LE SIEGE DE NEUSS
En apprenant que son lieutenant avait perdu la bataille d'Héricourt, Charles-le-Téméraire se promit de prendre bientôt une éclatante revanche.
Mais, comme les Suisses, après la victoire, avaient regagné paisiblement leurs cantons, il hiverna devant Neuss, sans songer à conduire son armée au devant des Anglais, qu'il avait convoqués à la conquête de la France *, et sans s'inquiéter, outre mesure, de l'armée impériale de secours.
ment de l'épée germaine ou franquc (Tome i", p. 207, fig. 70). L'épée à deux mains n'était donc pas une innovation des montagnards suisses; mais l'habileté avec laquelle ils s'en sont servis pendant plusieurs siècles, la leur a fait attribuer comme arme nationale.
La hallebarde de la ligure 147 est de la même époque que l'épée ; elle a 3"", 50 de hauteur, manche compris. Ces deux armes ont été maniées et dessinées par l'auteur à l'arsenal de Venise.
1 Edouard IV, d'Yorck, débarqua à Calais, le o juillet d47S : « Il avait 1500 hommes d'armes bien montés et la plupart bardés, avec beaucoup de chevaux de suite; IS.OOOarchers à cheval, portant arcs et flèches, et largement de gens de pied et autres, tant pour tendre les tentes et pavillons, qui étaient en grande quantité, qu'aussi pour servir à l'artillerie et clore le camp. Dans toute l'armée, il n'y avait qu'un page. » (Commines.)
Charles de Bourgogne avait promis de rejoindre les Anglais avec une puissante armée. Il vint de Neuss presque seul et s'excusa en promettant de faire une diversion en Lorraine. D'ailleurs il annonça que le connétable de France, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, commandant en Picardie pour Louis XI, livrerait à Edouard IV les places de la Somme. L'armée anglaise se dirigea en toute confiance vers la Somme, par Boulogne et Péronne; mais devant Saint-Quentin, son avant-garde fut reçue h coups de canon par le connétable. Edouard IV
— « C'est un commun proverbe, disait-il, et connu « depuis longtemps que les confédérations des Ger- « mains sont mobiles et de peu de foi. »
Cependant, vers le milieu du mois d'avril 1475, plus de 100.000 Allemands se réunirent devant le camp bourguignon. Tout se bornait à des escarmouches et à des entreprises plus ou moins heureuses pour ravitailler la places lorsque le duc, menacé d'une invasion de l'armée française dans ses Etats, essaya d'impo-^ ser la paix à l'Empereur.
Le 24 mai, il attaqua les lignes impériales.
La supériorité de son artillerie et les dispositions heureuses qu'il avait prises lui assurèrent l'avantage.
« Dans la première bataille, écrit-il à Claude de « Neufchâtel, se trouvaient tous les gens de pied, pi-
cria à la trahison et accueillit les propositions avantageuses de Louis XI qui, ne se croyant pas encore assez fort pour soutenir la guerre, acheta la paix pour 9 ans, à Piquigny-sur-Somme (29 août). Les capitaines mécontents appelèrent ce traité la trêve marchande.
* « Ce siège de Neuss fut, pendant toute l'année, si plantureux de vivres et de tous biens que l'on y était comme en une bonne ville; on y trouvait draps de toutes sortes, épices pour médicaments et toutes choses qu'on peut demander.
« L'artillerie battait les murailles et souvent il y avait de grandes escarmouches. Les approches se faisaient si près les uns des autres qu'il n'y avait jour qu'on ne combattît.
« Les Allemands vinrent loger dans un château qui est à un quart de Jieuedela ville de Neuss ; là, ils chargèrent un tas de paysans, leur faisant porter à chacun deux bissacs, l'un plein de poudre et l'autre de sel. Les paysans les allèrent jeter entre les murailles et les douves ; ceux de la ville les tirèrent dedans et eurent grande joie de leur venue, car il y avait nécessité. » (Olivier de la JMarche, liv. ii, chap, iii.)
CAMPAGNE D'HELYÉTIE (U7G). 43
« quenaires de nos ordonnances, et les archers anglais. « Les piquenaires étaient entrelacés par quatre avec « les archers, tellement qu'entre deux archers il y « avait un piquenaire.
« Sur l'aile senestre desdits gens de pied nous avions « ordonné les seigneurs fiefs et leurs hommes d'armes, « avec le comte de Celara et sa compagnie, tous en un « escadron. »
L'artillerie était disposée sur le front et sur les ailes. Un boulet bourguignon emporta la tente impériale : il n'en fallut pas davantage pour décider Frédéric à traiter, à la condition que Neuss serait délivrée.
Quant à Louis XI, débarrassé des Anglais dont il avait, à beaux deniers, acheté la retraite, il concentra les troupes françaises sur la frontière de Bourgogne et laissa « les vachers des Alpes » affronter, à eux seuls, la colère et les vengeances de son imprudent adversaire.
CAMPAGNE D'HELYÉTIE (-1476).
Au début de la campagne d'hiver de 1476, toutes les chances heureuses semblaient être pour la belle armée, si bien pourvue, si habilement conduite du grand duc d'Occident.
Mais à tous les vaillants soldats, d'origines diverses, que l'amour de la gloire, l'attrait de la solde ou l'espoir du pillage avaient groux^és autour de la fastueuse bannière de Charles le Terrible, il manquait le sentiment d'abnégation et de dévouement qu'inspire une cause juste.
Les pauvres montagnards, contre lesquels ils allaient guerroyer « en grand mépris », les attendaient sur le sol de la patrie, sans arrogance comme sans faiblesse.
Les envoyés des cantons suisses avaient humblement remontré au duc de Bourgogne qu'il ne tirerait pas grand profit de cette guerre.
— « Vous n'avez rien à gagner contre nous, avaient- « ils dit, notre pays est stérile et pauvre; il n'y a « nuls bons prisonniers à faire, et les éperons de vos « chevaliers ou le mors de leurs chevaux valent plus « d'argent que tous les gens de notre territoire ne « sauraient payer de finances, s'ils étaient pris. »
Rien n'avait pu fléchir le duc.
— « Il voulait, disait-il, montrer à ces paysans, ce « que c'était que la guerre. »
Cespaysans jurèrent de mourir ou de rester libres.
Ce n'était pas d'ailleurs, en 1476, un sentiment nouveau que le patriotisme.
Depuis l'agonie d'Alésia, nous l'avons salué à Boiivines; nous l'avons vu, après Poitiers et Azincourt, armer les bourgeois et les paysans français et se personnifier dans Jeanne Darc, pour regagner le royaume que les Anglais avaient conquis. Nous savons que les Suisses lui devaient déjà leur indépendance.
Mais jamais encore on n'avait vu le patriotisme dis^ perser, presque sans combat, une armée aussi redoutable que celle du duc de Bourgogne.
ORDRE DE BATAILLE ET COLONNES DE MARCHE. 45 ORDRE DE BATAILLE ET COLONNES DE MARCHE.
Un règlement technique avait partagé en 8 divisions les 40.000 hommes qui devaient entreprendre la campagne d'Helvétie.
Dans ïordre de bataille, ces divisions formaient 8 lignes successives, placées les unes derrière les autres, «à distance d'un jet de pierre ou d'un petit trait d'arc. »
Aux ailes de chaque ligne, les armures de fer des compagnies d'ordonnance ; au centre, les gens de pied, flanqués par les archers à cheval.
L'artillerie et ses soutiens spéciaux, Anglais ou Italiens, couvraient le front de la première ligne. Le charroi, disposé sur le flanc extérieur, devait servir de retranchement improvisé.
Un ordre de marche fort bien entendu fixait le nombre et la composition des colonnes.
« L'armée ou ses divisions marcheront, suivant la nature du pays, sur une, deux ou trois colonnes, et toujours les lances en avant ; après les lances, les archers à cheval, puis l'infanterie.
« Si le terrain le permet, on devra marcher par cofnpagnies déployées. Les 100 chevaux des hommes d'armes seront formés sur une seule ligne, sinon ils marcheront joar escadres de SO lances, par escouades de 23 ou par chambres de 6 lances sur un rang.
« Les archers à cheval suivront les hommes d'armes
quand ils seront déploijés par centaines, sur une ligne, ou bien ils se fractionneront comme eux.
« S'il n'y a qu'une seule colonne de troupes, le charroi formera la deuxième colonne.
« La tête du charroi se composera de l'artillerie légère; derrière, viendront les sommiers * portant les tentes et les bagages de la cavalerie, puis les voitures de bouche et de munitions.
« La colonne des combattants marchera toujours parallèlement au convoi et du côté de l'ennemi.
« Si les troupes forment deux colonnes, les voitures marcheront au milieu; s'il y a trois colonnes, on partagera le convoi en deux divisions et chacune sera placée dans l'intervalle des colonnes.
c< L'artillerie légère sera répartie en tête des divisions du train.
« La grosse artillerie et le bagage, réunis en une même colonne, suivront la septième division.
« La huitième marchera à hauteur de la grosse artillerie, pour lui servir d'escorte *. »
Ce sont les dispositions adoptées par les Romains pour la marche en trois colonnes avec le bagage dans les intervalles.
Le fougueux duc de Bourgogne a consulté les textes latins ; il a lu César et peut-être Polybe. Annibal est
1 Chevaux ou mulets de bât.
2 Les guerres de Charles de Bourgogne, par Emmanuel Rodt. Schaffouse, 1844.