ORDRE DE BATAILLE ET COLONNES DE MARCHE
son héros favori, il en parle sans cesse et se vante de lui ressembler.
D'ailleurs, il a si bien compris l'utilité de l'instruction dans l'armée, qu'il exige de ses capitaines qu'ils sachent lire, écrire et compter.
Après avoir traversé la Lorraine sans rencontrer de résistance, Charles le Terrible avait marché de Nancy jusqu'au lac deNeufchâtel, par Besançon et Pontarlier.
Le 19 février, il campa devant le château de Granson, sur les rampes orientales du Jura, et il entoura son camp de lignes de contrevallation bien garnies d'artillerie.
La garnison de Granson se rendit ; il la fit pendre ou noyer dans le lac.
Puis, apprenant que les gens de Berne avaient réuni 20.000 hommes à Neufchâtel, il résolut de marcher sans retard au devant de cette armée.
c< Le duc de Bourgogne, contre l'opinion de ceux à qui il demanda conseil, délibéra d'aller au devant des Suisses, à l'entrée des montagnes où ils étaient encore. C'était une grande faute, car il était dans un lieu bien avantageux pour les attendre, clos de son artillerie et, en partie, du lac de Neufchâtel ^ . »
Les gens de Berne, ignorant la chute de Granson, accouraient déjà au secours de leurs frères d'armes.
* GommineSi
Bataille de Granson (2 mars 1476).
Dans la matinée du 2 mars, l'avant-garde suisse força le château et le défilé de Vaumarcus, poste avancé des Bourguignons sur la route de Granson à Neufchâtel, qui n'était défendu que par 100 archers de la garde du duc.
De là, les Suisses descendirent en bon ordre vers la Chartreuse de la Lance et le village de Concise, au moment même où l'avant-garde bourguignonne (^4 G) débouchait dans l'intervalle et canonnait les hauteurs.
— « Par saint Georges ! s'écria le duc, accourant au bruit de l'escarmouche, gens de canon, feu sur ces vilains! »
L'artillerie de son avant-garde se mit en batterie sur la colline de la Lance.
Devant un bataillon de 8.000 Suisses, formés en phalange (S), marchaient « deux troupes de garçons armés légèrement, la plupart coulevriniers. »
Les décharges de l'artillerie bourguignonne firent des trouées sanglantes et le premier boulet tua 10 hommes ; mais la phalange, marchant résolument en avant, parvint au pied de la colline de la Lance et se mit hors d'atteinte des serpentines établies sur la crête.
En revanche, les quelques canons, disposés sur les flancs du bataillon suisse, ouvrirent un feu meurtrier contre les hommes d'armes du sire de Château-Guyon
BATAILLE DE GRAlNSON (2 mars U76). 49
qui, sur ce terrain resserré, embarrassé de vignes et d'obstacles, ne purent pas réussir à se déployer pour charger. Quelques escadres seulement atteignirent la phalange, mais les chevaux vinrent s'enferrer dans ses longues piques.
Fig. 148.
Cependant cette charge avait arrêté les Suisses ; le duc était entouré de l'élite de sa gendarmerie et, en renouvelant l'attaque, il pouvait, au prix de quelques sacrifices, donner à la grosse artillerie, qui encombrait son camp de Granson, le temps d'arriver. Les grands canons, les bombardes et les serpentines auraient eu
facilement raison, à distance, de ces 8.000 fantassins aventurés dans la plaine.
Mais Charles le Terrible « voulait entourer ces manants et les prendre vivants, pour en faire un exemple.»
Il flt sonner le ralliement de sa cavalerie d'ordonnance.
Les compagnies engagées tournèrent bride et revinrent au galop vers la deuxième ligne.
Celle-ci se troubla, prit peur et s'enfuit vers le corps de bataille {C B), où la déroute de l'avant-garde jeta un grand désordre.
« Les premiers rangs des hommes d'armes voulaient retourner pour se joindre aux autres, mais les menues gens qui étaient derrière, croyant que les premiers rangs fuyaient, se mirent à la fuite, et, peu à peu, cette armée commença à se retirer vers le camp, quelques-uns faisant très-bien leur devoir '. »
Le duc, précédé de la grande bannière de Bourgogne, s'efforçait en vain d'arrêter les fuyards, lorsque tout à coup les collines de Bonvillard et de Champigny se couronnèrent d'une multitude bruyante. Bientôt, au milieu d'une rafale de neige, trois colonnes profondes {S) descendirent de la montagne et vinrent faire irruption sur le flanc gauche du corps de bataille bourguignon, aux cris mille fois répétés de :
— « Granson! Granson! »
1 Commincs.
BATAILLE DE GRANSON (2 mars 1i7C)j. ^
A cette clameur vengeresse, le taureau d' Uri et la vache d' Unterwalden * mêlaient leurs mugissements sauvages.
12.000 Suisses venaient appuyer, par une attaque de flanc, l'attaque de front de leur avant-garde.
La longue colonne des Bourguignons, embarrassée dans ses bagages, se dispersa sans attendre le choc. Alors, les Suisses se rassemblèrent en une seule masse {S) pour donner l'assaut aux lignes de Granson.
« Le désordre se mit dans tout le camp ; une terreur panique s'empara des esprits. Les Italiens les premiers prirent la fuite ; tous couraient çà et là, comme s'ils étaient poursuivis par une puissance invisible.
« Le duc les rappelait par ses cris, les accablait d'injures, les frappait à grands coups d'épée.
c< Accablé de fatigue, épuisé de douleur et de rage, resté presque le dernier, lui-même enfin prit la fuite, n'ayant plus ni camp ni armée, et il s'en alla îx l'aventure, suivi de cinq de ses serviteurs ^ »
Il courut ainsi sans s'arrêter pendant 6 heures, jusqu'à Jougne, dans la passe du Jura.
— « Que pensez-vous d'Annibal? lui criait son bouf- « fon, en galopant derrière lui, par saint Georges! « Monseigneur, nous voilà bien amiibalés ! »
1 Deux trompes de berger qui, d'après l;i Irudition, remontaient au temps de CharlemagnCé
2 De Barante.
S2 CHARLES LE TEMFRAIRE.
C'était une déroute à la façon des Perses, à qui les chroniqueurs ont comparé les Bourguignons.
Au massacre près cependant. S'il faut en croire Commines, « les Alonmis ga-gnèrenile camp et l'artillerie du duc et d'autres biens infinis ', car rien ne se sauva que les personnes, mais des gens, pour cette fois le duc ne perdit que 7 hommes d'armes ^; tout le monde fuit et lui aussi. »
Morat (22 juin 1476).
La bataille de Morat fut plus disputée, mais la fortune se déclara de nouveau pour les Suisses.
Leurs longues piques, leurs lourdes hallebardes, le terrible moulinet de leurs épées à deux mains eurent raison des armées nouvelles que Charles le Téméraire s'acharna à réunir contre eux.
Devant Morat % vaillamment défendu par Adrien de
' 400 pièces crarlillcrjc de siège ou de campagne, 800 hacquebutes à croc et 300 tonneaux de poudre. « On nomma des commissaires hutiniers pour répartir les armes, les pierres précieuses, les éloffos et l'argent entre les vainqueurs ; mais il y avait tant de richesses que le partage se fit sans compter, ni peser, à pleins chapeaux. » (De Barante.)
2 Entre autres, Louis d'Aymcries, Jean de Lalain, le sire de Saint- Sorlin, le sire de Poitiers et Pierre de Lignan.
5 Sur la rive orientale du lac de Morat, canton de Berne. La ville appartenait à la duchesse de Savoie, alliée de la Ligue helvétique ; elle était défendue par 1500 hommes de Berne et 80 de Fribourg. Assiégée, le 10 juin, et baltue par 68 grosses bombardes, elle repoussa 10 assauts en 10 jours.
— • Tant que nous aurons une goutte de sang dans les veines, nous nous défendrons! • disait Adrien de Bubcnberg.
MORAT (22 juin -1 iîC). B3
Bubenberg, l'armée des cantons attaqua', le 22 juin 1476, l'armée de siège et les retranchements bourguignons.
Cette fois, elle rencontra une résistance énergique, et l'artillerie de Bourgogne fit des brèches profondes dans les colonnes d'attaque.
Mais, pendant que le corps de bataille, sous le commandement de Hans Waldmann de Zurich et de Guillaume Herter de Strasbourg, s'acharnait à l'assaut des lignes de contrevallation, Hanns de Hallwyl tournait ces lignes avec l'avant-garde, pénétrait dans le camp bourguignon s'emparait de l'artillerie et la dirigeait contre l'aile droite ennemie \
Une attaque combinée de la garnison de Morat et de l'arrière-garde suisse ^ contre l'aile gauche des Bourguignons compléta la victoire.
1 « Comme on allait attaquer, Guillaume Herter, capitaine de Strasbourg, demanda s'il ne serait à propos de faire, à la hâte, quelques retranchements, soitavec les chariots à bagages, soit avec des palissades, afin de rompre le choc de la puissante cavalerie de Bourgogne. Félix Keller, de Zurich, lui répondit : — « Si nos fidèles alliés ont bonne et « franche volonté de combattre avec nous, le moment est venu. Selon » la coutume de nos pères, nous allons marcher à l'ennemi et en venir « aux mains, mais l'art de la fortification n'a jamais été notre fait ». 11 n'en fut plus parlé. » (De Barantc.)
* Le duc Charles commandait l'aile droite, composée de l'élite de sa cavalerie d'ordonnance et de 3.000 archers anglais ; le corps de bataille était sous les ordres d'Hugues de Chàteau-Guyon et de Philippe de Grève-Cœur. La gauche, sous le bâtard de Bourgogne et le sire de Ravenstain, s'appuyait au lac et touchait aux brèches de Morat. C'était une armée de 30.000 hommes environ. Les Suisses et leurs ulhés Allemands étaient 34.000.
5 Commandée par Gaspard Ilerlenstein de Lucerne, elle avait suivi
Le duc Charles se battit en héros à la tête de sa noblesse, mais le jeune duc René de Lorraine, qu'il avait dépossédé, conduisit si résolument à la charge ses 300 hommes d'armes que le duc, resté presque seul, fut obligé de s'enfuir encore.
Il alla, d'une seule traite, jusqu'au lac de Genève.
Les Suisses égorgèrent sans pitié ou jetèrent dans le lac de Morat les blessés et les fuyards qu'ils purent atteindre.
Leur cavalerie lorraine ou alsacienne compléta le succès de la journée par une poursuite, qui dura jusqu'à la nuit.
Près de 10.000 Bourguignons, Flamands, Anglais ou Lombards périrent dans cette bataille, qui n'avait coûté aux Suisses que quelques centaines de braves.