EMBUSCADES ET SURPRISES
le siège de Padoue, après lo jours de tranchée ouverte.
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Aussi, nous n'aurions pas grands enseignements à tirer du siège de Padoue, si les gens d'armes de France n'avaient trouvé que ce fût un bon théâtre pour se faire connaître des princes de l'Europe, et si Bayard, par ses coups d'audace et ses expéditions habilement conduites , ne nous avait laissé plusieurs exemples instructifs de l'emploi de la cavalerie dans la guerre de partisans.
Trévise, le second boulevard de terre ferme de la Seigneurie, renfermait une garnison alerte et audacieuse, dont les coureurs venaient, « deux ou trois fois par semaine, réveiller sans trompette le camp de l'Empereur. »
Il y avait surtout un certain capitaine Luca Mallevéchio, dont les bons coups donnaient bien de la fâcherie au bon chevalier.
Celui-ci se fit renseigner sur ses allées et venues par des espions, qu'il payait si bien que pour mourir ils ne l'eussent trompé, et il se prépara, de concert avec La Clayete et Daillon de La Crotte, deux gaillards et triomphants capitaines qui étaient logés avec lui, à faire connaissance avec ledit Mallevéchio.
— « A deux heures après minuit, dit-il aux deux capi- ' D'après le Loyal serviteur .
« taines, faites armer chacun 30 hommes d'armes des « plus gentils galants que vous ayez; je mènerai ma « compagnie et les bons gentilshommes qui sont avec « moi comme Bonnet, My-Pont, Cessé, Brézon et autres « que vous connaissez comme moi. Puis, sans sonner « trompette ni faire de bruit', nous monterons à « cheval. Qu'il vous suffise de savoir que j'ai un bon « guide. »
Ainsi fut fait.
Dans la nuit du 2 au 3 septembre, les gens de Bayard montèrent à cheval et quittèrent leur quartier.
Un espion, « très-bien gardé de 4 archers », leur fit faire dix milles de pays et les amena, au point du jour, devant un grand palais abandonné, où il y avait une longue clôture de murailles.
Ce palais était sur le chemin que suivait Luca Mallevéchio, chaque fois qu'il allait visiter le camp de l'Empereur.
Les Français y entrèrent et s'y tinrent cachés deux heures environ, après lesquelles ils entendirent gros bruit de chevaux.
Le bon chevalier avait fait monter dans un colom-^
1 409. « Une embuscade est une position cachée que prejid une troupe pour surprendre l'ennemi ou pour l'arrêter dans sa poursuite.
« Le secret, est dans cette circonstance, la première condition du succès; aussi le départ doit-il avoir lieu généralement pendant la nuit, pour permettre au détachement d'arriver avant le point du jour à l'endroit choisi. » {Instruction pratique de 187S sur le service de la cavalerie française en campagne.)
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bier un vieil archer de sa compagnie, appelé Monart, autant expérimenté en guerre qu'homme vivant, afin de voir quels gens passeraient et en quel nombre.
Ce guêteur vit venir, d'assez loin, messire Mallevé^ chio avec 100 hommes d'armes, l'armet en tête, et 200 Albanais, conduits par le capitaine Jean Scander-bey ', tous bien montés et gens d'effect ^
Ils passèrent à un jet de boulet du palais où les Français étaient en embuscade.
Quant ils l'eurent dépassé, Monart descendit tout joyeux et fit son rapport. Bayard ordonna aussitôt de seller les chevaux.
— « Messeigneurs, dit-il à ses compagnons, il y a « dix ans que nous n'avons eu si belle aventure. Ils sont « deux fois plus que nous, mais nous sommes gentils « galants ; allons après ! »
— « Allons ! » dirent les autres, et la porte fut ouverte.
Ils n'avaient pas trotté l'espace d'un mille, qu'ils aperçurent les Vénitiens sur un beau grand chemin.
— « Sonne, sonne ! trompette ! » dit le bon chevalier. Les capitaines de Trévise n'auraient jamais pensé
* C'était le tils du prince albanais Georges Castriot, surnommé l'Alexandre ou Scander-bey, qui avait soutenu, pendant 23 ans, la guerre contre les Ottomans, en partageant la gloire du roi Ladislas IV de Hongrie et de son lieutenant Jean Corvin Hunyade. A la mort de Scander-bey, en 1467, le Sénat de Venise avait pris son fils Jean sous sa tutelle.
2 Gens d'action.
qu'ils eussent les Français derrière eux; ils crurent que c'était quelque troupe des leurs qui venait les rejoindre. Cependant ils s'arrêtèrent et ne tardèrent pas à reconnaître l'ennemi.
Un peu étonné de se voir endos entre le camp de l'Empereur et ces hommes d'armes qui venaient à lui, le capitaine Mallevéchio se rassura en les comptant, et engagea ses gens à bien faire.
D'ailleurs, la route étant bordée de deux larges fossés qu'un homme d'armes ne pouvait pas faire sauter à son cheval sans crainte d'y demeurer, les Vénitiens étaient bien forcés de combattre.
Les trompettes se mirent à sonner de part et d'autres et, à une portée d'arbalète, les deux escadrons d'hommes d'armes commencèrent à se courir sus, les uns criant :
— « Empire ! France ! les autres :
— « Marco ! Marco !
C'était plaisir de les entendre.
Scander-bey et ses 200 Albanais sautèrent les fossés et firent un détour pour prendre les Français à dos, mais Bayard avait deviné leur intention :
— « Compagnon, dit-il au capitaine Daillon, gar- « dez les derrières, que nous ne soyons enclos ! »
Daillon y alla; aussi, quand les Albanais s'approchèrent, furent-ils reçus et bien frottés. Une douzaine en demeura par terre; le reste prit la fuite. Daillon
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rejoignit au galop le gros delà compagnie; mais il trouva les Vénitiens déjà rompus, et les Français occupés à choisir leurs prisonniers.
Mallevéchio, avec 30 de ses cavaliers les mieux montés, avait sauté le ibssé et courait vers Trévise ; on le laissa courir.
Bayard, ayant plus de prisonniers que de compagnons, fit rendre aux Vénitiens leurs épées et leurs masses d'armes, puis il les plaça au milieu de sa troupe pour retourner au camp de l'Empereur.
Quand il y lut, Maximilien le tit appeler, pour lui dire :
— « Seigneur de Bayard, mon frère, votre maître, c< est bien heureux d'avoir un serviteur comme vous ; « je donnerais par an J 00.000 florins pour en avoir « une douzaine de votre sorte ! »
Bayard eut à cœur de mériter le compliment impérial et se prépara à de nouvelles entreprises.
Scander-bey et ses Albanais s'étaient retirés dans le château de Bassano, où, de concert avec Rinaldo Contarini, capitaine d'une compagnie d'arbalétriers à cheval, il faisait des courses continuelles sur ceux qui venaient au camp de l'Empereur, ou sur les lansquenets qui conduisaient en Allemagne le bétail volé dans le Padouan.
Bayard savait par son lidèle espion que les gens de Bassano avaient gagné, à ce métier, plus de 500 boeufs H. 14
i]0 LA LIGUE DK CAMBRAL
OU vaches. Il se mit en tête de les leur reprendre ; mais il ne voulut demander le concours d'aucun capitaine pour cette expédition : ses 30 hommes d'armes, tous gens d'élite, lui suffisaient.
Une heure avant le jour, un samedi, la compagnie de Bayard monta à cheval, et fit 1 S milles tout d'une traite, pour s'arrêter à une portée de canon du château. Là, elle se tint cachée jusqu'à ce qu'elle eût entendu la trompette des gens de Bassano.
L'espion prévint Bayard qu'il y avait, à un mille, sur la route de Yicence que devait suivre l'ennemi, un petit pont de bois que deux hommes pouvaient garder contre 500, et, à une demi-heure de chemin, un défilé favorable à une embuscade.
Bayard désigna les gentilshommes volontaires Bonnet et My-Pont, 6 hommes d'armes et une douzaine d'archers commandés par Petit-Jehan de la Vergne, pour garder le pont et couper la retraite à l'ennemi.
Sur ce, les Albanais et les arbalétriers vénitiens descendirent du château, semblant aller aux noces.
Quand ils furent passés. Bonnet et sa troupe se dirigèrent vers le pont de bois, pendant que le bon chevalier, avec le reste de sa compagnie^ allait s'embusquer dans le défilé.
— « Capitaines dit-il au bâtard du Fay qui portait
' Remarquons qu'en 16\)1 le mot capUaim signilie ulficier ; l'emploi
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« son guidon, prenez 20 de vos archers et allez escar- « moucher avec les Vénitiens. Quand ils vous verront « en si petit nombre, ils vous chargeront n'en doutez « pas ; alors tournez bride, faites l'effrayé, amenez-les « jusqu'ici, où je vous attendrai au revers de la mon- « tagne, et vous verrez beau jeu ^ ! »
Le bâtard du Fay ne se le fit pas dire deux fois, car il connaissait au possible ce métier de la guerre.
En apercevant les 30 archers, le capitaine Scanderbey les reconnut pour Français aux croix blanches qu'ils portaient sur leurs armes.
Tout joyeux de cette rencontre, il marcha fièrement au devant d'eux, et se mit à les charger au cri de :
— « Marco ! »
Du Fay obéit de point en point aux instructions du bon chevalier ; il fit l'effrayé, tourna bride et, vivement poursuivi, il amena les chevau-légers ennemis dans le défilé où Bayard attendait, l'armet en tête et l'épée au poing.
Au premier choc, plus de 30 Vénitiens furent portés à terre, et le reste. Albanais ou arbalétriers, s'enfuit au galop vers Bassano.
diffère, mais le titre est le même pour tous les gentilshommes qui ont un grade, soit dans la cavalerie, soit dans l'infanterie. Le guidon, dans une compagnie d'ordonnance, est le chef des archers à cheval.
* « On peut non-seulement tendre une embuscade sur le chemin que doit suivre l'ennemi, mais encore chercher à l'attirer au moyen de petits détachements qui se laissent poursuivre. » ( Instruction sur le service en campagne de la cavalerie française, 1873.)
Les hommes d'armes français, montés sur de lourds destriers, n'auraient pas pu atteindre les légers étalons grecs et auraient laissé échapper leur proie, si le pont de bois n'avait été bien gardé; mais Bonnet, My-Pont, la Yergne et leurs gens en barrèrent l'accès.
Le capitaine Scander-bey, n'osant pas forcer le passage, s'enfuit à l'aventure, à bride abattue ; les Français chaussèrent si bien leurs éperons, qu'ils prirent les deux capitaines, avec 90 de leurs cavaliers et l'enseigne * des arbalétriers vénitiens.
Les hommes pris, restait le château.
Pour s'en emparer sans artillerie, Bayard s'avisa d'un moyen sommaire, souvent employé au moyen âge.
* Ce fut un archer de 17 ans, Guignes Guiff'rey, fils du seigneur de Boutières, genlilhomme dauphinois, qui prit celte enseigne.
Elle était portée par un colosse albanais qui tuyait de son mieux. L'adolescent, se voulant essayer, poursuivit le colosse, le jeta à bas de son cheval en lui brisant sa lance entre les deux épaules, et mit aussitôt l'épée à la main.
— « Rends-toi, enseigne, ou je te tue! » criait-il.
L'enseigne, ne voulant pas encore mourir, bailla son épée au jeune garçon, qui ne l'aurait pas échangée contre 10.000 écus, et qui conduisit son prisonnier à Bayard.
— « Boutières. mon ami, lui dit le bon chevalier,, vous avez un bon « commencement; Dieu vous le veuille continuer ! »
Le soir, à souper, on railla le Vénitien de s'être laissé prendre par un enfant, qui était page six jours avant et qui n'aurait pas, de 3 ans, barbe au menton. L'enseigne eut honte et dit à Bayard en son langage :
— • Si je me suis rendu, capilaine, ce n'est pas par frayeur de celui <• qui m'a pris, car il n'était pas capable d'avoir, sans aide, raison de moi
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Il déclara à Scander-bey et à Contarini qu'ils auraient la tête tranchée devant la porte de Bassano, si la place ne lui était pas immédiatement rendue.
Cette menace suffit. Le neveu du capitaine Scanderbey, resté dans Bassano, capitula, à la prière de son oncle, et livra le château avec toutes les richesses qu'il recelait.
Malgré les prouesses des chevaliers français, Padoue était délivré, et sa résistance avait sauvé Venise.
Jules II traita avec le doge et profita de la nonchalance de Maximilien et de la haine de Ferdinand le Catholique contre Louis XII, pour tenter de rejeter les Français au delà des Alpes.
La Ligue de Cambrai contre Venise devint la Sainte ligue contre les Français ; au mois de février 1510, ceux-
«( et j'aurais échappé à meilleur homme de guerre que lui, mais je ne (' pouvais pas combattre toute voire troupe à moi seul. »
— " Monseigneur, dit à son tour Boulières, marry et courroucé, je • vous supplie de m'accorder ce que je vais vous demander. «
— ' Oui vraiment, dit le bon chevalier, qu'est-ce? »
— « C'est que je rendrai à mon prisonnier son cheval et ses armes ; « je monterai sur mon cheval, nous retournerons ensemble à l'endroit <■ oîi je l'ai pris; si je le puis conquérir une seconde fois, qu'il soit « assuré de mourir, j'en fais vœu à Dieu ; s'il peut échapper, je lui « donne sa rançon. »
— « Vraiment, je vous l'accorde, » répondit Bavard en riant.
« Mais ce fut le Vénitien qui ne l'accorda point. Il n'en eut guère d'honneur et, par contre, le petit Boutières, beaucoup. » (Le Loyal Serciteitr.)
ci occupaient encore la Lombardie et le Piémont, mais ils n'avaient plus, dans le reste de l'Italie, d'autre allié que le duc de Ferrare.