‹ Les batailles d'autrefois (volume 2)Chapitre 70 sur 152 · V. F. Rinfffiiseu · texte numérisé non relu

V. F. Rinfffiiseu

L'armée était divisée en 3 corps :

L'avant-garde avec les pionniers, sous le connétable de Bourbon ;

La bataille, commandée par le roi ;

V arrière-garde, sous le duc cl'Alençon.

Elle traversa la Durance à Embrun et se dirigea, par Guillestre, vers le col de l'Argentière, pour descendre dans le marquisat de Saluées.

Une colonne de cavalerie, commandée par le maréchal de La Palice, ayant avec lui Bayard, Aubigny, Montmorency et Himbercourt, couvrit le flanc gauche de l'armée du côté du pas de Suze et suivit, par Briançon, Sestrière et la Roque-Epervière, un sentier « où jamais cheval n'avait passé. »

En même temps Aymar de Prie, débarqué à Gênes avec quelques troupes légères, enrôlait 4.000 bourgeois, et tenait tête au détachement suisse qui opérait dans les Alpes liguriennes.

Le passage des Alpes par le col de l'Argentière fut un prodige d'audace et de persévérance. Depuis Annibal, on n'avait pas vu une armée jeter un pareil défi à la nature.

Pendant cinq jours, l'infanterie française, allemande ou gasconne se prodigua sous la direction de Pedro Navarre. Des ponts furent jetés sur les abîmes, la poudre flt sauter des rochers énormes ; les soldats traînèrent leurs canons avec des câbles et les hissèrent de cime en cime; les trois corps principaux de l'armée se trouvèrent réunis, le 15 août, dans le marquisat de Saluées *.

• « Après cinq jours d'efforts et de fatigues inouïs, la nature sau-

PASSAGE DES ALPES (août ]'6\b). 265

Le même jour, le détachement de La Palice surprenait dans Villefranche, sur le Pô supérieur, Prosper Colonna et ses 700 cavaliers italiens, qu'il l'obligeait à mettre bas les armes '.

Ce coup d'audace déconcerta les Suisses ; ils aban-

vagc dos Alpes fut aussi glorieusement domptée par les Français qu'elle l'avait été autrefois par le grand Annibal ; le troisième jour, l'armée coucha sur les sommets de la grande chaîne qui sépare la vallée du Rhône de celle du Pô et la France de l'Italie; le quatrième jour, elle atteignit Argentière et la source de la Stura; le cinquième enfin, elle descendit dans les plaines de Saluées, après avoir surmonté autant de périls pour descendre que pour monter. »

(Henri Martin, Histoire de France, liv. XLVI.)

< » Colonna était à table et dînait; ses serviteurs lui crièrent :

— • Levez-vous, seigneur Prosper. voici les Français en grosse « bande qui sont déjà en cette porte. »

" Alors le seigneur romain cria :

— « Enfants! gardez cette porte un petit que nous soyons accoutrés « pour nous défendre. »

« Laquelle chose fut faite. Mais le noble Bavard, d'un côté lit combattre ses gens à la porte du logis, et par les autres écheller les fenêtres ; il entra dans la chambre le premier, bien armé, et cria :

— « Seigneur Prosper, où ôtes-vous? Rendez-vous, ou vous êtes « mort ! »

« En disant cela, la porte était gagnée et les Français entraient en grande presse. Quand Colonna vit que la maison était déjà pleine, il cria :

— « Seigneurs français, qui est votre capitaine?

— « C'est moi, seigneur, répondit Bavard.

— « Votre nom, capitaine?

— « Seigneur, je suis Bavard de France, et voici le seigneur de La « Palice, les seigneurs d'Aubigny et Himbercourt, la fleur des capi- • taines de France !

— « Or, je me rends, dit le seigneur Prosper, car j'ai été bien sur- « pris! » (Symphorien Champier. Vie et gestes du cheDulier Bayard.)

2CG LK ROI CHRVALir:R.

donnèrent leur camp de Suze, se retirèrent à Novare et de là à Milan.

LES SUISSES EN ^olo.

Le gros de l'armée française marcha de Turin à Verceil, sans rencontrer de résistance.

Un corps de 8.000 hommes occupa toute la partie cispadane du Milanais, pendant qu'Alviano, posté à Lodi sur l'Adda, observait, avec 16,000 Vénitiens, les 20.000 Espagnols ou Italiens qui campaient sous les murs de Plaisance.

François V% maître de Novare et de Pavie, essaya d'acheter la retraite des Suisses, afin d'éviter à Milan les ravages d'un siège.

La négociation semblait facile. Les défenseurs du Saint-Siège n'avaient pas reçu la solde promise par le pape et par le roi d'Espagne ; ils étaient mécontents, et répondaient aux sermons frénétiques du cardinal de Sion :

— « Pas iVargejit, pas de Suisses ! »

Leurs capitaines, gagnés par les agents français, s'apprêtaient déjà à évacuer la Lombardie, lorsqu'un nouveau corps de 20.000 montagnards, avides de pillage et de butin, descendit de Bellinzona. Les nouveaux venus criaient bien haut «que les lansquenets du roi n'oseraient pas les regarder en face, et que les piques des vainqueurs de Novare auraient raison des gendarmes de France, c'est-à-dire des lièvres armés, qui avaient tant joué de l'éperon à Guinegatte.

LES SUISSES EN ISIo.

L'honneur français était en jeu: le roi et ses capitaines se préparèrent à combattre.

Ils vinrent prendre position à M.elegna.no (Marignaji), sur le Lambro, afin de séparer les Suisses, réunis a Milan, de l'armée de Cardona, et de donner la main aux Vénitiens du camp de Lodi.

Le 13 septembre, l'armée campait sur deux lignes en avant de Melegnano, au bord de la Vahabia, petit affluent canalisé du Lambro.

p. Merle, d'api-t's un croquis d'E. Hardy. Fig. 193.

En première ligne, la plus grande partie des lansquenets (L) étaient établis des deux côtés « du droit chemin de Milan à Rome » ; ils avaient à leur droite les bandes françaises et gasconnes ; à leur gauche, une partie de la gendarmerie (G).

Au centre, la maison du roi et le reste de la gendarmerie bivouaquaient en arrière du parc d'artillerie. Galiot de Genoilhac avait placé ses canons en avant du front de bandière, le long de la rive droite du canal.

En deuxième ligne, les lansquenets de la bande noire (L) gardaient le bagage.

Il était trois heures du soir ; le roi faisait asseoir à sa table Alviano, venu de Lodi pour prendre ses ordres, lorsqu'il entendit les trompettes sonner l'alarme dans le camp français.

Fleurange entra au môme moment et lui apprit, qu'étant allé escarmoucher aux portes de Milan en compagnie du comte de Sancerre, il avait vu 24.000 Suisses sortir de la ville avec 8 pièces de campagne, et que cette armée, conduite par le cardinal de Sion, s'avançait, en trois colonnes, cà l'attaque du camp royal.

Grâce cà l'activité du connétable de Bourbon, des maréchaux de France et du grand-maître de l'artillerie, les Français prirent promptement leurs dispositions défensives, pendant qu' Alviano s'éloignait, au galop de son cheval, pour aller chercher du renfort.

— « Seigneur Barthélémy, lui avait dit le roi, tout « en revêtant son armure, je vous prie d'aller en dili- « gence faire marcher votre armée, et de venir le plus « tôt que vous pourrez, soit de jour, soit de nuit, où je « serai; car vous voyez quelle affaire j'en ai ! » '.

La bataille dura deux jours et, au dire du maréchal Jean-Jacques Trivulce, toutes celles qu'il avait vues

' Fleurango, e.liap. L.

MARIGNAJN (-13 et U sei.lumbie lo!5). ^269

dans sa longue carrière étaient jeux d'enfant au prix de cell(3-là.

François P', (|ui combattit pendant vingt-huit heures^ au premier rang comme général ou comme soldat, a adressé à sa mère, Louise de Savoie, un récit juvénil et coloré de ces deux journées mémorables; c'est pour l'histoire militaire une bonne fortune, dont nous profitons en citant la lettre tout entière.

Marignan (-13 cl 1 i septembre IKIo).

« Madame, afin que vous soyez bien informée du fait c< de notre bataille, je vous avise que hier, à une heure « après midi, notre guet, qui était sur les portes de « Milan, nous avertit que les Suisses se jetaient hors « de la ville, pour nous venir combattre '.

« Laquelle chose entendue, je tins nos lansquenets « en ordre, c'est à savoir en trois troupes : deux de neuf « mille hommes et la tierce d'environ quatre mille

1 « Les Suisses s'avancèrent dans la plaine en trois corps massifs, leur artillerie, au centre, sur la grand'route. Les bannières d'Uri sous les landammans Imhofet Puntiner, celles de Schwytz sous Kœtzi et F*leckle, d'Unterwaldcn sous Fluenz, de Zug sous Scliwarzmourer, de Glaris sous Tschudi et des Grisons sous les deux Salis, formèrent la colonne du centre ou le corps de bataille. Zurich sous le bourgmestre Roist et Schafthouse sous Ziegler, formèrent l'aile droite ; Lucerne sous l'avoycr Herlcnstcin cl Bàlc sous les conseillers Offenburg etMellingcr, formèrent Ta ('/e gancJw.oOO volontaires sous Werner- Stein, de Zug, étaient à l'avanl-garde. Marchant en échelons réguliers sur un front peu étendu, ces masses refoulèrent tout devant elles. "

( F. Lecomte, colonel fédéral suisse, Études d'histoire militaire. Lausanne, Chanlrcns. 1870.)

i>:0 LE RUI cm: VA LIEU.

« qu'on appelle les en fan (s perdus de Pierre de Na- « varre, sur le côté des avenues, avec les gens de pied « de France et les aventuriers ' .

« L'avenue, par où venaient lesdits Suisses, étant un « peu serrée, il fut impossible de placer nos gen- « darmes comme en plein pays ' ; ce qui nous cuida « mettre en grand désordre.

« De ma bataille' j'étais à un trait d'arc des deux « troupes de ma gendarmerie; à mon dos mon frère « d'Alençon avec le demeurant de son arrière-garde \ « et notre artillerie sur les avenues ^

« Les Suisses étaient en trois troupes : la première « de 10.000, la seconde de 8.000, et la tierce de 10.000; « je vous assure qu'ils venaient pour châtier un prince, « s'il n'eût été bien accompagné.

1 Charles de Bourbon commandait l'avant-garde; c'était un droit de sa charge de connétable. Il disposait de la plus grande partie de l'artilleric légère, d'une moitié de la gendarmerie, de 4.000 lansquenets et de 8.000 piétons français.

2 Les compagnies d'ordonnance, groupées en doux masses {G, fig. 193, page 267), étaient formées en presse; l'une à l'aile gauche de l'avant-garde, l'autre à l'extrême gauche de la première ligne de bataille. On ne pouvait pas trouver de plus mauvais terrain pour la cavalerie : les avenues étaient bordées de fossés profonds, un canal longeait le front de bandière du camp, et des vergers, garnis de vignes rampantes, rendaient impossible toute manœuvre d'ensemble.

3 Le roi commandait en personne le corps de bataille, formé de 9.000 lansquenets et de sa maison.

* 9.000 lansquenets. A la première alarme le duc d'Alençon se porta en ligne pour former l'aile gauche de l'armée française, ce qui était le rôle ordinaire de l'arrière-garde.

5 Galiot de Genoilhac avait disposé sa grosse artillerie derrière des épaulemcnts protégés par des abalis.

MARIG.XAN (13 cl li- soiiIlmiiIiic \o\o). 2',]

« D'entrée de table (ju'ils «(Mitirent notre artillerie « tirer, ils prirent le pays couvert '.

« Le soleil commençait à coucher, de sorte que « nous ne leur fimes pas grand mal pour l'heure « avec notre artillerie. Je vous assure qu'il n'est

Fig. lui. 2

« pas possible de venir en plus grande fureur ni plus « ardemment.

* C'est-à-dire les vergers. « Le connélable de Bourbon avait si bien disposé son artillerie à l'avant-gardc que les Suisses y perdirent contenance; car comme ils tournaient, l'artillerie tournait aussi, les séparant et les étonnant de telle fa(,,on qu'ils ne savaient plus ce qu'ils taisaient ni où ils en étaient. Depuis son invention, l'artillerie ne fit oncques autant d'ouvrage que depuis midi jusqu'à la même heure le lendemain. » {Pasquier Le Moyne.)

2 Bas-relief du mausolée qu'Henri II fit ériger à François I" dans la chapelle sépulcrale de Saint-Denis, sur les dessins de Philibert Delorme. Les tombeaux fournissent à l'histoire des documents indiscutables; celui-ci surtout nous fixe sur l'armement cl la tactique de rinfantcrie et de

27î2 LE RUl CHEVALIER.

« Ils trouvèrent les gens de cheval de l'avant-garde « par le côté, et lesdits hommes d'armes chargèrent « bien et gaillardement. Le connétable, le maréchal « de Chabannes, Himbercourt, Theligny, Pont-de-Rémy <?; et autres qui étaient là furent reboutés sur leurs « gens de pied.

« La grande poussière aussi biezi que la nuit qui ve- « nait empêchaient qu'on ne se pût bien voir ; il y eut « quelque peu de désordre \

« M^is Dieu me fit la grâce de venir sur le côté de « ceux (|ui les chassaient un peu chaudement, et il me « sembla bon de les charger.

« Je vous promets, madame, que pour bien accom- « pagnes et si gentils galants que soient les Suisses, « deux cents hommes d'armes que nous étions en dé- « fîmes bien quatre mille et les repoussâmes assez ru-

la gendarmerie à l'époque de Marignan (1523) et de Cerisolles (1S44). Dans la figure 194, la colonne suisse du centre se prépare à l'attaque, sous les yeux du cardinal de Sion. qui fait porter devant lui la croix de saint Pierre.

I « Les lans(iucnels voulurent taire une hardiesse et passer le canal pour aller trouver les Suisses, qui en laissèrent passer sept à huit rangs, puis les poussèrent de telle sorte que tout ce qui était passé fut jeté dans le canal. Lesdits lans(]uenels furent fort détails, et n'eût été le seigneur de Guise (Claude de Lorraine)^ le connélable de Bourbon, le gentil comte de Saint-Pol, Bayard et plusieurs autres gendarmes qui donnèrent (G'j G\ fig. 193, page 2C7) au travers de celte bande de Suisses, ils eussent fait grande fâcherie, car il faisait nuit, et la nuit n'a jnis de honte. » {Le Loyal Serviteur, cliap. LX.)

» Dans celte charge furent tués François de Bourbon, M. d'Himbcrcourt, qui était gentil capitaine, le comte de Sancerre et tout plein de gens de bien. » (Fleurange, chap. L.)

MARIGXAIN (i-i cl 1 i- sq.tciiibrc lîilo.!. l'73

« dément, leur iaisant jeter leurs piques et crier : « France ! *

« Laquelle chose donna haleine à nos gens. Avec « ceux qui me purent suivre, nous allâmes trouver « une autre bande de huit mille hommes, laquelle, à « l'approcher, cuidions que fussent lansquenets, car « la nuit était déjà bien noire. Toutefois quand on « vint à leur crier : — France ! — je vous assure qu'ils « nous jetèrent cinq à six cents piques au nez, nous « montrant bien qu'ils n'étaient pas nos amis.

« Nonobstant furent-ils chargés et remis en dedans « de leurs tentes ; de telle sorte qu'ils laissèrent de ^< poursuivre les lansquenets.

« La nuit était noire et, n'eût été la lune qui aidait, « nous eussions été bien empêchés de nous connaître « l'un de l'autre.

« Je m'en allai jeter dans l'artillerie, et là, rallier « cinq ou six cents hommes d'armes, de telle sorte que « je tins ferme à la grosse bande des Suisses.

« Cependant, mon frère le connétable rallia tous « les piétons français et quelque nombre de gendarme merie, et fit une charge si rude, qu'il en tailla « cinq ou six mille en pièces, et jeta cette bande àe- « hors; et nous, par l'autre côté, fîmes jeter une volée « d'artillerie à l'autre bande, et aussitôt les char- « geâines, de sorte que nous les emportâmes, et leurb

1 « Par la gendarmerie de l'avant-garde l'ut le soir rompue cette bande de Suisses: une partie d'environ deux mille vint passer vis-à-vis du roi, qui gaillardement les chargea. » {Le Loyal Serviteur.) H. 18

274 LK nui CllI-.VALlIiU.

c< times repasser un gué, qu'ils avaient gagné sur nous '.

« Cela fait, nous ralliâmes nos gens et retournâmes « à l'artillerie ; mon frère le connétable alla sur l'autre « coin du camp. Les Suisses se logèrent si près de nous « qu'il n'y avait qu'un fossé entre deux.

« Toute la nuit nous demeurâmes à cheval, la lance « au poing, l'armet à la tète, et nos lansquenets en « ordre pour combattre '.

« Pour ce que j'étais le plus près de nos ennemis, il « m'a fallu faire le guet ; de sorte qu'ils ne nous ont « point surpris le matin.

« Il faut que vous entendiez que le combat du soir « dura depuis les trois heures d'après-midi jusques « entre onze heures et minuit, que la lune nous faillit.

c< On a fait une trentaine de belles charges, et croyez,

1 C'est cette phase de la bataille que représente la figure 195. Les piquiers suisses, sur six rangs, chargent, têtes basses, les lansquenets qui ont même armement et même formation de combat. Les lansquenets sont flanqués par la gendarmerie de France; le roi, au premier plan, est accompagné de Claude de Lorraine, duc de Guise. Au milieu, les bandes françaises, sous leurs enseignes à croix rouge, sont précédées des arbalétriers gascons. A gauche, l'artillerie française est gardée par des piquiers et par de la gendarmerie. Les étendards suisses ]»orlent les deux clefs croisées du Saint Siège.

2 « Le roi avait avec lui un trompette italien nommé Cristoforo qui le servit merveilleusement bien ; on entendait sa trompette pardessus toutes celles du camp ; on savait ainsi où. était le roi et on se relirait vers lui. M. de Vendôme, avec Fleurange qui savait le langage allemand, rallia les lansquenets, tellement que le roi en eut bientôt autour de lui près de quatre mille que lui amena le capilaine Brandecque ; les autres capitaines suivirent à la file.... Quand le jour fut venu, il se trouva, là où était le roi, vingt mille lansquenets et toute la gendarmerie, le tout assez bien en ordre, auprès de l'arlillerie. » (Fleu range.)

MARIGNAN (13 a -) i. M.plrmljr,. I5i;i).

« Madame, qjie noiis mom été viiîgWUuit heures à « cheval, l'armet à la tête, mm boire * ni manger.

«Au matin, une heure avant jour, nous prîmes « place autre que la nôtre, laquelle sembla bonne au « capitaine des lansquenets ; et l'ai mandé à mon frère « le connétable, pour soi tenir par l'autre avenue, et « pareillement l'ai mandé ,à mon frère d'Alençon qui « au soir n'avait pu venir.

« Dès le point an jour que nous pûmes voir, je me c< jetai hors du sort avec deux gentilshommes, qui « m'étaient demeurés du reste du combat, et j'envoyai c< quérir le grand maître % qui se vint joindre à moi <s avec environ cent hommes d'arme§,

« Cela fait, messieurs les Suisses se isont jetés en « leur ordre' pour essayer encore la fortune du com- « bat.

« Comme ils marchaient hors de leur logis, je leur « lis dresser une douzaine de coups de canon qui les

* • Le roi demanda à boire, car il était fort aitéré; un piéton lui alla quérir de l'eau qui était toute pleine de sang; cette eau fit tant de mal audit seigneur, avec le grand chaud, qu'il ne lui demeura rien dans le corps. » (Fleurange.)

2 « Louis d'Orléans, comte de Dunois et duc de Longueville, grand maître de France. Fait prisonnier àGuinegatte, les armes au poing en brave seigneur et chevalier et mené en Angleterre, il avait par sa sagesse et prudence fait la paix entre les deux rois, au grand soulagement de toute la France. •> (Brantôme.)

3 Les Suisses avaient passé une nuit pénible; ayant fait près de cinq lieues avant d'engager la bataille, sans emporter de vivres, ils souffraient de la faim et de la soif autant que du froid et de la fatigue. Le taureau d'Uri et la vache d'Unterwalden avaient mugi longuement avant de rallier les trois .colonnes dispersées. Les capitaines furent

MARIGNAN (1:5 d li- sephMiihro iol")). 277

« prirent au pié, dé sorte qu'au grand trot ils fetôUr- « nèrent en leur logis.

« Là, ils se mirent en trois bandes* Comme leur « logis était fort ', et que noits ne lès en pouvions « chasser, ils me laissèrent à mon nez huit mille hom- « mes et toute leur artillerie, et ils envoyèrent les au- « très deux bandes aux deux coins du camp \ l'une, à « mon frère le connétable, l'autre, à nion frèrô d'Alen- « çori.

« Celle qui fut au connétable fut vertueusement re- « Ciliée par les aventuriers français de Pierre de Na- « varre ; elle fut repoussée et taillée en grand nombre. <!J Des Suisses, cinq ou six mille se rallièrent ; mais « ils furent défaits par autant d'aventuriers, avec l'aide « du connétable, qui se mêla parmi eux avec quelque « gendarmerie.

« A cette heure-là, arriva Barthélémy Alviano ^ me- « nant la bande des Vénitiens gens de cheval, qui tous

réunis en grand conseil autour d'un feu de bivounc par le cardinal de Sioii. Son ardeur belliqueuse élait tombée, et il voulait qu'on rentrât à 3Iilan; mais la majorité décida qu'on recommencerait l'attaque, au petit jour, dans le même ordre que la veille.

1 La fortification im-provisée est employée dans les deux camps : les Suisses ont taildissé et remparé leur artillerie; ils ont enclos d'un fossé les vergers au milieu desquels ils bivouaquent; ils ont barricadé les cassines et les maisons qui bordent la route de Milan.

^ i Alviaito, ne pouvant arriver avec son infanterie et tout le reste dé Vatielagê de l'armée vénitienne, prit l'élite de son armée, et, par une grande cavalcade, il arriva sur les dix heures du matin, ainsi qu'on était aux mains, et bien à propos. Car il n'y a si grand capitaine, ni si vaillant homme de guerre, qui, voyant arriver à l'improviste un nouveau Becours inopiné, n'en prenne l'alarmej ne s'en étonne, voire mCriié ne branle. » (Brantôme.)

« ensemble les taillèrent en pièces. Moi, j'étais vis-à- « vis les lansquenets de la grosse troupe ; nous bom- « bardions l'un et l'autre avec les Suisses ' : c'était à « qui se délogerait. Nous avons terni Initie huit heures « à toute l'artillerie des Suisses, laquelle, je vous c< assure, a fait baisser beaucoup de têtes.

« A la fin, il se détacha, de cette grosse bande qui « était vis-à-vis de moi, cinq mille hommes, lesquels « renversèrent quelque peu de nos gendarmes, qui « chassaient les gens que mon frère d'Alençon avait « rompus.

« Ces cinq mille Suisses vinrent jusqu'aux lansque- « nets, qui les recueillirent si bien à coups de hacque- « bute, de lance et de trait, qu'il n'en réchappa la c< queue d'un ; car tout le camp vint à la huée " vers « ceux-là et se rallia sur eux.

« Après cela, nous fîmes semblant de marcher aux « autres, lesquels se mirent en désordre, laissèrent « leur artillerie et s'enfuirent à Milan '.

« De vingt-huit mille Suisses qui là étaient venus.

' « Les Suisses avaient mis dans une maison, brûlée la veille par les lansquenets de Fleurange, deux pièces d'artillerie, qui battaient l'endroit où était le roi ; ils faillirent tuer ledit seigneur et quelques gens de bien. » (Fleurange.)

2 Règlement du i^ juin 1873. « Pour l'assaut, les tambours battent la charge, les soldats mettent la baïonnette au canon, et toute la ligne, enlevée par les officiers, se prkiinte sur Vennemi au cri répété de : En avant! • (Titre IV, p. 413.)

3 « Les Suisses voyant que toute l'armée vénitienne allait les assaillir, et n'ayant plus l'espoir de vaincre, battirent en retraite, en emportant leur artillerie sur leurs épaules. Ils quittèrent le champ de bataille

MARIGNAN (H et 14 spplembrc IJîlîJ). 279

« n'en réchappa que trois mille qui ne fussent morts « ou pris ; des nôtres, j'ai fait faire la revue et n'en « trouve qu'environ quatre mille.

« Le tout, je prends, tant d'un côté que d'un autre, à « trente mille hommes.

« La bataille a été longue et a duré depuis hier, les « trois heures d'après-midi, jusques aujourd'hui deux « heures, sans savoir qui avait perdu ou gagné, sans « cesser de combattre ou de tirer l'artillerie, jour et « nuit ; et vous assure, Madame, que j'ai vu les lans- « quenets mesurer la pique aux Suisses, la lance aux « gendarmes; et nf dira-t-on plus que les (jcndarmes « sont lièvres armés, car, sans point de faute, ce sont « eux qui ont fait l'exécution; et ne penserai point « mentir en disant que, par cinq cents et par cinq cents, « il ait été fait plus de trente belle charges, avant que « la bataille fût gagnée.

« Et, tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça, « n'a point été vue si flère ni si cruelle bataille ; ceux « de Ravenne disent que ce ne fut au prix qu'un tier- « celet.

sans désordre et sans confusion, et se dirigèrent lentement vers Milan, avec tant de fermeté et d'audace que les Français étonnés {fatigués surtout) n'osèrent pas les poursuivre. Cependant deux compagnies de Suisses s'étaient réfugiées dans une cassine : les chevau-légers italiens y mirent le feu, et les deux compagnies périrent dans l'incendie. Le reste de l'armée rentra à Milan en bon ordre, avec la même fierlé sur le visage et le même éclat dans les yeux qu'au départ. On dit ([ue les Suisses avaient pris quinze pièces de canon le premier jour, mais que, ne pouvant les conduire jusqu'à Milan, ils les laissèrent dans les fossés de la route. . (Guicciardini, liv. XII, cliap. xxxiy.)

« Le Sénéchal d'Armagnac ',avec son artillerie,- peut fe bien oser dire qu'il a été cause en partie du gain « de la bataille, car jamais homme n'en servit mieux « et, Dieu merci ! tout fait bonne chère.

« Je commencerai par moi et mon frère le conné- « table, par MM. de Vendôme, de Saint-Pol» de Guise, « le maréchal de Chabannes, le grand maître M. de « Longueville. Il n'est mort de gens de renom qu'Him- « bercourt et Bussy, qui est à l'extrémité ; et c'est grand « dommage de ces deux personnages.

« Il est mort quelques gentilshommes de ma maison, « que vous saurez bien sans que je vous le récrive. Le « prince de Talmont ^ est fort blessé, et vous veux assume rer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ^ « ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la « compagnie^ quels qu'ils soient. Je parle des gens, « comme celui qui a vu.

1 Galiot de Genoilhac.

'' « Cette victoire ne fut pas sans perdre plusieurs gens de bien de France, et mèmement la plus grande partie d'une bande de jeunes princes et soigneurs qui étaient à Tavant-garde; lesquels, pour rDmpre les Suisses, se jettèrent entre eux et furent en partie cause de leurs désarroy et déconfiture; Là, Charles, prince de Talmont, fils de Leys de la Trémbïlle, fut abattu et blessé eu soixante-deux parties de son eOrps, dont il avait cinq plaies illortellos. Messire Reynaud de Moiissy, chevalier qui l'avait gouverné en ses jeunes ansj le retira de la presse elle fit porter ainsi blessé jusques en sa tente, où les chirurgiens le pansèrent en grande diligence. » {Jean Bouchez, cliap. XXVI.)

3 Ftèrd cadet de Charles de Bourbon, due de Vendôme; « 11 fut do §011 tcHips un très vaillant et hardi prince (car de cette raCé de Boùrboii. il n'y en a pifts de pOltroh). Lé roi FratlçOls J"ailtlait fort fet il était de ses grands favoris. ■ (Brantôme.)

MARIGNAN (13 ri 1 i soplL-mlirn l.'il.'i).

c< Ecrit au camp de Sainte-Brigitte, le vendredi qiiaec torzième jour de septembre 1615.

« François. »

En résumé, c'est à l'artillerie et surtout à la gendarmerie que François I" attribue sa victoire.

Il a raison. Les lansquenets, abusés par le mot trahison, qui a couru daiis leurs rangs, ont reculé devant les Suisses; il à fallu, pour les rassurer, que le roi chargeât plusieurs fois éii personne, à la tête de sa maison. Cependant ces braves lansquenets, des bords du Rhin pour la plupart, — (Français de cœur, parmi lesquels les Alsaciens d'aujourd'hui comptent plus d'un ancêtre), — ont vaillamment réparé leur premier échec. Pendant la terrible veillée de cette nuit sanglante, ils sont venus, un à un, se rallier autour de leurs enseignes, près du canon sur lequel le roi s'est endormi, et, au matin, c'est par une charge générale qu'ils ont préparé la victoire.

Les avenues que suivaient les trois colonnes suisses, offraient à l'artillerie française un but i,,^,. 190. >

facile ; mais la gendarmerie ne

' Hiiiiiii'c lia 1)r(ipcnn Jhtnnu!;. par Dick.

pouvant se déployer en hnie comme à l'ordinaire, chargea par escadrons de cinq cents, et renouvela plus de trente fois ses charges meurtrières!

Le souvenir de Novare et de Guinegatte et le terrible surnom de « lièvres armés » lui firent braver toutes les fatigues. Le premier jour, elle chargea jusqu'à minuit ; le reste de la nuit, elle fit le guet, à cheval, la lance au poing; le lendemain elle recommença sans relâche, jusqu'à l'arrivée du renfort promis par Alviano.

C'est ce renfort qui obligea les Suisses à la retraite. Sans le dévouement et la promptitude d'Alviano, sans sa cavalcade hardie, qui menaça inopinément le flanc gauche des Suisses, les deux sanglantes journées n'auraient peut-être pas eu de résultat décisif.

Ce fut, au contraire, une éclatante victoire qui assura le premier rang à l'armée française, au début de la grande querelle européenne où le roi l'avait engagée.

François P' avait noblement gagné ses éperons sur le champ de bataille; c'est sur le champ de bataille qu'il voulut se faire armer chevalier de la main de Bayard '.

' « Le roi voulut faire et créer les chevaliers qui lui avaient servi en cette bataille, et comme il appartient, par l'ordre de chevalerie, au seul chevalier de créer et faire des chevaliers, le roi appela Bayard et lui dit :

— « Bayard, mon ami, je veux aujourd'hui être fait chevalier par « vos mains, parce que le chevalier qui a combattu à pied et h clieval en

MARIGN.AN (13 cl 14 septembre IKI/J). 283

Au point de vue tactique, Marignan est le dernier grand jour de la lance et de l'armure de fer; désormais le canon de campagne va devenir Vnliini'i ratio rer/um, mais cette balaiUe de géants mérite bien la place d'honneur qu'elle a prise, entre Bouvines et Rocroy, dans les fastes de la monarchie française.

« plusieurs batailles, est tenu et réputé le plus digne entre tous les « autres.

— « Sire, répondit Bayard, celui qui est couronné, sacré, oint de « l'huile envoyée du ciel, roi d'un si noble royaume, le premier fils « de l'Eglise, est chevalier sur tous autres chevaliers.

— « Si! dit le roi; Bayard, dépêchez-vous; il ne faut alléguer ni lois « ni canons; faites mon vouloir et commandement !

« Alors, Bayard prit son épée et dit :

— « Sire, autant vaille que si j'étais Rolland ou Olivier, Godefroy ou " Baudouin son frère. Certes, vous êtes le premier prince que je fais « chevalier. Dieu veuille que, en guerre, ne preniez la fuite ! »

« Après, pour manière de jeu, il cria hautement, l'épée en la main dextre ;

— • Tu es bien heureux, Bayard, d'avoir aujourd'hui à un si beau « et puissant roi donné l'ordre de la chevalerie! Certes, ma bonne épée, • vous serez moult bien comme relique gardée, et sur toutes autres « honorée, et ne vous porterai jamais, si ce n'est contre Turcs, Sar- « razins ou Mores ! »

« Puis, il fit deux sauts, et remit au fourreau son épée. » (Symphorien Champier. Vie et gestes du chevalier Bayard.)

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