DÉFENSE DU CAMP RETRANCHÉ (I5S
Mayenne ne se laissa pas décourager par ce revers ; II. 40
rejeté sur la rive droite de l'Arques , il traversa la forêt, le 23 septembre, et passa la Béthune près de Dampierre, pour tourner les lignes royales et les attaquer du côté de l'Est'. Mais le Roi avait prévu ce mouvement ; il leva son camp de l'Eaulne, après avoir laissé une garnison éprouvée dans le château d'Arqués, et vint prendre position sur les falaises occidentales de la citadelle de Dieppe, d'où il put observer les mouvements de Mayenne.
Le duc, laissant trois régiments dans le bourg d'Arqués, envoya le chevalier d'Aumale avec le reste de l'infanterie et 400 reîtres jusqu'à Janval, pendant que lui-même, à la tête de la cavalerie de Lorraine et de Flandre, se saisissait de la passe de Bouteilles.
« En se voyant approcher de si près, le Roy, au lieu de laisser dormir en repos le chevalier d' Aumale^, l'obligea par des alarmes continuelles à être toujours sous les armes. Le 25 au petit jour, les 400 reîtres qui formaient la graniï garde de toute l'armée ligueuse furent attaqués si brusquement par 200 chevaux navarrais, conduits par le maréchal de camp Guitry, qu'ils firent leur caracol sans attendre le choc et se replièrent derrière l'infanterie de Janval, sortie en toute hâte de ses barricades pour soutenir l'escarmouche.
« Le Roy avait renforcé de 200 Suisses la garnison de la citadelle et fait faire, du côté de la Barre, une.tra-
1 « IMayenne était meilleur capitaine à l'attaque des places et aux ordres des sièges qu'aux actions de campagne, oîi il fallait une présence d'esprit et une agilité de corps dont sa taille et sa pesanteur le rendaient incapable. » {Mémoires de Charles de Valois.)
DÉFENSK DU CAMP RETUANCïlK (1y89). .723
verse de fumier si diligemment qu'en une nuit la porte de ce côté était à couvert.
« Comme il eut avis que Mayenne voulait loger des pièces sur une petite hauteur qui voit quasi toute la ville, il fit des blindes avec des voiles de navire pour ôter le point de vue aux canonniers ennemis. En effet, 5 pièces {M), établies sur la hauteur, tirèrent sur la ville dès le point du jour; mais, à onze heures, le duc les retira, craignant Seans doute que le Roy ne vînt en reconnaître le calibre. Sur les trois heures, les royaux firent une sortie pour brûler les gabions et détruire la plate-forme de la batterie. » '
Après quelques escarmouches sans résultat, Mayenne évacua Janval et Bouteilles et entreprit le siège du château d'Arqués. Le Roi vint l'attaquer, le 3 octobre, avec un renfort de 1.200 Ecossais* et de 4.000 Anglais, qui avaient débarqué, la veille, dans le port de Dieppe. L'armée de la Ligue, décimée par la désertion, fut obligée de lever le siège et de regagner les hauteurs de Martin-Église à travers les marais où elle avait été battue le 21 septembre.
Mayenne rassembla toutes ses troupes valides et se présenta, le 6, devant le Follet. Mais les défenseurs du
1 Mémoires de Charles de Valois.
2 t Ces Écossais éiaicnl armés et velus (comme les figures de fanliquilé représentées dans les vieilles tapisseries) avec Jacques de mailles et casques de fer, couverts de draps noirs comme bonnet de prêtre. Ils se servent de musettes et de hautbois lorsqu'ils vont au combat. » (Mémoires de Charles de Valois.)
7iV MAYENNE.
faubourg avaient été renforcés et le Roi accourut à temps au secours de Cliàtillon: l'attaque fut repoussée.
De la grandissime armée qui devait prendre le Béarnais et le conduire à la Bastille, il ne restait pas 10.000 hommes lorsque le comte de Soissons, le duc de Longueville et le maréchal d'Aumont firent leur jonction, à Gamaches avec le Roi, « qui leur était allé au devant, peu accompagné selon sa coutume » ' .
Mayenne dut se résoudre à la retraite ; il se dirigea à petites journées vers la Picardie, pour rejoindre le duc de Parme, Alexandre Farnèse, qui lui avait donné rendez-vous sur la Somme.
POINTE SUR PARIS (oclobre 1.j89).
Le Roi, tout heureux de reprendre l'ofiensive, quitta Dieppe, le 21 octobre, avec 12.000 hommes de pied, 4.000 cavaliers et 12 canons, passa la Seine à Meulan et marcha sur Paris par la rive gauche, après avoir ordonné à Montmorency-Tlioré, gouverneur de Senlis, de barrer à l'ennemi le passage de l'Oise en coupant le pont de Saint-Maxent.
J t Raiiibures avait pris la Icle avec la compagnie des clicvau-k'gers du Roy, en détachanl 10 cavaliers pour lui servir de coureurs. Le comte d'Auvergne le suivait avec deux escadrons; l'un à droite sons son commandement direct, l'autre à gauche sous Montgomcry etFournier. Le Roy marchait après avec un escadron de 100 chevaux tant volontaires qu'autres : à sa droite, ses gardes avec des banderoles de velours feuille-morte et 30 chevaux ; derrière était la compagnie du prince de Conli. • {Mémoires de Charles de Valois )
SIKGE DI-; DRKUX ([ryru-r I.WO). liï»
Le 31 octobre, le Roi établissait son quartier général à Bagneux, au centre de ses troupes, cantonnées à Montrouge, Issy, Gentilly et Vaugirard, et, le l" novembre, avant le jour, il lançait trois colonnes d'atta- (|ue contre les faubourgs. Les Parisiens se défendirent bravement et. les troupes royales se retirèrent; mais la grande ville, laissée sans chef et sans troupes régulières, désespérait de repousser une seconde attaque, lorsque Mayenne, accourant d'Amiens à marches forcées, franchit le pont de l'Oise qui n'avait pas été rompu et entra dans Paris, le 3 novembre.
Le Roi ne songeait pas à entreprendre un siège en règle ; il laissa Paris livré aux rivalités des ligueurs, aux menées du roi d'Espagne, du duc de Savoie et du duc de Lorraine qui prétendaient tous les trois à sa couronne, et il parcourut les provinces de l'ouest pour les soumettre de gré ou de force.
SIÈCiI-: DE DI{i;UX (fm-ier loOO)
A la iiu de lévrier 1590, l'armée royale assiégeait Dreux, lorsque Mayenne reçut du duc de Parme un renfort de \ .oOO lances wallones et de 400 carabins espagnols qui le décida h tenter de nouveau la fortune en rase campagne '.
• « Le conseil de livrer batiiillo fut donné au duc do Mayenne par les présidents Jeanin et Vêtus, qui étaient à Paris jouant paisiblement à la paume. Mayenne, épuisé d'argent, ne pouvait contenter les Suisses, les rcîlres, ni les Wallons, qui commençaient à l'abandonner.
« — Ji- ne peux perdre au combat, disait-il, que ce que la déserlion
Le roi s'était prémuni contre une surprise en disposant une partie de sa cavalerie derrière la ligne de la Veigre et de l'Eure, depuis Houdan jusqu'à Pacy.
Il avait envoyé à Houdan le comte d'Auvergne et, à Berchères, Givry, chacun avec 6 compagnies de chevau-légers ;
A Rouvres, le capitaine La Curée avec 4 compagnies de chevau-légers et une cornette d'arquebusiers à cheval ;
A Ivry et au château d'Anet, le régiment de gendarmerie du maréchal d'Aumont ;
A Pacy-sur-Eure, Rosny avec sa compagnie de gendarmerie et deux cornettes d'arquebusiers à cheval.
L'infanterie, composée de 6 régiments français (gardes-françaises, Saint-Jean, Termes, Vignolles, Saint-Denis et Argenton), de 2 régiments suisse et grison (Clary et Galaty) et du régiment de lansquenets de Lenty, campait devant Dreux ; 6 pièces battaient les murailles de la ville. Le service de sûreté et de correspondance était fait par 4 compagnies d'enfants perdus et par les reîtres de Schomberg. La réserve de gendarmerie se composait des régiments du maréchal de Biron, du duc de Montpensier et du baron Charles de Biron. Les gendarmes n'avaient que l'épée et deux longs pistolets ; il n'y avait pas une lance dans la cavalerie royale.
Le 9 mars, un assaut venait d'être repoussé et l'artillerie commençait à manquer de poudre, lorsque les
« me ferait perdre en quinze jours, faute d'argent. » {Guillaume de Saulx-Tavannes) .
SIÈGE DE DREUX (février 1o90). 727
postes de La Vesgre signalèrent que le duc de Mayenne avait passé la Seine avec une grosse armée et que son avant-garde marchait vers Ivry sous la conduite du duc d'Aumale.
« Sitôt que je lus averti que mes ennemis avaient passé la Seine, raconte Henri IV, et qu'ils tournaient la tête vers moi, je me résolus de leur venir au devant. Ayant su qu'ils étaient à 6 lieues de Dreux, je partis, le
lundi 12 mars, et je vins loger à Nonancourt pour y passer la rivière d'Aure. Le mardi, je pris (à Saint- André ) les logis qu'ils voulaient avoir pour eux et où étaient déjà arrivés leurs mare chaux des logis. Je me mis en bataille dès le matin en une fort belle plaine, à une lieue du point qu'ils avaient choisi le jour précédent et où ils parurent aussitôt avec toute leur armée, mais si loin de moi (^ue je leur eusse donné beaucoup d'avantage en les allant chercher si avant. Je me contentai de leur faire quitter un village proche de moi (Neuville), duquel ils s'étaient saisis. Enfin, la nuit nous contraignit chacun de nous loger; ce que je lis aux villages les plus proches (Batigny et Foucrainville) '. Les ligueurs bi-
Simon
Echelle a a
Fis. 279.
" Les premiers arrivés h Foucrainville furent M. de Vie, le baron
728 MAYKNNE.
vouaquèrent' « vis-à-vis, en quelques méchants hameaux' (Boussez, La Haie, Epieds), sans qu'il y eût ruisseau, colline ni barricade entre les deux armées \
Ivry (14 mars 1390).
« Le Roy, ayant de bon matin fait reconnaître la contenance des ennemis, se résolut de les approcher de si près que, par nécessité, il faudrait se joindre \ Comme il avait expérimenté en d'autres batailles ou combats qu'il est plus avantageux de faire combattre la cavalerie en escadron qu'en haie (surtout la sienne qui ne porte pas de lances), il la départit en 7 escadrons, aux flancs desquels il mit toute son infanterie *. » Ensuite il
do Biron, M. de Surènc et le capitaine Favas , qui faisaient ce jour-là la charge d'aides de camp. Là même, ils assemblèrent l'armée et la rangèrent de telle sorte qu'ayant à main droite le village de Saint- André et à gauche celui de Foucrainville, les soldats, en cas de mauvais temps, s'y pouvaient mettre commodément à couvert. L'armée, ainsi disposée, avait de front un vallon, où se placèrent les aventuriers qu'on nomme communément les Enfants perdus. • (r/Avila.)
1 « Toute cette nuit se passa de part et d'autre en un travail perpétuel et en grande inquiétude. On allumait à tout moment de grands feux dans les deux camps, et il y avait par toute la plaine des sentinelles posées; les mestres de camp en faisaient la ronde et prenaient soin de les faire changer toutes les demi-heures. Cependant l'armi'-e du Uoy, pour l'abondance des vivres et la commodité des maisons (outre que l'infanterie s'était closj et fortifiée do toute part de bonnes palissades), avait l'avantage sur celle de la Ligue de reposer plus tranquillement et de se délasser ainsi de la fatigue des armes. » (D'Avila.)
'2 Daubigné, Histoire universelle.
"' Mémoires de Du Plessis-Mornay.
* Lettre du Roi au maire de Langres.
^ Forget de Fresnes, secrétaire d'État, Discours véritable sur la vie-
IVHV (li murs 1-"100). 729
voiiJiit taire avec de \'w roffico de sergent de bataille •M raniier lui-mèiue son armée.
Le maréchal de Biron commandait Vaiie droite^ com- [)Osée des 300 reitres du comte Thierry de Schomberi^', du bataillon de piquiers suisses de Clary, flanqué par le régiment de Termes, de l'escadron de 250 gendarmes de lîiron et du bataillon suisse de Balthazar, flanqués l'un et l'autre par le régiment de Saint-Jean.
Le roi se réservait le centre; son escadron de 600 chevaux sur 6 rangs était flanqué à droite par les gardesfrançaises, à gauche par le gros bataillon suisse et grisou de Galaty; il était soutenu en arrière par les deux compagnies d'arquebusiers à cheval que Rosny avait amenées de Pacy-sur-Eure peu de temps avant la l>ataille', et éclairé en avant par l'escadron de 200 cui-
luire obtenue par le Huy en la bataille donnée près le villane d'Yrry, le M' jour de mars 1590.
1 Uosny avait rc(,-u du Roi, le 14 mars au malin, à l'ac\ -sur-Eure, la IcUre suivanle l'crite la veille au soir : » Mon ami , je no pensai jamais mieux donner une bataille que ce jourd'iiuy: mais tout s'est passé en légères cscarmouclios et à essayer de loger, chacun à son avantage. .le m'assure que vous eussiez eu regret toute votre vie de ne vous y être pas trouvé; partant, je vous avertis que ce sera pour demain ; car nous sommes si près les uns des aulrcs que nous ne nous en saurions dédire. Je vous conjure donc de venir et d'amener tout ce que vous pourrez, surtout de votre compagnie (de gendarmes), elles deux compagnies d'arquebusiers à clieval de Badct et Jammcs, que je vous ai laissées ; car je les connais cl veux m'en servir. Adieu, mon ami. »
Au reçu de celte lettre, Rosny fil sonner le boute-selle, monta à cheval si à propos et marcha avec telle diligence qu'il arriva une heure et demie avant la bataille. Déjà quasi, les deux armées étaient en ordre pour en venir aux mains. Sitôt que le Roy eut avisé les troupes de
730 MAYEN.NK.
rasses du baron de Biron, maréchal de camp, « qui avait pour mission de donner par le flanc à ceux qui voudraient charger la cornette blanche'. »
Le duc de Montpensier menait l'avant-garde (qui cette ibis était Y aile gauche) ; elle comprenait l'escadron de 200 gendarmes du maréchal d'Aumont mêlés à 200 gentilshommes normands, le bataillon de piquiers allemands de Lenty, et les régiments français de Brigneux et d'Argenton.
En avant des ailes, les enfants perdus de MM. de Saint-Denis, de Vignolles et de Parabère formaient deux bataillons (piquiers et arquebusiers). Le grand maître de l'artillerie, Philibert de la Guiche, avait disposé sur une éminence ses 6 pièces de canon, servies par la compagnie de canonniers et par deux enseignes de pionniers. A droite de l'artillerie, en avant du baron de Biron, 400 chevau-légers formaient deux escadrons, commandés par le comte d'Auvergne et par le baron de Givry, l'un colonel, l'autre mestre de camp général de la cavalerie légère ^
Kosny, il s avaiK^a et lui dit : « Mettez votre compagnie en ordre sur » mon aile droite dans le corps de mon escadron, et faites mettre vos « arquebusiers pied à terre; car je les connais, et je veux qu'ils me « servent aujourd'hui d'enfants perdus; dites-leur qu'ils envoient « leurs chevaux avec les bagages. Quant à vous, venez avec moi; je « veux vous montrer toute la disposition des deux armées afin de vous « instruire à votre métier. » {Mémoires de Sully.)
* Relation du maréchal de Biron.
2 La charge de mestre de cannp général de la cavalerie légère était devenue permanente, le 6 septembre 1578, en faveur de Bernard de Nogaret, marquis de La Valette. Depuis le 27 septembre 1589, elle ap-
IVRY (14 mars lo90).
732 MAYENNK.
Pendant que l'armée royale prenait cette formation « quasi en ligne droite, dont le bout gauche faisait un peu plus de corne que le droit » *, les maréchaux de camp de Mayenne, Jean de Saulx, vicomte de Tavannes et le baron de Rosne, rangeaient en demi-cercle, sur la rampe du plateau d'Épied, l'un les escadrons, l'autre les bataillons de la Ligue. Il y avait 13.000 hommes de pied et 4.000 chevaux.
Le duc de Nemours, général de Cavant-garde, faisait face au duc de Montpensier. Il avait en première ligne 600 anciens chevau-légers français, italiens ou albanais, flanqués par deux escadrons d'arquebusiers à cheval et par un bataillon d'enfants perdus (piquiers et arquebusiers) ; en deuxième ligne , G cornettes de reîtres de Brunswick, un bataillon de lansquenets', et les régiments français' de MM. de Ponsenac et de Dizemieux.
Le corps do bataille comprenait le bataillon suisse de
parlenait à Anne d'Aiiglure, baron de Givr\ , qui avait dans ses aUributions la discipline, rinstruction, les marches des troupes à cheval. Quand il y avait deux armées, le niestre de camp général commandait la cavalerie de l'armée oii le colonel général n'était pas. Le commissaire fjcnéial de la cavalerie légère centralisait tous les services administratifs. La charge avait été créée par Henri II en faveur de Horace Farnèse, duc de Castro.
* Mathieu, Histoire d'Henri IV.
2 Levés pour le roi, ces lansquenets étaient passés à la Ligue pour une légère augmentation de soldé. Ce manque de toi explique le massacre qu'on e:i tit après la bataille.
'> Tous les régiments français de l'armée du roi ou de celle de Mayenne se com[)Osaient d'arquebusiers et de mousquetaires. Les mousquetaires étaient les soldais d'élite qu'on appela grenadiers ii la tin du siècle suivant.
IVRY (il mnis 1o90). 733
Pleiffer, flaïKiuéparle réi;iment de Chastelière, et une masse de 1.800 i^'rands chevaux en 4 escadrons, que Mayenne voulait opposer à l'escadron du Roi. Adroite, les cuirasses de Picardie; au centre, 1.000 lanciers Avalions sous la bannière rouge du comte d'Egmont; à gauche, les 250 gentilshommes de la Cornette blanche du duc, précédés de 400 carabins espagnols.
Le duc d'Aumale commandait l'arrière-garde (devenue l'aile gauche), où il y avait 3 cornettes de lanciers flamands, le bataillon suisse de Béraldingen, les régiments français ou lorrains de Tremblecourt, Tenissé et La Chastaigneraie, et 400 reîtres sous la conduite de Bassompierre. L'artillerie (2 canons et 3 coulevrines) avait été assez mal placée, en contre-bas, entre les reîtres et les Flamands.
Mayenne semblait vouloir protiter de l'avantage du nombre pour déborder l'aile droite du Roi et lui couper la retraite. Mais Tavannes, dont la vue était fort basse, avait rapproché tellement les escadrons ligueurs, qu'il leur fut impossible de traverser les intervalles de la ligne de bataille pour se rallier ou pour recharger les pistolets après la charge.
Le roi, après avoir attentivement considéré la position ennemie, trouva défavorable l'assiette qu'il avait prise et exécuta un changement de front sur son aile gauche, afin de se rapprocher de 130 pas de l'aile gauche ennemie et de tourner le dos au vent et au soleil. Dans ce mouvement, il laissa son aile droite un peu en arrière du centre, en recommandant au maréchal de
73i MAYENNE.
Biron de garder ses troupes en conserve comme François de Guise avait fait à Dreux, « voulant, disait-il, « iburnir le premier effort de la journée. »
Monté sur un grand coursier bai et armé de toutes pièces, il passa, selon sa coutume, devant le front des troupes pour encourager chacun à bien faire,
— « Ils sont plus nombreux que nous, lui dit un reltre.
— «Tant mieux! plus de gens, plus de gloire ! D'ail- « leurs la cavalerie défaite, nous aurons beau jeu des « gens de pied. »
Ce qui préoccupait surtout le roi, c'était le ralliement des escadrons après la charge. Il montra à ses capitaines trois poiriers (P), qui formaient une masse distincte en arrière de l'aile droite ennemie :
— « C'est là qu'il faudra se réunir, mes compagnons, » leur dit-il, « j'y serai, et si vous perdez vos « cornettes, ralliez-vous à mon panache blanc ! »
Il était près de midi quand M. de La Guiche commença ses canonnades ; il eu tira 9 volées à bon escient avant que l'artillerie ligueuse eût répondu.
Le duc de Nemours, incommodé par le canon, lança les 6 cornettes de Brunswick contre la batterie royale ; Auvergne et Givry allèrent au devant d'eux. « Mais, à 30 pas, ces reîtres, qui étaient quasi tous de la Religion, tournèrent court sans vouloir combattre, tirant leurs pistolets en l'air. » * Ils ne purent passer dans les
' Mémoires de Sully.
IVRY (14 murs 4390). 73{>
intervalles trop étroits, et se jetèrent dans les Suisses, puis dans les lansquenets qui baissèrent les piques contre eux, et, après avoir mis l'aile droite de Mayenne en grand désordre, ils disparurent du champ de bataille.
Les clievau-légers ligueurs, conduits par de liosne, chargèrent plus hardiment ; mais le maréchal d'Aumont et le baron de Biron les prirent en flanc et les obligèrent à tourner bride.
Alors le comte d'Egmont, donnant le signal à ses gendarmes wallons, chargea furieusement les deux escadrons du comte d'Auvergne et du baron do Givry, qui ne purent résister à la furie des lances et au choc des grands chevaux et s'enfuirent en abandonnant les canons. « Les Wallons heurtèrent par bravade l'artillerie de la croupe de leurs destriers, portant par terre vastadours et canonniers. » *
L'escadron du Roi s'avança pour reprendre l'artillerie, et un combat furieux s'engagea. « Les deux troupes furent tête à tète un quart d'heure durant, frappant à qui mieux mieux avant que nul ne cédât et que les escadrons ployassent; enfin les Wallons firent jour et presque toute l'aile gauche de l'escadron royal s'enfuit. » ^ La cornette blanche, portée par le jeune comte de Rhodes, planait encore au-dessus de l'aile droite et le Roi, entouré de ses fidèles Navarrais, combattait en gendarme, l'épée à la main, lorsque l'es-
J D'Avila,
2 Mémoires de Sully
cadron de Mayenne vint à la charge, avec les 400 carabins sur son aile gauche. Ces Espagnols tirent, à 25 pas, une terrible décharge ' : Rosny, Rhodes, Schomberg et 100 autres tombèrent sans que le Roi lût atteint. Il était temps d'employer la troupe de conserve.
Le maréchal de Biron avait successivement rallié en arrière de son régiment de gendarmerie 300 cavaliers, amenés de Picardie par M. d'Humières, 200 Poitevins conduits par La Trémoille, Plessis-Mornay et Mouy, puis tous les débandés de l'aile gauche et du centre ^ 11 en forma un gros escadron, qu'il lança furieusement contre le flanc des assaillants. Le choc fut décisif; les longues lances des gendarmes wallons s'étant brisées dans les engagements précédents et les carabins n'ayant pas eu le temps de recharger, les uns et les autres n'avaient plus que leur épée à opposer aux pistolets des 1.500 cavaliers de Biron.
Egmont fut tué par une pistolade ; ce fut le signal de la déroute : Wallons et carabins tournèrent bride et jetèrent le désordre dans l'escadron de Mayenne. Le duc lui-même suivit les fuyards en abandonnant sa cornette blanche *.
' Discours véritable.
2 € Ceux des noires qui n'avaient pas l'hal)ilucle de se repaitrc de tels morceaux prirent un peu le large ; mais ils se ravisèrent et vinrent se joindre à la troupe que je menais. » (Relation lUi maréchal de Biron.)
3 Rosny, blessé à la main et au coude de deux coups d'épée, à la jambe d'un coup de lance, à la hanche d'une pislolade, le ùsigQ tantouillc de
IVUY (14 marf. ioOO). 737
Henri I\' s'élança à sa poursuite de toute la vitesse de son g'rand cheval bai; mais 13 gentilshommes seulement ayant pu le suivre, il s'arrêta, de peur de fâcheuse rencontre, sous les trois poiriers, où ses cavaliers vinrent de tous côtés se rallier à son panache blanc'.
Quand il en eut un assez grand nombre, il reforma son escadron, pour assaillir les 3 cornettes flamandes encore intactes de l'aile gauche ligueuse.
Les Flamands soutinrent vaillamment la charge, et Clermont d'Entrague fut tué à côté du roi ; cependant les 3 cornettes tournèrent le dos et s'enfuirent, comme les autres, vers le pont d'Ivry.
A une heure, il ne restait pas sur le champ de bataille un cavalier ligueur qui ne fût tué, blessé ou prisonnier. L'infanterie du duc de Mayenne était encore intacte; les 3 bataillons de piquiers conservaient leurs places de bataille et les arquebusiers
sang et de boue, errait à travers le champ de bataille, sur un polit courtaud qu'un enfant perdu venait de lui vendre oO écus, lorsqu'il vil accourir à lui sept grands seigneurs de la Ligue qui, au lieu de lui faire un mauvais parti, se déclarèrent ses prisonniers. L'un d'eux, M. de Sigongne, qui portait la cornelle blanche semée des croix noires de Lorraine, la mit dans les mains de Rosny avec force belles paroles. Ronsy emmena de bonne grâce ceux de ses prisonniers qui consentirent à le suivre (trois s'échappèrent, le duc de Nemours, le chevalier d'Aumale et M. de Trémont), et remit la cornette à un grand page du Roi. M. d'Andelol voulut la prendre à ce page, et il y cul, à propos du trophée si singulièrement conquis, une longue querelle que le Roi eut graud'peine à apaiser.
1 On a élevé une pyramide commémorative sur l'emplacement des trois poiriers.
français se tenaient à leurs côtés, la mèche allumée. Les bouillants Navarrais voulaient charger ou faire donner l'infanterie royale de l'aile droite qui n'avait pas combattu ; le maréchal de Biron s'y opposa, et, pour ne rien donner au hasard, il fit braquer l'artillerie contre les Suisses. Quand les canons furent en batterie, le roi fit dire aux Suisses qu'ils se rendissent à discrétion, et leurs capitaines vinrent aussitôt lui apporter les 24 enseignes. Les régiments français furent compris dans la capitulation; mais les lansquenets furent livrés aux Suisses du Roi et égorgés sans pitié en souvenir de la trahison d'Arqués. Mayenne n'avait plus d'infanterie ^
Il n'était que deux heures et les chevaux s'étaient reposés pendant les pourparlers; Henri IV prit ses dispositions pour une poursuite active de la cavalerie ligueuse ; il ordonna au maréchal de Biron de le suivre avec l'infanterie en colonnes de marche, et lui-même,
i Si nous avons donné dans la tigure 281 un panorama fantaisiste, où l'artiste allemand a placé le bourg et le pont d'Ivry au sud-est de Dreux, en traçant un camp retranché autour d'un village imaginaire, c'est qu'il contient des détails intéressants sur la manière de combattre de l'infanterie et de la cavalerie en 1590. A ce point de vue il est instructif.
Navarrisch Loger, camp navarrais; der Konigs Vokk. escadron du roi; navarrisch Vokk, escadron navarrais; 6 Fenlui deutscke Knechtn, 6 enseignes de lansquenets ; navarrische Fues Vokk, gens de pied navarrais ; Aumal, le duc d'Aumale; Eggemont Erschlagen, mort du comte d'Egmonl; Meynes Fues Vokk i/ey 5.000 gens de pied du duc de Mayenne; Betstems Reuter , reîtres de BetsLiems (?) ; Cœrthausen Reuter, reîtres de Cserthausen (?) ; Duc du Maijne Vokk, escadron du duc de Mayenne; Eggemont Vokk, escadron d'Egmont.
4rt^
IVRY (li rmn -1390).
740 xMAYEN.NE.
après avoir reformé ses 7 escadrons dans leur ordre primitif, marcha en bataille vers Ivry.
En chemin, il fit un grand nombre de prisonniers. Beaucoup de fuyards se noyèrent dans l'Eure, grossie par les pluies ; mais les reitres de Brunswick barricadèrent le bourg d'Ivry et coupèrent les ponts. Laissant ix Biron l'ordre de forcer les reîtres et de rétablir le passage ', le Roi remonta l'Eure jusqu'au gué d'Anet. Sur la rive gauche, il apprit que les ligueurs avaient suivi deux routes différentes : Nemours s'était dirigé vers Chartres, et Mayenne vers Nantes. Le Roi se réserva la poursuite de Mayenne et lança la cavalerie légère sur la route de Chartres.
Quand, à neuf heures du soir, Henri IV s'arrêta à Rosny, Mayenne avait traversé Mantes et s'était mis en sûreté sur la rive droite de la Seine.
Les origines de la tactique française finissent à la journée d'Ivry. La célèbre leçon de guerre donnée par Henri IV aux capitaines de son temps marque l'apogée de l'art militaire à la fin du XVP siècle et en résume tous les progrès. Nous n'avons plus qu'à raconter en quelques lignes comment le vainqueur d'Ivry a réussi à pacifier la France et à en chasser l'étranger.