LE DUC D'ANJOU
Cependant, Henri, duc d'Anjou, frère du Roy, avait reçu le commandement de l'armée royale en qualité de lieutenant général du royaume : c'était un enfant de 16 ans, brave comme tous les princes de sa maison,
1 La compagnie de 100 hommes d'armes du connélable fui partagée en trois; le tiers en fut donné, avec 4S archers, à Henri de La Tour d'Auvergne, âgé de 12 ans. « Je n'avais, avoue le jeune capitaine dans SCS mémoires, nulle élude que la lecture de quelques histoires que mon gouverneur me faisait lire; mais ses honnêtes admonitions m'étaient de très bonnes leçons. Je passai deux ans auprès de madame la connétable, commençant h monter à cheval, à tirer les armes et h danser. Lorsqu'il se faisait quelque partie à la cour de combattre à la barrière, j'en étais, opposé aux princes de mon âge; le roy me faisait cet honneur de me choisir pour cela beaucoup plus tôt que plusieurs autres. »
'■2 La Noue.
5 Deux doubles canons, une coulevrinc, dite La Reine-Mère, cl trois bâtardes, appelées les Mignonnes de Catherine.
mais pervers et dissimulé autant que sa mère Catherine de Médicis, « qui l'aimait uniquement *. »
Le duc d'Albe avait envoyé au roi de France 1.700 chevaux de la gendarmerie des Pays-Bas ^ conduits par le comte d'Aremberg ; la noblesse de l'arrière-ban affluait de tous côtés à Paris : la cavalerie de l'armée royale se trouvait reconstituée.
Pour l'infanterie, Charles IX revint à l'organisation de 1S63 ; il plaça toutes les enseignes, venues du nord et du midi de la Loire, sous les ordres de Philippe Strozzi ou de Timoléon de Brissac, colonels généraux, l'un en deçà, l'autre au delà des monts. Chaque colonel forma 3 régiments de 10 ou 12 enseignes, commandés par des mestres de camp; ceux de Strozzi étaient : Cosseins, pour les gardes françaises; Sarrieu, pour les bandes de Champagne ; Gohas, pour les bandes de Picardie; ceux de Brissac : Onoux, pour les bandes de Piémont; Muns, pour celles de Guyenne, et La Barthe pour celles du Languedoc.
Le marquis d'Estrées ^ et son lieutenant, Jean Babou de la Bourdaisière, avaient reconstitué l'artillerie avec les ressources trouvées dans V arsenal du Louvre.
1 Gastelnau.
2 « Ils logèrent au Bourg- la-Reine et au pont d'Antony. » (Gastelnau.)
3 « M. d'Estrées avait ordinairement son fait et son attirail si lestes quand il marchait que jamais rien ne manquait, tant il était provident et bien expert en sa charge. Surtout il avait de très bons commissaires : entre autres Bassompierrc et La Foucaudie, l'un bon catholique s'il en fut oncques, l'autre huguenot, que M. l'amiral aima fort et dont il s'ayda en ses guerres. » (Brantôme).
C'étaient 40.000 hommes, bien équipés et largement pourvus, qu'on confiait au duc d'Anjou ; ses conseillers ne surent rien faire de cette belle armée. Sous prétexte de poursuivre Condé, ils continuèrent en Cham-
Fig. 260. 1
pagne les ravages commencés par les Huguenots, et s'arrêtèrent à Vitry, le 11 janvier 1568, au moment où leurs ennemis rejoignaient à Pont-à-Mousson les 8.000 reîtres et les 13.000 lansquenets de .Jean Casimir.
Les chefs protestants étaient désormais en mesure de tenir la campagne. Après avoir pourvu, à force de
' Un précieux manuscrit de la Bibliotiièque nationale, « Le discours baillé, en 1S67, à M. de Nevers par La Treille, commissaire de l'artillerie, de la fonte, montage et équipage de toutes pièces d'artillerie tant de terre que de mer, leur calibre, bois, poids et mesures et autres choses y servant, » indique qu'on plaçait sur le tillac des navires de petits canons « qui se chargeaient à boîte par derrière, » Certains canons aile-
sacrifices, aux exigences de leurs alliés allemands, véritables oiseaux de proie abattus sur la France, ils organisèrent leur armée avec un esprit militaire et une entente des détails administratifs, qui peuvent aujourd'hui encore nous servir d'exemple. Ils conservèrent la division en deux corps : avant-garde, sous Coligny, et bataille, sous Condé.
« La France, dit La Noue, regorgeait alors de toutes sortes de vivres ; néanmoins toujours fallait-il grand art et diligence pour nourrir une armée de plus de 20.000 hommes, point payée, qui était moins favorisée par les habitants que l'armée royale, et qui n'avait qu'un très petit équipage pour les munitions. M. l'Amiral était, sur toutes choses, soigneux d'avoir de très habiles commissaires et de leur requérir des voitures selon la nécessité huguenote. Il disait quand il était question de dresser un corps d'armée :
— « Coiumençons d former ce monstre par le ventre. »
« Or, comme notre cavalerie avait coutume de loger
écartée dans les bons villages, les commissaires, outre
les chariots qu'ils avaient avec eux, tenaient encore en
chaque cornette un boulanger et deux chevaux de
mands (tig. 260) avaient une culasse mobile, composée de deux cylindres de diamètres différents: le plus jietit avait celui de l'âme; l'autre, celui de la chambre de culasse, où il était fixé par une clavette qui traversait verticalement tout le système de culasse. La charge était contenue dans une gargoiisse en papier, sur laquelle on mettait un tampon, quelque peu serré, de paille, foin ou étoupcs. On introduisait le boulet par la bouche, après l'avoir fourré de quelque peu d'étoupcs, et on l'enfonçait, sans le forcer, jusqu'au tampon. {D'après le général Favé.)
ARMÉE DE COiNDÉ (liiGS). 603
charge. A peine arrivé au quartier, ce boulanger se mettait à faire le pain, et l'envoyait aux corps de l'infanterie. Quand nos 40 cornettes avaient recueilli toutes ces petites commodités, l'approvisionnement était remonté. La cavalerie envoyait souvent aussi chair et vins à l'infanterie, et les gentilhommes n'épargnaient pas leurs chariots pour le transport. Les petites villettes qu'on prenait étaient réservées pour les muîiitionnaires; on menaçait celles où il n'y avait pas de garnison, de les briller à une lieue à la ronde si elles n'envoyaient quelques munitions; de manière que notre infanterie, qui logeait serrée, était ordinairement approvisionnée.
« On était forcé pour le logement de l'armée, d'épandre les troupes en divers lieux, tant pour la commodité des vivres que pour mettre les hommes à couvert et les garantir de l'injure de l'hiver*. L'infanterie logeait en deux corps : bataille et avant-garde, et les gens de cheval aux villages les plus prochains. Quand il survenait alarme à bon escient^ la cavalerie se rendait auprès des deux généraux, et, si un logis écarté était attaqué, elle l'allait secourir incontinent.
« Parmi les cornettes, il y avait bon nombre d'arquebusiers à cheval ; de sorte qu'en arrivant au quartier, on fortifiait très bien les avenues, et l'on s'accommodait
1 « Je sais bien que c'est une mauvaise façon de loger, et qu'aux guerres impériales et royales on n'eut garde de commettre ces erreurs, parce que on eût iHc incontinent sur|)ris ; mais, aux guerres civiles, les deux parus contraires ont été contraints et accoutumés d'en user ainsi, du moins en noire France. » (La Noue, cli. xvi.)
souvent dans les églises et les châteaux, afin de pouvoir tenir deux heures en attendant du secours. On battait les chemins le jour et la nuit ; les meilleurs avis étaient souvent donnés par les picoreurs qui, se répandant partout comme mouches, rencontraient ordinairement les ennemis, et quelqu'un en venait dire des nouvelles ; car ces gens-là courent comme lièvres quand il faut fuir, mais ils volent quand il s'agit de marauder.
« La tête qui se faisait vers les ennemis ' était de 5 à 600 bons chevau-légers et d'autant d'arquebusiers à cheval ; n'ayant pour tout bagage que quelques chevaux de charge, ils devaient tenir tes ennemis en cervelle, les empêcher d'entreprendre et tenir l'armée avertie.
« Quant à la manière de marcher, on donnait rendezvous à toutes les troupes, à telle heure, au lieu * qui paraissait le plus commode d'après la distribution des logis; en y allant par divers chemins, la diligence était grande quand on voulait. »
Condé apprit qu'Orléans était investi par un détachement de l'armée royale'; aussitôt il se dirigea, par le
1 C'est ce que nous appelons aujourd'hui : le service de la cavalerie indépendante.
2 Point initial.
3 « Les autres provinces du royaume n'étaient pas exemptes des calamités de la guerre civile : en Provence, les huguenots prirent Sisteron, et M. de Sommerive, huguenot, fils du comte de Tende, fit une guerre cruelle contre son père, gouverneur de la province. Les huguenots du Dauphiné prirent les armes sous Monlbrun ; ceux du Bas-Languedoc, sous Crussol d'Acier, frère du duc d'Uzès, se saisirent de Nimes et de
chemin le plus court, vers cette capitale du parti huguenot'. Il franchit la Marne près de ses sources, la Seine à Châtillon, l'Yonne à Gravant ; puis, d'Auxerre, il vint s'établir à Montargis, où il l'ut rejoint par 10.000 réformés du midi, qui avaient pris Blois après avoir dégagé Orléans.
Pendant cette pointe hardie et si rapide que l'on lit, une fois, 20 lieues en deux jours, les lieutenants du duc d'Anjou s'étaient contentés de suivre l'armée protestante, sans oser l'attaquer. Aussi, quand il eut 10.000 hommes de plus, Condé se crut assez fort pour tout oser. Il voulait entreprendre un troisième siège de Paris ; mais Coligny préférait qu'on prît d'abord Char- Montpellier; ceux du Haut-Languedoc, du Rouergue et du Qucrcy, s'assemblèrent sous les sept vicomtes {Bourniquet, Montdar, Paulin, Montagut, Serignan, Caumont etRapin), ceux d'Auvergne et du Bourbonnais sous Ponsenac, qui fut défait et mis en déroute. Si les huguenots avaient de l'avantage en un lieu, les catholiques l'emportaient en un autre, et la plupart des villes prises par les uns étaient reprises par les autres, comme Mâcon et Sisteron. Ce qui restait du pillage des huguenots était repillé par les catholiques qui tenaient la campagne en Forez et en Poitou, sous Montluc et Du Lude. Mouvans, l'un des principaux chefs des huguenots de Provence, Dauphiné et Auvergne, délit les compagnies catholiques de Saint-Aray et mena ses troupes jusqu'à Orléans pour assurer la ville qui était menacée; puis il alla prendre Blois après une capitulation du gouverneur et des habitants qui ne fut pas observée. De sorte que, des deux côtés, l'on violait le droit des gens sans aucune honte. • (Castelnau, Gh. IX.)
* « Je ne sais pas comment nommer VÉtat huguenot; il n'est pas tout à fait populaire ni tout à fait aristocratique : c'est un mélange des deux; c'est une démocratie mêlée d'aristocratie, une république dans la monarchie dont elle fomentera la ruine^ parce que l'un de ces deux gouvernements ne peut subsister ni demeurer en sûreté sans la ruine de l'autre. » (Guillaume de Saulx-Tavannes).
très, qui en était le grenier, et, comme toujours, l'avis de l'amiral prévalut dans le conseil.
3.000 cavaliers furent envoyés à 20 lieues en avant de l'armée pour faire la reconnaissance de la place, devant laquelle le gros arriva, le 24 février. Le gouverneur, M. de Linières, avait une garnison de 22 enseignes, qui firent bonne contenance sous le feu des 9 canons protestants V Quelques jours après l'investissement, « le duc d'Anjou envoya M. de La Valette, qui était un capitaine renommé, avec 18 cornettes de cavalerie, afin de surprendre au logis quelque troupe des assiégeants, d'endommager leurs fourrageurs, de rompre leurs vivres et de les tenir souvent en alarme. La Valette s'approcha jusqu'à Houdan, à 4 lieues du camp ; il s'était logé assez serré, et il commençait à molester grandement les huguenots, quand M. l'amiral se chargea d'y pourvoir. (Fig. 2o6, page 507.)
« Comme il avait l'habitude d'aller en f/ros, « de peur, disait-il, de manquer le gibier, » il prit 3.500 chevaux, et partit de si bonne heure, qu'au soleil levé, il se trouva au milieu des quartiers de la cavalerie royale. Les bonnes gardes que La Valette tenait en campagne n'empêchèrent pas que plusieurs de ses cornettes ne fussent enveloppées ; il y eut quatre drapeaux pris, mais peu de gens tués. La Valette, qui était logé dans Houdan, rallia 4 ou 500 chevaux, et bien que poursuivi par plus de 1.000 huguenots, il se retira avec une belle façon, en tournant souvent la tète; aussi avait-il art et
• 5 pièces de ballerie cl 4 légères coulcvrines. (La Noue.)
GUERRi: DES GUKUX (1568). 609
expérience. Ce qui prouve, ajoute La Noiie, qu'il n'est pas sûr, si ce n'est en lieu fort, de séjourner devant une grosse puissance de cavalerie; on s'expose à se trouver surpris comme par une pluie d'orage, et cette cavalerie vous est sur les bras aussitôt que vos sentinelles, vedettes ou batteurs d'estrade, car elle marche en assurance, ne craignant rien et disant à ses éclaireurs :
— « Attaque^ charge^ et poursuis tout ce que lu trouveras ! » '
Catherine de Médicis craignit de perdre Chartres et d'être assiégée dans Paris. Elle proposa la paix à Condé, qui l'accepta, suivant sa coutume, au grand mécontentement de Coligny. Les reîtres furent payés par le trésor royal et renvoyés ; une partie d'entre eux conduisit en Allemagne l'énorme butin fait en France, et le reste alla s'enrôler dans l'armée du prince Guillaume d'Orange, devenu le chef des Gueux des Pays-Bas.
GUERRE DES GUEUX (i568).
Pour appuyer les décrets de son tribunal de sang, le duc d'Albe « avait conduit dans les Pays-Bas 10.000 hommes de pied des tercios d'Italie, tous vieux et aguerris soldats S tant bien en point d'habillements et d'armes dorées et gravées qu'on les eût pris pour des
' « Le colonel en chef était Chiappa-Vitclli, gentilhomme italien, très grand et avisé capitaine, et les mestres de camp des tercios, Sanlio de Leyva, Juliano Romero, Gonzalve de Braquamonte et Santio de Londogua. ■> (Brantôme.)