LA RANÇON
D'ailleurs les chevaliers cherchent plutôt à faire des prisonniers qu'à égorger. Entre tous ces vaillants, pour qui la guerre est le jeu préféré, il y a un secret accord de clémence, un échange de générosité, qui font que le vaincu est reçu à rançon.
Au lieu de la marque au fer rouge des Grecs, au lieu de l'épée impitoyable des légionnaires romains, le prisonnier en est quitte, d'ordinaire, pour une somme d'argent payée par ses vassaux.
Il mange à la table de son vainqueur ; il a droit à tous les égards imposés par les lois de la chevalerie. Quelquefois il reste libre sur sa parole, et le prix de sa rançon devient une question d'amour-propre. Du Guesclin triplera la somme fixée par le Prince Noir, en lui jurant qu'il n'y a « femme ou fille en Bretagne qui ne file une quenouille pour sa rançon. »
Au sentiment de clémence chevaleresque se mêle donc pour le vainqueur un intérêt égoïste. Aussi la rançon aura-t-elle, jusqu'à Fornoue (149o), une influence prépondérante sur la tactique féodale.
Le chevalier se laissera trop souvent guider, sur le champ de bataille, par l'appât d'une riche capture. Il perdra de vue la bannière de son chef, il s'écartera du but prescrit, pour s'acharner à la poursuite d'un cavalier bien monté et bien armé. Destrier et harnois coûtent cher et un bon coup de lance procure l'un et l'autre.
Désormais, au lieu d'un commun élan pour la cause commune, c'est le combat individuel pour le chevalier à la recherche d'une bonne prise, c'est le pillage pour le piéton qui n'a d'autre «profict» que le butin.
UNE ARMÉE EN MARCHE
Le chroniqueur Guillaume Guiart a raconté en 21.000 petits vers^ dans la Branche des royaus ligna-
1 Tome XXII" de la magnifique édition des Chroniques de l'histoire de France, recueillies par M.M. de Wailly et Léopold Delisle.
UNE ARMÉE EN MARCHE. 283
geSj les marches et les combats des Français dans les Flandres de 1296 à 1304.
A défaut de documents en simple prose, nous ferons quelques citations de ce médiocre poëte, qui a du moins le mérite d'avoir été soldat et d'avoir vu ce qu'il a décrit '.
L'armée de Philippe le Bel doit marcher, le lendemain, d'Arras vers Douai :
Les connestables - commandent :
« Que soudoicrs de louz cslages, « Qui du roy de France ont gages, « Au point de la journée malin, « Soient tout garni l'endemain, • Sans faire l'endormi ni l'ivre, « Pour les deux marcscliaus ^ suivre < Quel part qu'ils voudront aller. >
L'avant-garde est prête de bonne heure :
Lendemain bien matin, à l'aube, Partent les veluz et les chaus D'Arras, avec leurs maréchaus...
* Nous n'avons changé au texte du chroniqueur que les mots incompréhensibles, en les traduisant d'après le Glossaire de la langue romane de Roquefort. Paris, Warée, 1808.
- Les connétables {cornes stahuli, comte des écuries) sont, en 1300, les chefs de guerre des grands fiefs de la Couronne. La Bourgogne, la Normandie, la Champagne ont leurs connétables, et les compagnies de cavalerie ou d'infanterie, réunies sous leur commandement, s'appellent connétablies. Le connétable de France « est pardessus tous autres qui sont en l'ost, excepté la personne du roy. » En 1302, ce connétable est Gaucher de Chàtillon, comte de Porcéan, seigneur de Châlillonsur-Marne. La charge avait été créée, en 1060, par Philippe 1" au profit d'Albéric de Montmorency.
3 Les deux maréchaux sont les lieutenants du connétable, ses chefs d'élat-major. Ils ont à peu près l'emploi du mai Ire de la cavalerie {magisier equitum) dans l'armée consulaire (page 116).
2Si LES ARMURES DE FER.
Mais ce n'est qu'au milieu du jour que le gros de l'armée,
Le flo de gent s'entre-déboute; Le charroir après eux s'aroute Qui tentes et pavillons porte.
C'est une armée bruyante :
Granz est le bruit quand l'est s'arouto I Les compagnies i, route à route 2.
Par devers Douai, d'Arras sortent.. , D'Arras se partent duc et comte, Baron, chastelain et viscomte, Serjanz d'armes et sénéchaus.
Les banièrcs des mareschaus, Deploiées contre le vent, Sont en le premier front devant.
Puis grant assemblée vient après, Joignant et serré près à près.
Et si grant flot de baronnie Par mons, par vaus, par terre unie.
Qu'il est nul homme qui les prisast Ni qui le nombre en dcvisast, Tant en a de long et de large...
Dieu ! comme les destrier enselé.
Que les garçons 5 en destre * mainent, Orgueilleusement se demainent !...
1 Ce vieux mot de compagiiie indique, au XIV' siècle, la réunion sous un même chef des hommes d'armes et des piétons du même fief ou de la môme province. La compagnie peut être fort nombreuse ou se réduire à quelques hommes.
2 Bande par bande. La route, c'est la réunion de combattants à pied ou à cheval sous une même bannière.
5 Les valets.
* Par la main droite.
UNE ARMÉE EN MARCHE
Clercs chantent motez ', bidaux 2 dancent, Vieilles plaident 3, charretiers tancent*, Jeunes femmes janglent^ et rient, Serjanz hoquètent, hérauz crient,
D'après Philippoleaux.
Fk. 101. 6
Charroiz comme foudre randonnenl ', Tambours croissent, trompes bondonnent.
t Cantiques.
2 Les bidaux sont les piétons qui ne sont ni archers ni arbalétriers. Jusqu'alors c'est le rebut de l'infanterie, mais quand la pique aura fait son apparition victorieuse sur les champs de bataille, les piquiers deviendront les soldats d'élite, et le mot bidaux restera un terme de mépris pour désigner les traînards et les lâches.
3 Bavardant.
■* Se disputent.
s Plaisantent.
•» Sergent d'armes du roi et ribaud.
7 Passent au galop.
Banières cliquent ' et frémissent, Anes braient, chevaux bénissent; Les armes tentissent qui pèsent, Ribaux'2 huent 5 et garçons noiscnt^.
Tout le pais entour résonne Du grant escrois'» que l'en li donne!