L'ARMEK DE VENISE EN
Depuis 1493, le Sénat de Venise avait mis tout en œuvre pour réparer l'échec de Fornoue, humiliant pour son orgueil.
Mais en voulant être trop habiles, les seigneurs de l Adriatique avaient été imprudents; leurs intrigues, dirigées tour à tour contre le roi de France, l'Empereur, le Pape, le roi d'Aragon ou le duc de Ferrare, aboutirent à la coalition de toutes ces puissances contre leur république.
Jules II organisa la ligue de Cambrai ' (10 décembre 1508), et les armées européennes, jusqu'alors ennemies, se préparèrent à ne former qu'une seule armée pour
1 Jules II voulait reconstituer le patrimoine de Saint-Pierre dont les Vénitiens détenaient Ravenne, Cervia, Faenzaet Rimini. Louis XII revendiquait Crémone. Crcma, Brescia, Dergame, dépendances du duché de Milan; l'empereur Maximilien, Vérone, Vicence, Padoue, Trévise, Trieste^ le Frioule, Udine, Greritz, Gradina ; Ferdinand le Catholique, (luclques ports du royaume de Naples, Trani, Brindes, Otrante, qu'il avait engagés à Venise comme garanties d'un emprunt d'argent.
assiéger Venise, et renverser le lion de Saint-Marc.
Le Sénat fit tête à l'orage ^ . Riche, patient, énergique, il se prépara à soutenir de son mieux cette lutte inégale.
De tant d'ennemis, le plus redoutable était le roi de France, qui avait annoncé qu'il prendrait, en personne, au 1" avril 11509, la direction de la campagne.
En conséquence, les meilleures troupes de la République furent réunies à Pontevico, sur l'Oglio, sous le commandement en chef du comte Orsini de Petigliano et sous la surveillance des provéditeurs ^ Georges Cornaro et Andréa Gritti ; Bartolomeo d'Alviano était le capitaine général des gens de pied.
L'armée vénitienne se coniposait, d'après Guicciardini, de 2.000 hommes d'armes, de 3.000 chevau-légers italiens ou estradiots, et de 20.000 de pied, miliciens des Etats de terre ferme ou mercenaires romagnols.
1 « Ceux mêmes qui s'étaient opposés le plus à la guerre, montrèrent autant d'ardeur à la préparer que ceux qui en étaient la cause. Plus occupés du salut public que de leur amour-propre, ils ne cherchèrent pas à se prévaloir de leur sagesse ni de la témérité d'autrui, mais ils cherchèrent les moyens de prévenir le danger auquel on exposait la République. • (Guicciardini, livre VIII, chap. 8.)
2 Son bàtoa de commandement, conservé à l'arsenal de Venise, est une sorte de massue terminée par une boule en cuivre doré. ,
3 « Les provéditeurs sont des officiers qui s'occupent d'avoir argent pour payer les gens d'armes et de taire venir les vivres^ tellement que les chefs n'en ont nulle charge, sinon de commander. C'est un office, en la seigneurie de Venise, que je trouve fort bon. » (Fleurange. (Chap. VII.)
L'ARMKE DE VI-NISE EN lîiOit.
Ces Roma^'iiols, les meilleurs fantassins de l'Italie, prétendaient valoir mieux que les Suisses, et attendaient avec impatience une occasion de se mesurer avec eux.
L'armement et le matériel de l'armée vénitienne résumaient tous les progrès accomplis jusqu'en 1.'109.
Fig. 181. 1
L'artillerie ^ pouvait rivaliser, pour le nombre et la
1 Nous avons réuni dans la figure 181 les lypes d'armes d'hast les plus usuels du commencement du XVI" siècle, qui sont conservés à l'arsenal de Venise, à Varmeria réale de Turin, au Bargello de Florence et dans les principales collections de l'Italie. Uarquibugio a été dessiné à VOplateco de Bologne. Le chien ou serpentin qui tenait la mèche n'était pas encore articulé à la détente ; on le taisait tomber sur la poudre d'amorce par un mouvement de bascule automatique.
'^ ' Los Vénitiens avaient 60 grosses piècs, parmi lesquelles il y en
m IX Lir.UE DR CAMBRAI.
qualité des engins, avec celle de Louis XII. Les armes blanches, fabriquées à Brescia, lances, piques, hallebardes, épées à deux mains, estocs ou dagues font encore, à l'arsenal de Venise, l'admiration des connaisseurs.
L'arquebuse et l'escopette, maniées par de bons tireurs, étaient devenues des armes de précision, à chargement assez rapide ; la tactique avait donc désormais à compter avec les arquebusadês.
Comme l'infanterie reprenait de jour en jour, sur le champ de bataille, sa prépondérance d'autrefois, les ingénieurs italiens s'appliquaient, depuis longtemps, à trouver des modèles d'armes d'hast, légères et tranchantes, pouvant servir indistinctement contre le cavalier ou contre le piéton '.
Les deux généraux vénitiens, hommes de guerre
éprouvés, ne s'entendaient pas sur le plan de campagne.
AMano, jeune et aventureux, voulait qu'on prît l'of-
avait, nommées basilics, qui étaient plus longues que nos longues coulevrincs; toutes avaient dessus un lion, avec cette inscription : Marco.» (Fleurange. Chap. YII.)
' Dans la salle des Assemblées (n^ 4), à l'Académie de Venise, on remarque, parmi d'admirables dessins au crayon ou à la plume des grands maîtres de la Renaissance, une feuille couverte par Léonard de Vinci d'esquisses de bAtons de guerre et d'armes diverses, depuis l'hameçon de fer (Stimulus des Romains. Tome I, page 185) jusqu'au vouge à baïonnette que nous avons reproduit dans la figure 181. Rappelons, pour mémoire, que ces instruments homicides sont entremêlés de ligures géométriques et de caricatures, qui prouvent la mobilité d'esprit et la variété de conception du grand artiste florentin. Peintre, sta-
LAKMÉli m VENISK EN loO'.i. I8'.i
tensive dans le Milanais avant ({ue l'armée française ait eu le temps d'achever de franchir les Alpes et de se concentrer sur l'Adda.
Ce n'était pas l'avis du vieux Petigliano nidesprovéditeurs; ils s'attardèrent à reprendre Tréviglio, qu'un coup de main avait donné à Chaumont d'Amboise^ et pendant que les A^énitiens pillaient cette bourgade , l'armée royale passait l'Adda à Cassano, sur deux ponts de bateaux ' sans être attaquée (11 mai).
Le lendemain, les P'rançais [CLM], remontant dans leur ordre de marche habituel', la rive gauche de l'Adda, se portèrent sur Rivolta, et de là vers Pandino,
tuaire, architecte, musicien, écrivain, ingénieur civil et militaire, Léonard de Vinci a été l'homme le plus remarquable de son époque (1452-1519) et peut-être de tous les temps.
* Accompagné de Molart, La Crotte, Bavard, Richemont, Fonlrailles, la Porte, Estançon et des capitaines de gens de pied Blanc cl Imbaul. (Le Loyal Serviteur.)
2 t Sur l'uHj le roi faisait passer les gens de cheval, et sur l'autre, les gens de pied. » (Le Loyal Serviteur.)
3 Cet ordre de marche, préparation à la formation de combat, a été réglementé sous Charles VI, comme l'indique le manuscrit 7.076 de
190 LA LlGUt; DE CAiMlJRAl.
pour tourner, au sud, la forte position que l'ennemi occupait sur la hauteur de Tréviglio.
Louis XII voulait s'établir sur les derrières de l'armée vénitienne, et intercepter les renforts et les convois qu'elle attendait de Créma et de Lodi.
Petigliano, inquiet de ce mouvement, abandonna les hauteurs, le 14 au matin, et dirigea son armée en deux colonnes (AetP) vers VailateetPandino, dans l'espoir
la BibliolliL'quc nationale, que le général Favé a cité dans son Histoire et tactique des trois armes. Paris, Dumaine, 1845.
« L'avant-garde sera formée de longue étendue de gens d'armes serrés et bien rangés, de manière qu'il n'y en ait pas un qui passe l'autre ; les meilleurs et les plus élus au premier front, avec les maréchaux, les étendards et les bannières.
« Aux côtés, on fera les ailes, et devant elles le trait, tant canonniors qu'arbalétriers et archers, semblablcment arrangé.
« Après l'avant-garde vient la grosse bataille, où toute la foule des gens d'armes est rangée par le soin des clievelains (capitaines), leurs bannières et enseignes levées. Le connétable fait crier que nul ne se doit dérouter, sous peine du chief (de la tête); les piétons des communes, quand il y en a grande quantité, renforcent les ailes en arrière des gens de trait; il faut qu'ils soient commis à de bons chevetains. On peut aussi les placer devant la grosse bataille, de manière que les gendarmes, placés derrière eux, puissent les empêcher de fuir, s'ils le veulent.
« Au milieu de la grosse bataille, se tient le prince de lost. ayant devant lui la principale bannière, en laquelle est le regard de la bataille, et qui, pour ce, est baillée à garder et à tenir à l'un des meilleurs et des principaux de l'armée. Autour sont les meilleurs et les plus éprouvés hommes d'armes, pour la sùrei.é du prince et de la bannière.
« Vient ensuite la tierce bataille que l'on dit arrière-garde, laquelle est ordonnée. Par derrière sont les varlels, qui conduisent les chevaux de rechange et qui ont à veiller à ce qu'on ne vienne pas de ce côté envahir la bataille. Si l'on a assez de gens d'armes, et si l'on se doute
^GiNADliL (14- mai loO'J). 1U1
d'y devancer les Français et de se replier de là sur sa base d'opérations, entre Créma et Lodi.
La colonne de droite (.4), dirigée par Alviano, et composée de 800 hommes d'armes, de l'infanterie romagnole et de 20 pièces de canon, vint se heurter, contre l'avant-garde française, en avant d'Agnadel, au point de jonction des deux routes qui aboutissent de Rivolta et de Tréviglio à Pandino.
Agnadel (14 mai 1509).
Le Sénat vénitien avait ordonné à ses généraux d'éviter une bataille et de se contenter de protéger les villes et les châteaux.
A la vue des Français, Alviano oublia, qu'il lui était défendu de combattre. Il arrêta sa colonne, envoya un courrier au comte Petigliano pour lui demander de venir à son secours, puis il prit position à gauche de
que l'ennemi peut venir de ce côté, il faut, (|uand on est sage en armes et qu'on veut combattre sûrement, disposer une quatrième bataille, qui tournera le dos aux trois autres pour être prête à recevoir l'ennemi venant de ce côté.
» On ordonne de plus un certain nombre de gens d'armes, doits au métier {réserve), montés sur bons destriers ou coursiers, pour venir, à course de chevaux, rompre et déranger la bataille des ennemis au moment de V assemblée. Ce sont ceux qui se savent le mieux aider de cette réserve qui ont bataille gagnée.
« Voilà la manière la plus commune d'arranger l'ost. Cependant aucuns experts d'armes conseillent, quand on a plus d'hommes d'armes (juc de piétons, de les réunir tous en une seule bataille, en disposant les ailes comme nous l'avons dit. Cette manière fut tenue à Roosbcek, où le roi Charles VI eut victoire contre 40.000 Flamands. •
la route de Pandino, sur les rampes d'une colline couverte de vignes, en arrière d'un torrent desséché, longé à droite par une forte digue {dd'). Il déploya, dans les vignes, une partie de son infanterie {R) à l'abri de cette digue, qu'il garnit de G pièces de canon, et il disposa sur la crête de la colline le reste de son artillerie, sous la protection de la cavalerie (Z)), qui forma sa 2' ligne.
Les meilleurs arquebusiers ' furent chargés de la défense de la digue et se dispersèrent, par petits groupes, dans l'intervalle de l'artillerie de Fig. J83. première ligne.
E.Hardv
L'avant-garde française se composait de oOO lances et de 6.000 Suisses.
Chaumont d'Amboise, qui la commandait, ne songea ni à déployer ses troupes, ni à se servir de ses 20 pièces de canon pour préparer l'attaque, en écrasant de ses feux la position ennemie.
Malgré la pluie qui tombait sur une terre grasse et
' N'oublions pas que. depuis 1465, on appelait arquebuse, en Italie, l'arme de main (fig. 181, p. 187) que les Français désignaient encore sous le vieux nom d'hacquebute.
AGNADEL (14 iiku I-jOO). IW
glissante, il donna à ses hommes d'armes le signal de la charge.
Le champ de bataille ressemblait à celui de Poitiers ' ; l'action s'engagea de la même manière.
Amboise, Himbercourt % La Palice s'élancèrent au galop sur ce terrain semé d'obstacles.
Les chevaux de la gendarmerie française, plus bardés et plus lourds encore qu'ils n'étaient en 1356, buttèrent dans les fossés et s'embarrassèrent dans les échalas; les arquebusiers romagnols, bien postés, purent abattre, les uns après les autres, les hommes et les chevaux arrêtés à petite portée de leurs arquebuses.
Il fallut sonner le ralliement G' et faire donner les Suisses que commandait Trivulce {S).
Leurs gros bataillons, glissant sur la glaise humide, se disloquèrent à travers les vignes; les longues piques devinrent un embarras, et l'infanterie se vit à son tour forcée de s'arrêter sous le feu meurtrier de l'artillerie vénitienne.
Si Petigliano avait alors marché au canon, c'en était fait de l'avant-garde française, et la journée eût été une victoire pour la flère seigneurie de Venise.
Mais, ni le commandant en chef ni les provéditeurs ne se souciaient de combattre. Après avoir engagé Alviano à respecter l'ordre formel du Sénat, et à opérer de son mieux sa retraite sur Vailate, les chefs de la
1 Tome I, pag. 357, fig. 112.
2 Adrien de Brimeu sire d'Himbcrcourt, fils du ministre de Marie de Bourgogne, lue par les Gantois aux pieds de la princesse, en 1477.
m LA LIGUE DE CAMBRAL
2" colonne se dirigèrent en toute hâte vers Brescia.
Le brave Alviano, réduit à ses propres forces, voulut brusquer la fortune Ml fit sortir ses Romagnols de leurs abris et s'élança, à leur tête, au-devant des Suisses.
Après une heure de mêlée, les Suisses reculèrent et regagnèrent précipitamment le versant opposé du ravin {S').
Heureusement, Louis XII * arrivait au même moment avec sa maison (L) et le reste de la gendarmerie.
Deux compagnies d'ordonnance (G'), faisant un détour, vinrent fondre sur les flancs de l'infanterie italienne et l'obligèrent à reculer pour se mettre sous la protection de la 2" ligne d'artillerie.
Le roi fit avancer les gens de pied français (M) au secours des Suisses ; les aventuriers , soutenus par les hacquebutiers gascons {B) du cadet de Duras, s'élancèrent à travers les vignes pour entretenir l'escarmouche avec les tirailleurs romagnols.
— « Courez, enfants, le roi vous voit ! » leur criaient les capitaines.
1 « Barthélémy d'Alviano a été un très grand et bon capitaine, mais pourtant estimé plus vaillant^ hardy et hasardeux que sage, considéré et provident. • (Brantôme.)
2 On était venu dire au roi que les Vénitiens occupaient déjà le chûteau qu'il avait désigné pour son logis.
— « Eh quoi ? demanda-t-il, y sont-ils déjà logés, pour sûr?
— « Oui, sire.
— « Or bien, le diable m'emporte! nous irons leur loger sur le ventre ! - (Brantôme.)
AGNADEL (14 mai V609). 195
« Le roi, fort joyeux et de bon visage, allait de bande en bande pour reformer la ligne de bataille. »
Les gros basilics vénitiens de la hauteur faisaient de larges trouées dans les rangs; un écuyer, effrayé du danger que courait le roi, l'engagea à ne pas s'exposer ainsi.
— « Un roi de France ne meurt pas de coup de ca- « non, lui répondit brusquement Louis XII ; si tu as « peur, mets-toi derrière moi ! »
L'action durait depuis trois heures ; l'arrière-garde
Fig. 184. 1
française, composée des gens de pied conduits par
1 Fac-similé d'une vieille estampe de ISIO. La chevalier, capitaine de la bande, chevauche tout armé en avant de ses gens farinés en redoute; les piquiersj par enseignes, sont enc/avés dans les hacquebutiers, formant les trois rangs cl les trois files extérieurs. Les sergents de
Bayard ', Daillon de la Crotte, Richemont et Molart, avait eu le temps de tourner la position ennemie.
Se faufilant, homme par homme, à travers les vignes, passant les fossés avec de l'eau jusqu'à l'échiné, les aventuriers débouchèrent tout à coup sur les derrières de la cavalerie vénitienne, qui se dispersa sans soutenir le choc, et, d'un seul élan, ils s'emparèrent des grosses pièces du plateau, dont ils dirigèrent le feu contre l'infanterie romagnole.
Celle-ci, entourée de toute part, épuisée par la longue lutte qu'elle soutenait, à elle seule, depuis le matin, fut sommée de mettre bas les armes. Elle s'y refusa. 4.000 fantassins soutinrent, pendant plusieurs heures encore, l'effort de toute l'armée française, et le dernier de ces héros tomba mort ou blessé sans qu'un seul eût consenti à se rendre '.
bande (pag. 158, fig. 174), la hallebarde à la main, sont répartis autour de la redoute. Le nombre des enseignes n'est pas limité; il dépend de la réputation du capitaine, de l'argent dont il dispose ou de la confiance que le roi lui témoigne.
* Au début de la campagne « Louis XII avait voulu donner à Bayard la charge de l.OOO hommes de pied; ce que voyant, il accepta, encore qu'il eût fait profession plus de cheval que de pied, mais à lui tout était guerre. Toutefois il remontra au roy que c'était trop que ces mille piétons pour s'en acquitter dignement, et il le pria de ne lui en donner que 500, l'assurant qu'avec l'aide de Dieu et de ses amis, sa troupe, pour si petite qu'elle fût, en battrait une deux fois plus grande. Aussi, fit-il cette compagnie de 500 hommes de pied, tous gens d'élite, si bien que plusieurs gendarmes quittèrent la lance pour prendre la pique avec lui. » (Brantôme.)
2 « Monsieur de Bayard, qui était à l'arrièrC'garde, s'avança si bra-
AGNADEL (14 mai loO^). -197
Grand et noble exemple que l'histoire n'a pas assez raconté et qui laisse une trace lumineuse clans les fastes militaires de l'Italie ' !
Alviano, blessé, fut pris par Vendenesse et conduit à Louis XII, qui lui promit bonne prison et lui demanda pourquoi il avait accepté la bataille dans ces conditions inégales.
— « C'est que si je l'avais gagnée, répondit le « prisonnier, je serais aujourd'hui le plus victorieux « homme du monde, et, nonobstant que je l'aie per- « due, j'ai eu du moins l'honneur de combattre un roi « de France ^ ! »
On ne poursuivit pas le reste de l'armée vénitienne, qui s'enfuit jusqu'aux lagunes.
La victoire d'Agnadel livra au vainqueur tout le pays compris entre l'Adda et le lac de Garde '.
vement avec ses gens de pied, et donna si à propos par le flanc et aux côtés des Vénitiens, qu'ils perdirent cœur et ne firent après plus rien qui vaille, sinon quelques bons soldats élus de Barthélémy Alviano, habillés de blanc et de rouge, qui, s'opiniâtrant au combat, demeurèrent tous sur le champ. Braves gens, certes! •
1 « Un de ceux qui moururent le plus glorieusement dans cette occasion fut le marquis toscan Pierre del Monte Santa-Maria. » (Guicciardini, livre VIII, chap. XII).
2 Fleurange, chap. YII.
s Le dernier exploit de Louis XII fut la prise de Peschiera (1" juin), après laquelle il rentra triomphalement à Milan. « Il aurait pu subjuguer toute l'Italie, dit Mézeray, s'il n'eût moins estimé le proiit d'une si belle conquête que l'honneur de garder sa foi aux signataires de la Ligue de Cambrai, gens qui n'en eurent jamais pour lui. >
C'en était fait de la seigneurie de Venise si la discorde n'avait éclaté parmi ses ennemis.
SIÈGE DE PADOUE (octobre -1009).
Les signataires de la Ligue de Cambrai, qui avaient laissé l'armée française gagner sans eux une bataille décisive, furent aussi les seuls à profiter de la victoire.
Pendant que Louis XII repassait les Alpes, Jules II reprenait les villes de Romagne ; le duc de Ferrare, Este et Rovigo ; Ferdinand le Catholique, Tarente et Bénévent; et l'empereur se préparait à mettre le siège devant Padoue.
Maximilien donna rendez-vous devant cette place aux princes de l'empire et aux contingents des puissances alliées.
Le sénat de Venise tenta un suprême effort pour sauver Padoue, son boulevard de terre ferme.
« Toute la fleur de la noblesse s'y rendit avec ses amis et ses domestiques '. »
Le comte de Petigliano réunit 600 hommes d'armes ', 1.500 chevau-légers, 1.500 Albanais, 12.000 gens de
1 « Les jeunes nobles furent suivis jusque sur le rivage par le sénat et par le peuple, qui saluaient par des acclamations leur courageuse entreprise. » (Guicciardini, livre VIII, chap. XXX).
2 « Commandés par des capitaines célèbres et pleins d'expérience.
SIEGE DE PADOUE (octobre -1509). 199
pied italiens', 10.000 matelots esclavons ou grecs, et s'enferma avec eux dans la place, qui était armée d'une nombreuse artillerie et bien pourvue de vivres. Les paysans des environs, qui s'étaient réfugiés dans Padoue avec leur bétail, furent activement employés aux travaux de défense.
On fit entrer l'eau du Bacchiglione dans le fossé qui entourait la muraille romaine ; on construisit des bastio7is devant toutes les portes ; on fortifia les approches. Tous les ouvrages furent mis en communication avec le rempart et l'intérieur de la ville ; ils furent garnis de canons qui battaient le bas du fossé, et minés, pour qu'on put les faire sauter à la dernière extrémité.
Bien qu'on eût soigneusement réparé le mur d'enceinte et bouché les créneaux, on fit, à l'intérieur, une palissade de gros arbres et de pièces de bois, en laissant entre elle et le rempart un espace égal à l'épaisseur du mur ; l'intervalle fut comblé avec de la terre.
On entoura intérieurement cette terrasse d'un fossé de 40 pieds, rétréci par le bas, dans lequel on disposa des casemates et des blindages garnis d'artillerie.
Derrière le fossé, un retranchement intérieur., de la même largeur que le rempart, fut construit et revêtu d'un parapet haut de 12 pieds|; le tout était miné \
Bernardino de Mantouc, Antonio Pio, Luca Malvezzi et Giovanni Greco (Guicciardini). »
1 ' Sous les ordres de Donisio de Naldo, Zitolo de Pérouse, Lattanzio de Bergame, Saccocio de Spolette. »
2 Guicciardini.
L'empereur, avec sa lenteur habituelle, laissa aux ingénieurs vénitiens le temps d'achever leurs travaux, et à la garnison celui de se préparer à la défense.
L'élite de la gendarmerie française, que Louis XII avait mise, avec Chabannes de La Palice, à la disposition de Maximilien *, ne trouva devant Padoue que 6.000 lansquenets et quelques hommes d'armes, commandés par Rodolphe d'Anhalt.
Après s'être fait longuement attendre, l'empereur arriva le 7 octobre, suivi de 120 ducs, comtes, marquis et autres princes et seigneurs d'Allemagne, de 12.000 chevaux, de 5 à 600 hommes d'armes bourguignons et hennuyers*, et de 32.000 gens de pied allemands, espagnols, italiens ou français ' .
« Il avait 106 pièces d'artillerie sur roues, dont la
1 « Le roi commanda au seigneur de La Palice, qu'il prit 500 des plus gaillards hommes d'armes de l'ordonnance qui fussent en Italie, et qu'il s'en allât au service de l'empereur. La Palice choisit Bavard, qui n'avait alors que 30 hommes d'armes sous lui (mais 2S de ceux-là méritaient d'être capitaines de cent), le baron de Béarn, Frédéric deMailly, le baron de Conty, Théodore Trivulce, Jules de San- Séverine, les capitaines La Clayete et La Crotte. A ces 500 lances d'élite se joignirent 200 gentilshommes volontaires, « pour qui toute la vie n'était que la guerre, » entre autres Bussy-d'Amboise, Bonnet et My-Pont. » (D'après le Loyal Serviteur, chap. XXI).
2 Du Hainaut.
3 <■ Le seigneur de Millaut, hardi et entreprenant capitaine, fils d'un vertueux et sage chevalier d'Auvergne, rejoignit le camp de l'empereur avec 1.000 ou 1.200 aventuriers français, tous gens d'élite et d'escarmouche. » (Le Loyal Serviteur).
SIÈGE DE P A DOUE (octobre 'ISOO). £01
moindre était un faucon, et six grosses bombardes de fonte, qui ne se pouvaient tirer sur affût, mais qu'on portait, avec leurs engins, sur de puissantes charrettes.
« Pour mettre ces bombardes en batterie, on les descendait à terre, puis on levait un peu, par le devant, la bouche de la pièce avec un levier, pour placer dessous une grosse poutre, et derrière on faisait un merveilleux taudis, de peur qu'elle ne reculât ' .
« Ces bombardes ne pouvaient tirer que 4 fois le jour au plus; elles portaient boulets de pierre, car on n'aurait pu les soulever s'ils eussent été en fonte. »
Les autres canons, montés sur leurs affûts, étaient
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Fis. 185. 2
disposés sur des tertres bien remparés et les servants étaient protégés par des gabions d'osier.
* C'était la disposition primitive des batteries de siège. M. Lorédan Larcliey, dans le remarquable et trop rare album qu'il a publié, en 1863, sur les origines de l'artillerie française, nous montre deux grosses bombardes de fer « sans affût et sur chantier^ dont les culasses sont masquées par de forts épaulements en terre. Planche 23. (D'après une miniature de la Fleur des Histoires, manuscrit, 52o de la 2* moitié du XV° siècle. Bibliothèque Mazarine.)
' D'après une vieille estampe.
C'était la plus nombreuse armée qu'on eût réunie depuis bien longtemps. Mais cette armée, composée d'éléments étrangers, mal commandée, plus mal payée encore, n'avait d'autre lien commun que le point d'honneur, et d'autre stimulant que le pillage de ce territoire fertile *, où les sujets de la Seigneurie avaient accumulé et caché leurs richesses.
La Palice voulait combattre en champ clos le lient e-nant général de l'Empereur, le capitaine grec Constantin, que le camp tout entier accusait de trahison.
Les seigneurs allemands voyaient avec quelque dépit la gendarmerie de France se prodiguer dans les escarmouches ou les combats d'approches ; ils disaient cf que c'était déroger que de se mettre à pied pour « combattre en un siège, et que leur vrai état était « de charger à cheval en gentilshommes. »
Quant aux lansquenets, ils couraient le pays pour chercher fortune et désertaient, par bandes, aussitôt qu'ils avaient fait une bonne prise, afin de la conduire en Allemagne.
Quand la brèche fut praticable, les hommes d'armes allemands refusèrent l'offre que leur avait faite la
ï « Le camp impérial tenait, de tous côtés, plus de quatre milles de pays. Ce fut une merveilleuse chose que, durant ces deux mois de siège, les fourrageurs n'allèrent jamais plus loin que six milles du camp pour avoir à force foin, blé, avoine, chairs, poulailles, vins et autres choses nécessaires tant pour les hommes que pour les chevaux. Il y en avait si grande abondance qu'à la levée du siège, il fut brûlé pour 100.000 ducats de vivres, dont on avait fait provision croyant que plus longuement durerait le siège. » (Le Loyal Serviteur.)
SIÈGE DE PADOUE (octobre 4309). i03
gendarmerie de France de marcher à l'assaut à ses côtés ou derrière elle.
— « Mon cousin, avait écrit l'Empereur à La Palice, j 'ai « été, ce matin, voir la brèche de la ville et je la trouve « plus que raisonnable pour qui voudra faire son de- « voir. J'ai avisé d'y faire donner l'assaut aujourd'hui. * Je vous prie donc que, incontinent que mon grand « tambourin sonnera (ce qui sera sur le midi), vous « fassiez tenir prêts tous vos gentishommes français, « pour aller audit assaut avec mes piétons, et j'espère, avec « l'aide de Dieu, que nous l'emporterons ! »
La Palice réunit aussitôt les capitaines français en son logis et, après un joyeux déjeuner, il leur lut la lettre de l'Empereur.
— « Ma foi! Monseigneur, dit Adrien d'Himber- « court, mandez à l'Empereur que nous sommes tous « prêts. Il m'ennuie déjà aux champs, car les nuits « sont froides et les bons vins commencent à nous « manquer. »
Tout le monde de rire, excepté Bayard qui ne disait mot.
— « Et vous, l'Hercule de France, qu'en pensez-vous, « lui demanda La Palice ?
— « S'il faut croire Himbercourt, répondit le bon c< chevalier, allons droit à la brèche, bien que ce soit « un passe-temps assez fâcheux pour hommes d'armes
« que d'aller à pied. Cependant, puisque vous me de- « mandez mon opinion, la voici : L'Empereur veut que « les gentilhommes français se mettent à pied pour « donner l'assaut avec ses lansquenets ; il pense que « c'est chose raisonnable de mettre tant de noblesse en « péril et hazard avec des piétons, dont l'un est cordon- « nier, l'autre maréchal, l'autre boulanger, tous enfin « gens mécaniques, qui n'ont pas leur honneur en si « grosse recommandation que gentilshommes; c'est « son affaire. Quant à vous, Monseigneur de La Palice, « vous répondrez à l'Empereur, si vous m'en croyez, « que vos capitaines sont tous, prêts à lui obéir ; mais « que, comme le roi, leur maître, n'a pas de gens en « ses ordonnances qui ne soient gentilshommes, il vous « semble que les mêler parmi les gens de petite con- « dition, ce serait les tenir en peu d'estime ; que lui, « l'Empereur, a force comtes, seigneurs et gentils- « hommes d'Allemagne ; qu'il les fasse donc mettre « à pied avec les gens d'armes de France, et volon- « tiers ceux-ci leur montreront le chemin; puis ses « lansquenets suivront, s'ils trouvent qu'if y fait « bon ' . »
Ce fut l'avis de tous les capitaines français et de l'Empereur, mais non celui des comtes, seigneurs et gentilshommes d'Allemagne, qui refusèrent de marcher à l'assaut.
Maximilien, mécontent et humilié, leva brusquement
* Le Loyal Serviteur, chap. XXVIII.