‹ Les batailles d'autrefois (volume 2)Chapitre 61 sur 152 · RUPTURE AVEC LES SUISSES · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC LES SUISSES

Le père du peuple était un roi économe.

Il trouvait que les Suisses étaient des mercenaires altiers et indisciplinés, qui acceptaient rarement sans discussion l'ordre de marcher à l'ennemi, et qui demandaient double solde au moment de se battre ' ; aussi, quand il s'agit de renouveler l'alliance avec les cantons, Louis XII marchanda leur pension annuelle,

* « Comme les Grecs, les Suisses combattaient mal sur un terrain coupé; la guerre d'escarmouche leur répugnait, et ils se refusaient à prendre part aux sièges et aux assauts. Ils comprenaient si bien que l'appui de la cavalerie et du canon leur était indispensable, qu'ils ne voulaient pas marcher à l'ennemi sans avoir à leurs côtés la gendarmerie française et qu'ils s'imposaient comme soutiens et gardiens de Vartillerie.

« D'ailleurs, âpres au gain, les Suisses ne perdaienl jamais une occasion de réclamer l'arriéré de leur solde ou d'eu demander le double quand ils se savaient indispensables : la guerre n'était pour eux qu'un métier plus lucratif que les autres. » {Folnrd.)

et refusa la grosse aug-mentation qu'ils réclamaient. Il voulait, en attendant que l'infanterie française eût pris son essor définitif, remplacer les Suisses par les lansquenets du Palatinat et par les montagnards des Grisons et du Valais (mai lolO).

Le pape Jules II profita aussitôt de cette rupture pour faire entrer les cantons dans la Sainte ligue, et il donna aux Suisses le titre de défenseurs du Saint-Siège.

Son agent ^Mathias Schinner, évêque de Sion, rassembla 10.000 Suisses à Bellinzona, et les poussa contre le Milanais, pendant qu'une nouvelle rébellion se préparait à Gênes, et que l'armée vénitienne se réunissait aux troupes du pape pour envahir le duché de Ferrare.

Chaumont d'Amboise fit habilement face à cette triple attaque.

Il envoya Yves d'Alègre au secours de la garnison de Gênes, et, pour mettre Ferrare à l'abri d'un coup de main, il donna au fidèle ami de la France, à Alphonse d'Esté *, les capitaines Clermont-Montoison, Bayard, Fontrailles et du Lude, avee 4.000 aventuriers français, et 800 Suisses levés sans l'aveu des cantons.

Chaumont quitta Turin, (où le duc Charles de Savoie l'avait appelé pour fermer aux Suisses l'accès de la

1 « Gentil prince, homme de guerre de bon entendement et hardi, qui prenait tout son passe-lemps et exercice à fondre de l'artillerie, à réparer et à fortifier ses places. » (Fleurange.)

RUPTUUB AVKC LKS SUISSES (mai 1610). 217

vallée d'Aoste), et, avec 400 lances, les 200 gentilshommes de la maison du Roi et un petit nombre de gens de pied, il vint attendre les défenseurs du Saint siège dans la plaine de Varèse.

Les Suisses n'avaient que 400 cavaliers ; 2.S00 de leurs gens de pied étaient armées d'hacquebutes et SO de grosses arquebuses à croc.

« Ils s'avançaient sans artillerie et sans équipage de pont pour passer les rivières et les canaux, qui les arrêtaient à chaque pas,

« Ils marchaient fort serrés, au petit pas, présentant, quand le terrain le permettait, un front de 80 à 100 hommes. Sans troupes légères, ils ne pouvaient battre la campagne pour se procurer des vivres, ni se déployer avec avantage sous le canon ennemi » '.

Chaumont, « ayant fait ôtertous ferrements de moulins et tous vivres de leurs chemins » % les côtoyait avec son artillerie sans leur offrir la bataille, et les harcelait chaque jour par de vives escarmouches.

Les Suisses allèrent ainsi jusqu'à Castiglione, dans l'espérance de se joindre à l'armée vénitienne ; mais exténués, manquant de tout, traqués par les paysans qui tuaient leurs traînards, « il leur convint bientôt de retourner en leur pays, toujours suivis de près par les Français, qui voulaient ainsi les empêcher de mettre

1 Machiavel.

" Loyal Serviteur, cliap. L.

le feu aux villages qu'ils traversaient» (septembre 1510).

Les Suisses revinrent plus nombreux l'année suivante.

Chaumont d'Amboise était mort * , et le nouveau viceroi du Milanais était un prince de 21 ans, Gaston de Foix, duc de Nemours.

Ce neveu de Louis XII avait fait glorieusement ses premières armes * sous Louis d'Ars et Bayard pendant la campagne de printemps, où Trivulce avait dispersé devant Bologne (22 mai 1511) l'armée pontificale et ses auxiliaires vénitiens ^

Les 16.000 Suisses, venus en novembre de Bellin-

1 il mars 1SH.

2 Gaston de Foix était fils de Jean de Foix, vicomte de Narbonne et d'Etampes, et de Marie d'Orléans, 5œur de Louis XII.

« Il se déroba au roi, emmenant avec lui le prince de Talmont, fils de Louis de la Trémoïlle, pour aller à Milan, oîi le seigneur de Chaumont était lieutenant général. Le roi et Louis de Trémoïlle feignirent d'être courroucés de ce que les deux jeunes princes s'en étaient allés sans leur congé, mais ils leur envoyèrent or et argent avec tout ce qui était nécessaire » (Jean Bouchel).

3 Trivulce avait des intelligences dans la Bologne et voulait y entrer. Le duc d'Urbin, général de Jules II, prit position à Casalccchio, à 3 milles de la ville, entre le Reno et le canal ; mais son armée se débanda sans attendre l'attaque des Français.

« Jamais on ne vit si grosse pitié de camp; car tout le bagage y demeura, avec Tartillcrie (15 pièces de gros canon), les tentes et les

CAMPAGNR DE VôU . 2-19

zona à Varèse, gagnèrent mal les 20.000 ducats que Jules II leur avait envoyés pour les décider à ce nouveau voyage.

Suivis à petite distance, jusqu'aux portes de Milan, par les 500 lances et les 3.000 fantassins de Gaston de Foix, ils n'osèrent pas se hasarder loin de leurs frontières pour gagner les plaines, de peur qu'en laissant derrière eux les villes fortifiées, on ne leur coupât la retraite, une fois qu'ils se seraient engagés en rase campagne.

« Bientôt rebutés de cette guerre sans profit, ils retournèrent brusquement chez eux, sans avoir pris une place ni livré un combat ' . >•>

Ils avaient compris que leur solide infanterie de ligne ne pouvait se passer ni de gendarmerie, ni d'artillerie, ni de troupes légères pour tenir la campagne, et que la réunion des éléments tactiques était la cause principale des victoires qu'ils avaient gagnées sous les bannières françaises.

Les Suisses mis hors de cause, Gaston de Foix avait encore à défendre la Lombardie contre les Vénitiens

pavillons. Il y avait tel Français qui, à lui seul, amenait 5 ou 6 gens d'armes du pape, ses prisonniers. Un nonfimé La Baulme, qui avait une jambe de bois, en conduisait trois liés ensemble » (Le Loyal Serviteur).

« Les troupes vénitiennes, commandées par Romazotti, et qui étaient campées plus loin sur le mont Saint-Luc, se retirèrent en Romagne par les montagnes » (Guicciardini, Livre IX, Chap. LXVI).

* Machiavel.

et les Espagnols, que Jules II avait fait entrer dans la Sainte ligue.

Bologne était assiégé par le vice-roi de Naples don Ramon de Cardona et par Pedro Navarre \ qui, de pauvre aventurier, était devenu amiral de Castille et capitaine général de l'infanterie espagnole.

Le jeune prince, malgré une tempête de neige, se porta au secours de la ville par une rapide marche de nuit et y entra, le 5 février 1S12, avec 1.300 lances et 15.000 fantassins.

Les Espagnols levèrent le siège; mais, en même temps, Gaston de Foix apprenait que Brescia venait d'être enlevée à son gouverneur, Jacques du Lude, par un hardi coup de main du provéditeur Andréa Gritti, et que la garnison française était assiégée clans le château \

Le duc de Nemours se mit en chemin si diligemment qu'un chevaucheur, sur un courtaud de cent écus, n'eût pas parcouru plus de pays que le duc, avec toute son armée.

1 " Pelit homme maigre du Val de Rancal, qui avait fait beaucoup de belles choses sur les Mores d'Espagne et au royaume de Naples : ingénieux pour prendre places et les détendre, il s'entendait aussi pour faire mines et contre-mines. » (Fleurange.)

2 Le provéditeur fit canonner le château à merveille, et il y eut grosse brèche faite, de plus il fit soudainement dresser deux e?!(;ins e» manière de grue, pour approcher de la plate-forme, lesquels portaient bien chacun 100 hommes de front. {Le Loyal Serviteur ,)

Les engins poliorcétiques de l'antiquité et du moyen âge étaient donc encore employés en 1512.

L'ASSAUT Dt: BIŒSCIA (17 (tviior 151:2. ^22i

Il fit 30 milles par jour, bien qu'on fût à la mi-février, et devança, aux environs de Valeggio, un renfort de 400 hommes d'armes et de 4.000 piétons, que la Seigneurie envoyait à son provéditeur.

Bayard et Théligny conduisaient la pointe d'avant-garde.

Le bon chevalier, ayant eu la fièvre toute la nuit, chevauchait sans armure, vêtu d'une robe de velours noir; mais, quand il vit qu'il fallait combattre, il mit par-dessus sa robe le halecret d'un aventurier et, bien que la grosse troupe de l' avant-garde ' fût encore loin, il chargea les Italiens, qui avaient mis 5 ou 6 pièces en batterie et tué l'enseigne de la compagnie Théligny.

« Il y eut dure et âpre rencontre qui dura un quart d'heure toujours combattant. »

Un renfort étant survenu à Bayard, les hommes d'armes italiens tournèrent bride, en abandonnant leur artillerie et leurs gens de pied.

Gaston de Foix courut au château de Brescia pour promettre à Jacques du Lude une prompte revanche.

Son armée campa sur les rampes du château, en face de la citadelle et se prépara joyeusement à l'attaque du lendemain.

L'ASSAUT DE BRESCL4 (17 lévrier loi i).

Le 17 février au matin, Gaston de Foix, après avoir ' Le gros d'avant-garde ; l'expression esLeneoro à peu prus la iiiciuc.

pris conseil de ses capitaines, forma ses 12.000 hommes en colonnes d'assaut.

« Le seigneur de Molard conduisait la première pointe composée de ses gens de pied; devant lui, les enfants perdus du capitaine Herigoye devaient engager Vescarinoiiche.

D'après Philippoleaux.

Fig. 186.

,-|.Le gros d' avant-garde se composait des 2.000 lansquenets du capitaine Jacob Demps,

A la bataille étaient les 7.000 piétons qui restaient, sous le commandement de Bonnet, Maugiron et du bâtard de Clèves.

Le duc de Nemours et le grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, flanquaient cette bataille avec les gentilshommes de la maison du roi et la plus grosse force de la gendarmerie; tous étaient à pied, l'armet en tête et la cuirasse au dos.

Yves d'Alègre, avec 300 cavaliers, garda la porte

L'ASSAUT DE BRESCIA (17 février 4512). '223

Saint-Jean, la seule que les Vénitiens n'eussent pas murée.

Sur le conseil de Bayard, on flanqua également les aventuriers de la pointe de 150 hommes, d'armes que le bon chevalier voulut conduire en personne.

— « Je suis plus qu'assuré, dit-il, que Monseigneur « de Molard et tous les gens de bien qui sont avec lui « ne reculeront pas ; mais si les Vénitiens ont, comme « je le crois, quelques gens d'étoffe bien connaissant « la guerre, c'est à la pointe qu'ils les mettront, et pa- « reillement leurs hacquebutiers. Or, en de telles affai- « res, il faut, s'il est possible, ne jamais reculer. Si, « d'aventure, les gens de pied étaient repoussés sans « être soutenus de gendarmerie, il y pourrait avoir « gros désordre. Les hommes d'armes, dans leurs arec mures, supporteront bien mieux les coups d'hacque- « bute que les gens de pied qui sont nus ^ »

Ces dispositions prises, le trompette du duc de Nemours alla sommer Brescia de se rendre'.

Andréa Gritti répondit que la ville était de la Seigneurie, et qu'à la Seigneurie elle resterait.

— « Alors, messeigneurs, dit Gaston de Foix à ses

* C'est-à-dire sans armes défensives.

2 Remarquons que les trompeUes remplissaient souvent le rôle de héraut; on les considérait si peu comme des comballants qu'ils n'avaient pas d'armure (fig. 172, p. 146), et qu'ils assistaient aux plus rudes mê^ lées en simples spectateurs.

22i- GASTUN \)K FOIX.

« capitaines, nous n'avons plus qu'à bien faire et à « nous montrer gentils compagnons. Marchons, au « nom de Dieu et de monseigneur Saint-Denis ! »

« Aussitôt tambourins, trompettes et clairons sonnèrent l'assaut et l'alarme, si impétueusement qu'aux couards les cheveux dressaient en la tête^ et aux hardis le cœur croissait au ventre.

« Molard et Hérigoye se portèrent en avant ; ils avaient sur leur aile le gentil chevalier sans peur et sans reproche avec sa compagnie.

« Ils approchèrent du premier rempart, derrière lequel les ennemis commençaient à tirer artillerie et hacquebutes, dru comme mouches.

« Il avait un peu pluviné, et la rampe qui menait du château à la ville était glissante ; le duc de Nemours, en vrai montagnard béarnais, ôta ses souliers de fer et se mit en eschapins de chausses.

« Les capitaines l'imitèrent, et s'en trouvèrent mieux pour marcher à l'assaut.

« Cependant le bon chevalier et le seigneur de Molard combattaient furieusement au rempart, merveilleusement défendu par Andréa Gritti.

Les Vénitiens fléchirent un peu ; Bayard entra le premier dans la ville, gagna le premier fort * avec un

> La première enceinte.

L'ASSAUT DE BRKSCIA (17 février loi:'). 2^2o

millier d'hommes, et il poursuivait les fuyards, lorsqu'il reçut dans le haut de la cuisse un si g'rand coup de pique que le fer y demeura avec un bout du fût.

« Le sang sortait en abondance; il lui fallut, pour ne pas mourir là sans confession, sortir de la foule avec deux de ses archers, lesquels lui étanchèrent sa plaie, au mieux qu'ils purent, avec leurs chemises, qu'ils déchirèrent et rompirent pour ce faire.

« Le pauvre seigneur de Molard pleura amèrement la perte de son ami; mais d'abord il songea à le venger. Il poussa devant lui, comme un lion furieux, et le bon duc de Nemours le suivit avec sa flotte ' ».

« Ce renfort survenu aux assaillants obligea les Vénitiens à abandonner la citadelle; ils se retirèrent vers la ville, sans avoir eu le temps de lever le pont. Ils entrèrent pèle-mèle sur la grande place, où se tenait toute leur force, gendarmerie et chevau-légers à cheval, avec les gens de pied en bataille bien ordonnée.

« Les lansquenets et les aventuriers français se montrèrent gentils compagnons à l'attaque de la place.

« Le capitaine Bonnet se porta en avant de sa troupe

ï Nous nous sommes imposé de rajeunir le texte des chroniques quand il présente des obscurités qui peuvent embarrasser certains lecteurs, mais nous conservons tous les vieux mots militaires qui perdraient à être traduits.

226 GASTON DK FOIX.

de la longueur d'une pique, et marcha droit aux ennemis ; il fut très bien suivi.

« Le combat dura plus d'une demi-heure. Les citadins de Brescia et leurs femmes, en jetant par les fenêtres pierres, gros carreaux et eau bouillante, endommagèrent les Français, plus que ne firent les gens de guerre.

« A la fin cependant, les Vénitiens furent défaits. 7 ou 8.000 s'étaient endormis sur la grande place pour ne plus se réveiller ; les autres s'enfuirent à travers les rues, mais ils trouvèrent toutes les issues gardées et on ne leur fît pas de quartier.

« Andréa Gritti et le comte t,ouis d'Adnogadre, avec les gens de cheval, voulurent s'échapper par la porte Saint-Jean, et ils en firent baisser le pont ; mais, à la sortie, ils furent assaillis par les 300 lances d'Yves d'Alègre, qui les portèrent par terre pour la plupart.

« Nul n'échappa des Vénitiens, qu'il ne fût mort ou pris; les Français n'avaient pas perdu SO hommes.

c< Quand il n'y eut plus à qui combattre, chacun se mit au pillage parmi les maisons. Il y eut de grosses pitiés, car en de telles affaires il se trouve toujours des méchants ^

1 II suffit de se reporter à la description que Brantôme fait des lansquenets au service de la France, pour se rendre compte des atrocités qu'ils devaient commettre dans une ville prise d'assaut :

« Ils étaient, dit-il, pour la plupart, gens de sac et de corde, mécliants (yar«emen<s échappés de la justice, et surtout, force étaient mar-

LARMÉR ESPAGiNOLE {]ti]->). 111

« On estima le butin à 3 millions d'écus. La prise de Brescia ' fut en Italie la ruine des Français, car ils y avaient tant gagné que la plupart abandonnèrent l'armée et s'en retournèrent en leur pays. On aurait eu bon besoin de tous ces déserteurs à la journée de Ravenne. »

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