d'étrangers et d'un nombre infmi de gens ramassés, qui faisaient leur apprentissage en celte bataille ; tellement, qu'il avait sur le chemin d'Orléans ses maréchaux de camp avec nombre de sergents, pour empêcher ses soldats de s'y réfugier à la foule, avec prisonniers et bagages du butin fait sur les Suisses. » (Carloix.)
BATAILLE DE DREUX (H) dccciiibiv 1562). 577
l'inaction du duc de Guiso et du maréchal de Saint- André, qui avaient assisté à la défaite du connétable sans faire un mouvement pour l'empêcher.
— « Nous sommes vainqueurs ! disait-on à l'amiral.
— « Pas encore! » répondait-il, en montrant du doigt l'avant-garde des catholiques ; « nous verrons bientôt cette grosse nuée fondre sur nous ! » ^
De son côté, le duc de Guise réprimait l'impatience de ses capitaines, et restait immobile.
Les Suisses commençaient à reformer leur bataillon, lorsque quelques cornettes de reitres et de chevaiilégers leur livrèrent un nouvel assaut \ «Les braves montagnards furent derechef en grande partie portés par terre et leurs rangs traversés, bien qu'il tût difficile d'enfoncer tels hérissons; mais les moins blessés se rallièrent par petites troupes, et obligèrent les cavaliers protestants à tourner bride pour aller recharger leurs pistolets. »
L'infanterie protestante n'avait pas encore pris part à la lutte; Coligny lança les Allemands contre les
' Mémoires de La Noiie.
'^ <■ Le plus grand nombre des cavaliers de Condé, s'étant ralliés et remis en ordre, firent semblant de venir par derrière, charger notre avant-garde; ce qu'apercevant, M. de Guise et le maréchal de Saint- André commandèrent au sieur de Biron (qu'ils avaient ordonné par derrière, avec 3 guidons, pour les soutenir) de faire tôle aux cavaliers huguenots, qui, laissant cette entreprise, s'en retournèrent charger les Suisses, lesquels étaient déjà en bataillon. » {Mémoireii- Journaux). II. 37
Suisses, et les lit soutenir par le bataillon français.
Épargnant aux Allemands la moitié du chemin, les Suisses « marchèrent au devant d'eux 30 ou 40 pas, avec des rugissements, les yeux flamboyants de furie, le visage couvert de sang et de poussière ; la mêlée ne fut ni si longue ni si roide qu'on l'aurait cru, car les lansquenets renversés tournèrent le dos* et se réfugièrent dans Blainville ».
Les Suisses n'eurent pas le temps de poursuivre leurs rivaux détestés : il leur fallut faire face encore une fois à la gendarmerie de Condé, qui, revenue de sa folle poursuite, croyait en finir avec « des gens à demi battus, dont toutes les armes étaient brisées. » En même temps, du côté de Blainville, les régimentscolonels Gramont et Rohan-Fontenay, précédés des cinq canons, préparaient leur attaque par un feu meurtrier.
Pour la première fois depuis le commencement de cette lutte héroïque % les Suisses songèrent à la retraite; quelques-uns même, des plus meurtris, se traînèrent jusqu'à l'avant-garde pour demander du secours. Cette fois, le secours arriva.
François de Guise, qui, « pour montrer une plus grande tête », avait mis ses lansquenets à côté des régiments temporaires et disposé à l'avance sa cavalerie
* • Ce jour-là, les Allemands se servirent plus des pieds cl des jambes que des piques et corselets. » (Castclnau.) 2 .. Jamais cette nation ne fil mieux que ce jour-là. » (Idem).
HATAILLK DE DREUX (I'.» ilrccinbrc toG-'). o79
sur les ailes do ce gros bataillon, comprit que c'était le moment d'intervenir. '
— « En avant, Saint- André ! cria-t-il au maréchal ; « ces gens-là sont à nous ! »
Toute l'avant-garde catholique marcha résolument, précédée de l'élite des arquebusiers gascons et soutenue par les 14 enseignes espagnoles, qui devaient former la réserve. Il était quatre heures.
« Guise et Saint-André s'adressèrent premièrement au bataillon huguenot; mais, connaissant que leurs gens de pied n'y pourraient advenir sans quelque perte de temps, ils firent la charge avec la gendarmerie, sans trouver grande résistance, et prirent les S canons, que Coligny avait braqués en avant du moulin pour tirer sur les Suisses. De là, ils donnèrent dans les lansquenets, que d' Andelot avait ramenés au combat ; ils les mirent en pleine déroute ^ et les livrèrent à leurs fantassins français et espagnols, qui en firent grand meurtre et boucherie \ »
' « M. de tiuise eut patience de voir désordonner par do petites actions le gros des forces de M. le Prince, qui l'eussent mis en peine, si, du commencement toutes rejointes, elles le fussent allé attaquer. Mais quand il les vit fort cparses, il s'ébranla avec si belle audace et contenance, qu'il trouva peu de résistance. » (La Noiie.)
2 « 7 enseignes de lansquenets, de 2.000 hommes environ, qui s'étaient retirées en une cour fermée de murailles joignant Blainville à main gauche, se sentant forcées, se rendirent à M. de Guise, qui les prit à merci. » {Mémoires-jouniatix du duc de Guise.)
"' Idem.
o80 L'AMIRAL COLIGNY.
Quand Condé vit son infanterie détruite, il passa brusquement de l'enivrement de la victoire aux hésitations de la défaite. Sa première pensée fut de rallier toute sa cavalerie pour recommencer la charge générale, qui avait réussi contre la bataille. Mais ses chevau-légers dispersés n'entendirent pas le cri de sa trompette ; ceux des reîtres, qui n'étaient pas au pillage ou sur la route d'Orléans pour escorter le connétable, ne comprirent pas les commandements faits en français : La Rochefoucauld eut grand'peine à réunir une trentaine de cavaliers autour de la cornette blanche.
Montmorency -D'Amville, impatient de venger son père prisonnier et son frère mort', accourait à la tète des chevau-légers catholiques, lorsqu'il rencontra Condé presque seul, soutenant avec peine son cheval, blessé à l'épaule d'une arquebusade; il entoura le prince et le fit prisonnier.
Chacune des deux armées avaient perdu son cher principal ; mais si le duc de Guise avait réparé la défaite du connétable, Coligny n'avait pas encore quitté la partie compromise par Condé. Or l'amiral était « le héros de la mauvaise fortune " » : il rallia 6 ou 700 chevaux dans une clairière du bois de Maumusset% et les
t Monlmorency-Monlbéron, lue dans la première charge.
2 Comme l'appelle M. Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution française.
3 € Après la défaite de nos gens de pied, notre cavalerie s'élait mise à traverser le grand taillis que nous avions derrière nous, où nos en-
BATAILLE DE DREUX (10 décembre. 1562). o81
forma en 3 escadrons, « pour aller affronter les ennemis avec l'épée seulement, sauf les reîtres qui avaient leurs pistolets. » Il se mit au centre, donna l'escadron de gauche à La Rochefoucauld, celui de droite au prince de Porcien, puis les 3 escadrons firent le tour du taillis. « Comme nous marchions serrés et bien délibérés, raconte Mergey, écuyer de La Rochefoucauld, nous vîmes, au détour du bois, les ennemis, tous en bataille, qui ne nous pensaient pas si près d'eux. Avant de les joindre et charger, M. l'amiral fit un peu avancer nos reîtres, afin qu'ils tirassent leurs pistolets et missent les ennemis en désordre. Après les reîtres, nous chargeâmes tous, de telle façon que nous rompîmes et renversâmes toute la cavalerie qui se trouvait devant nous. » De Brosse périt dans cette charge, et le maréchal de Saint-André fut traîtreusement assassiné par un de ses anciens serviteurs, auquel il avait rendu son épée.
« A cinq heures il ne restait pas 100 chevaux au duc de Guise. »
Coligny crut un instant « qu'il allait empêcher le cours de la victoire ». Ne voyant devant Blainville que le bataillon français, resté à la garde des 8 pièces reconquises, l'amiral forma sa gendarmerie en cercle autour de ce bataillon, afin de lui donner un furieux
ncmis n'osèrent la suivre; elle trouva en la plaine l'amiral, La Rochefoucauld et le prince de Porcien qui, éloignés les uns des autres de oOO pas environ, ralliaient tous ceux qui sortaient du tailljs.» (Mergey.)
assaut ' ; mais Martigues, colonel des l'égiments temporaires, avait disposé autour des piquiers 3 rangs d'arquebusiers, dont le feu bien ajusté renversa les protestants et leurs chevaux. « Son bataillon se tournait avec tant de facilité et de justesse à toutes mains, qu'il semblait que ce fût plutôt une machine tout d'une pièce qu'une réunion de soldats assemblés. » " L'amiral, renonçant à l'enfoncer, se rallia sur les reîtres et fit sonner la retraite.
« Elle fut faite au pas et en ordre vers Marville, à travers le bois de Maumusset, par deux corps de reîtres et un de cavalerie française, le tout d'environ 1.200 chevaux^. »
La bataille avait duré cinq heures '^ et la nuit venait;
' La figure 238 est la reproduction d'une des 208 estampes de la précieuse histoire du Lion Belge {de Leone Belgico), écrite en latin et publiée, l'an 1588, par le capitaine autrichien Michel Eyzinger. Nous y voyons la charge des 3 escadrons de Coligny : chacun d'eux se compose de gendarmerie française et de reîtres. Dans l'escadron de droite, la gendarmerie charge les hommes d'armes catholiques, en avantdu moulin de Maumusset; les reîtres n'ont pas encore franchi le chemin creux. La gendarmerie protestante des deux autres escadrons s'est formée en cercle autour des bandes françaises pour les charger, pendant que les reîtres achèvent de disperser la cavalerie du duc de Guise. Quelques cavaliers se détachent de la charge circulaire pour aller reprendre l'artillerie du connétable, gardée par des hommes d'armes catholiques. Deux bataillons (espagnol et allemand) s'avancent au secours des bandes françaises. Devant Blainville, passe au galop une cornette de reîtres, qui revient de la poursuite ou du pillage. Dans le bosquet de Maumusset, meurtre du maréchal de Saint-André.
2 Castelnau.
5 La Noue.
* « Il ne faut pas pourtant imaginer que pendant ces cinq heures
BATAILLE DE DREUX (K) docombreliSOS).
vainqueurs et vaincus étaient harassés : aussi n'y eut-il pas de poursuite, et le ralliement fut-il sonné des deux côtés à la fois. Il manquait à l'amiral 4.800 hommes, tués, blessés ou prisonniers ; Guise en avait perdu 5.000. Les catholiques rentrèrent dans leur camp de Nuisement', et les protestants retournèrent à Neuville-la- Mare, au logis de la veille '.
Les deux rivaux de Fauquembergues , CtuIso et Coligny, restaient les seuls chefs des partis en présence : l'un songeant à profiter largement de sa victoire',
on fut toujours combattant; il y eut plusieurs intervalles, et puis on se rattaquait, tantôt par de petites charges, tantôt par de grosses qu emportaient les meilleurs hommes ; ce qui dura jusqu'à la noire nuit. Le nombre des morts passa 7.000, la plupart tués au combat plutôt qu'à la fuite. • (La Noiie).
1 • Le soir de la bataille, le duc de Guise offrit au prince de Condé le lit qu'il avait fait dresser dans une grange; ce que M. le prince ne voulut accepter que pour le regard de la moitié. Et ainsi ces deux grands princes, qui étaient comme ennemis capitaux, se voyaient en un même lit, l'un triomphant et l'autre captif, prenant leur repos ensemble. » {Idem).
2 « Nous nous retirâmes au logis, oîi nos hôtes nous traitèrent assez mal pour celte nuit-là, qui fut la plus froide que je sentis jamais. Je servis de palefrenier au comte de La Rochefoucauld ; car de valets ni de bagages nous n'en avions pas : ils avaient pris quartier à part. » (Mergey).
5 1 On dit que M. de Guise ne fut pas trop marry de l'assassinat du maréchal de Saint-André, car il savait bien que la présence d'un connétable et d'un maréchal de France couvre toujours dans une armée royale le nom d'un prince, fùt-il du sang; et l'on ne pouvait plus douter, par la prise de l'un et la mort de l'autre, que tout l'honneur de la victoire ne lui demeurât sans conteste ni aucune dispute. • (Carloix, Mémoires de Vieilleville).
BATAILLE DE DREUX (10 di^ccmbro IfîCS). S85
l'autre à conjurer promptement les conséquences de la défaite *.
Pendant que le duc de Guise allait assiéger Orléans défendu par d'Andelot, l'amiral exécutait en Normandie, avec 2.000 cavaliers, la pointe audacieuse qu'il avait conseillée à Condé: il rançonnait le pays, levait
' C'est à dessein que nous avons étudié toutes les phases de la bataille de Dreux : au point de vue tactique, c'est pcut-êlre la plus importante de co XVP siècle si batailleur.
Alors, comme aujourd'hui, lorsque deux troupes d'infanterie s'abordent à l'arme blanche, c'est la moins brave qui tourne le dos. La victoire est h la plus énergique dans son attitude, à celle qui court audevant de l'adversaire, au lieu de l'attendre de pied ferme; notre règlement de 187S appelle cela la défense offensive.
La cavalerie protestante, quelque ardente qu'elle soit, ne réussit pas à disperser la bonne infanterie catholique, bardée de feux et fraisée de piques, et la combinaison des deux armes empêche la défaite de la gendarmerie du duc de Guise.
L'intervention des vieilles bandes françaises est décisive; le savant retour offensif de Coligny, son suprême ctfort échoue, parce qu'il le tente contre une troupe d'élite manœuvrière et souple que la lance seule aurait pu entamer. Ln victoire est au dernier bataillon : c'est pour Coligny une leçon qu'il n'aura garde d'oublier; il saura désormais conserver une réserve, afin de disputer jusqu'au bout la victoire et de couvrir la retraite après une journée malheureuse.
Dès celte époque, la lance s'impose ;\ la cavalerie pour l'attaque de l'infanterie, car l'épée est impuissante pour couper les piques ; le pistolet rate souvent, le tir à cheval est mal assuré, et il faut perdre un temps précieux h recharger. C'est ce qui fera dirccà Montecuculli, au siècle suivant : « La lance est la reine des armes pour la cavalerie, comme la pique pour Tinfanterie; mais il faut qu'elle soit garnie de fer, que les lanciers soient vigoureux, armés de pied en cap, qu'ils aient de bons chevaux, un terrain uni, ferme et point embarrassé. Les choses étant ainsi, ils se partageront en petits escadrons, iront à la charge et s'ouvriront un chemin, où les cuirassiers, suivant au trot et entrant après eux, feront un grand carnage. «
des troupes, prenait les villes, et se montrait plus redoutable au parti catholique que s'il avait gagné la bataille de Dreux.
Le duc de Guise avait déjà renouvelé devant Orléans ses exploits de Calais et de Thionville, lorsqu'il fut assassiné dans une reconnaissance, le 18 février 1563 ; sa mort mit fin à la première guerre civile.