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LA DÉFAITE ÉVEILLE LE PATRIOTISME. 3G

Ceux de langue d'oïl, réunis à Paris, déclarèrent dans un élan de patriotisme :

« Que tous les subsides seraient employés à la défense des frontières;

« Que toutes les haines privées seraient suspendues tant que durerait la guerre ;

« Qu'aucune trêve avec l'ennemi ne pourrait être conclue sans l'adhésion des États ;

« Enfin, qu'on punirait de mort les hommes d'armes qui pilleraient le pays. :>

Tous les États provinciaux suivirent ce généreux exemple.

Les États du Languedoc, par exemple, se chargèrent d'entretenir pendant une année un corps de 10.000 hommes, composé de S. 000 glaives (hommes d'armes) bien équipés, ayant chacun deux chevaux*, de 1.000 sergents à cheval et de 4.000 arbalétriers et pavoisiers, moitié à cheval, moitié à pied.

Les villes exposées aux incursions de l'ennemi rivalisèrent à leur tour d'énergie et de patriotisme.

1 € La revue des gens d'armes était passée par les capitaines, en présence des commissaires des États. Tous les hommes d'armes devaient être présents et en armes.

« Les princes du sang ne furent pas môme dispensés de taire montre de leur compagnie, tant on appréhendait la fraude. Les capitaines étaient dans l'usage de marquer sur leurs rôles un plus grand nombre d'hommes qu'ils n'en avaient réellement, et de faire comparaître aux revues des passe-volants loués pour la circonstance. Ce fut pour éviter les passe-volants que les montres devaient se faire en armes; on prenait môme le signalement des chevaux.... » (Boutsrsc.)

Toute la population valide creusa les fossés, démolit les maisons qui pouvaient gêner la défense, et répara les murailles de l'enceinte '. Les femmes et les enfants ramassaient des pierres pour le service des engins de guerre, remplissaient des pots de cendre pour aveugler l'assaillant, préparaient l'huilo, la poix, les étoupes qu'on employait à cette époque à la défense du rempart ■.

Les échevins partagèrent leurs villes en quartiers. Chaque quartier obéit à un capitaine; tous les bourgeois, sans exception, furent répartis en compagnies de cinquante hommes , et chaque compagnie en es-

< « A Paris, on exerça le peu[)le aux armes, dont l'usage lui avait dlé rendu par l'édit de décembre 1355; d'immenses travaux de fortilicalion furent entrepris par les ordres du prévôt dos marchands Etienne Marcel, avec l'autorisation du dauphin. 3.000 ouvriers turent employés eu permanence à réparer les murs de la partie méridionale de Paris (quartier de l'Université), à fortifier les portes par des bastilles, des tours et d'autres ouvrages; à creuser, en avant des remparts, des fossés profonds où l'on lit couler l'eau de la Seine; du côté du nord, on ne se contenta pas de réparer l'enceinte, on l'agrandit, on enferma dans les nouvelles murailles une très-grande partie des bourgs populeux qui s'adossaient aux vieux murs de Philippe- Auguste; le Temple d'une part, le Louvre de l'autre, se trouvèrent engagés dans la nouvelle enceinte. On renforça les remparts de parapets et de créneaux; on garnit les tours de balistes, de canons et de toutes sortes d'engins de guerre ; on abattit beaucoup de maisons et de somptueux hôtels, pour dégager le rempart et établir le chemin de ronde. On prépara les moyens de résistance dans l'intérieur même de la ville. Marcel fit sceller au coin des rues de grandes chaînes de fer, qu'on devait tendre en cas d'alarme. » (Henri Martin, Histoire de Finance. Tome y, page 138.)

■* Les pots de chaux vive, préconisés par Végèce et par l'empereur Léon comme moyens d'aveugler les assaillants, sont restés en usage dans les sièges jusqu'au XVP siècle.

coiiades de 10 hommes. Les capitaines, dans les maisons de leur quartier, faisaient l'inspection des armes; ils dirigaient l'instruction de leurs compagnies.

On faisait le guet nuit et jour, et un service de correspondance, établi de ville en ville, propageait rapidement les nouvelles qu'on recevait de l'ennemi.

Ce réveil patriotique de la nation française fut aussitôt marqué par quelques succès, qui furent un précieux encouragement.

Geoffroy d'Harcourt courait le Cotentin avec une bande d'Anglais et de Navarrais, pillards et incendiaires.

Un capitaine français, Raoul de Raineval, alla à sa rencontre, le battit et le tua, le H novembre 13o6, aux environs de Saint-Sauveur-le-Vicomte.

Le récit que Froissartafaitde ce combat nous prouve, qu'au point de vue tactique, les hommes d'armes français avaient déjà profité des leçons de Poitiers.

« Les Français de Raoul de Raineval se rangèrent d'un côté; de l'autre, les Anglais et les Navarrais de Geoffroy d'Harcourt.

« D'Harcourt fit passer tous ses archers en avant du front de sa troupe, pour engager l'action.

« Quand Raineval en vit la manière, il fit mettre pied à terre à ses gens d'armes, en leur ordon-

nant de se couvrir contre les traits avec leurs pavois * ou leurs targes, et de ne pas se porter en avant sans commandement. »

Les archers anglais commencèrent à « développer saïettes à force de bras ».

Mais les hommes d'armes de France, chevaliers et écuyers avaient de si bonnes armures que « cet assaut ne leur portait point de dommage ». Ils le soutinrent donc jusqu'au moment ou les archers, ayant lancé toutes leurs flèches, jetèrent leurs arcs pour se replier derrière leurs gens d'armes, « qui étaient rangés au long d'une haie, messire Godefroy tout devant eux avec sa bannière ».

Alors les archers français se mirent à ramasser « les saïettes éparses à grant foison sur les champs», et à les lancer aux Anglais et aux Navarrais, pendant que leurs gens d'armes s'approchaient.

« La bataille fut rude, quand ils furent tous venus main à main. Mais les gens de pied de messire Geoifroy tournèrent le dos et furent déconfits.

« Alors messire Geoffroy se retira tout sagement et tout bellement au fort d'un vignoble, enclos de drues haies; et y entrèrent toutes ses gens d'armes qui y purent venir.

ce Ce que voyant, ceux des chevaliers français qui

* « Ces pavois étaient faits d'ais de bois légers, très-liabilemont collés et revêtus extérieurement et intérieurement de peau de cheval, d'âne, ou de daim, marouflée avec beaucoup de soin sur le bois ; le tout revêtu de peinture et d'un vernis. « (Viollet-le-Duc, Mobilier. Tome vi, p. 217.)

étaient demeurés à cheval se mirent tous à pied, pouï avironner le fort, et aviser comment ils pourraient y entrer. Tant ils allèrent tout autour, qu'ils trouvèrent passage, et ils s'enhardirent entre eux pour entrer là dedans.

« Mais à mesure qu'ils avaient tournoyé autour de? haies, en quérant voie et entrée, messire d'Harcourt et les siens, qui enclos étaient, avaient aussi tournoyé et ils s'arrêtèrent en même temps pour défendre le passage.

« Là fut féru, lancé, estoqué et fait mainte appertise d'armes; et coûta aux Français de leurs gens grandement, avant qu'ils pussent avoir la voie et le passage à leur volonté. Toutefois ils y entrèrent ; la bannière au seigneur de Raineval toute la première, et lui derrière avec chevaliers et écuyers. Lorsque les Français furent au clos, il y eut grand hutin et dur, et maints hommes renversés.

« Les gens de monseigneur Geoffroy ne restèrent pas en bon ordre, comme ils auraient dû faire et comme ils l'avaient promis, mais ils s'enfuirent et partirent; la plus grande partie sans résister davantage.

« Quand messire d'Harcourt vit ce, et qu'il fallait mourir ou être pris (car fuir il ne pouvait), plus cher il eut à mourir qu'à être pris. Il saisit une hache, et se dit à soi-même qu'il se vendrait. Il se plaça sur le passage un pied avant l'autre, pour être plus fort, car il était boiteux d'une jambe, mais grand'force avait dans ses bras. Là se combattit vaillamment, longue-

ment et hardiment; et nul n'osait attendre ses coups. » Pour le terrasser, deux chevaliers durent remonter à cheval, prendre champ et le charger ensemble, la lance au poing'.

Quels services n'aurait pas rendus à la France ce redoutable homme de guerre, si les rancunes féodales n'avaient pas étouffé chez lui le sentiment de la patrie !

Edouard III revint en 1339.

Il débarqua à Calais, au mois d'octobre, avec le prince de Galles, qu'on surnommait alors le Prince Noir, parce qu'il montait un destrier noir et que ses armes étaient d'acier bruni. Il amenait les plus grands seigneurs de son royaume et 6.000 armures de fer, sans compter les archers et les gallois. Il avait un énorme convoi chargé de munitions, de vivres, de fours, de moulins à bras, de chevalets et de poutrelles pour passer les rivières, de nacelles de cuir pour pêcher en carême, d'outils de pionniers pour ouvrir la route, pour construire les retranchements de campagne et pour assiéger les villes-

* « Quand il fut chu, oncques puis ne se releva, car il fut achevé surplace; et n'avait mie gens aux environs qui l'entendissent ni qui pussent le secourir. Lors s'avancèrent aucuns hommes d'armes, avec épécs de guerre, fortes, dures et étroites, qu'ils lui enfilèrent par dessous au corps, et le tuèrent sur place. • (Froissart, liv. r, chap. 54.)

CAMPAGNI-: DI-: 1350.

Les Anglais savaient qu'ils allaient traverser un pays ruiné par le fisc royal, dévasté par la guerre civile, par

ViolUl-ie-Duc.

la Jacquerie^, et par les bandes de pillards armés; aussi

' Histoire d'une forteresse.

2 Élienne Marcel, en faisant égorger sous les yeux du dauphin ses ministres, les marc^chaux de Champagne et de Normandie, avait donné le signal de la guerre civile entre la bourgeoisie et la noblesse (février 13S8). Le dauphin quitta Paris révolté, rassembla près de 7.000 lances

S7j le prince noir.

avaient-ils pris leurs précautions contre la famine ^

V ordre de marche réglé par Edouard III l'ut strictement observé pendant toute la campagne.

L'armée était divisée en trois corps indépendants les uns des autres :

« Chaque ost chevauchait par soi, et avait chacun ost avant-garde et arrière-garde et se logeait chacun ost par lui, une lieue en arrière de l'autre.

« Le Prince Noir commandait le premier ost, le duc de Lancastre le second, et le roi d'Angleterre la tierce et la plus grande partie. »

et se posta entre Meaux et Saint-Maur pour réduire la ville par la famine, en lui coupant les arrivages de la Seine et de la Marne. Etienne Marcel enrôla des bandes mercenaires et il tint la campagne, tant bien que mai, contre les gens du dauphin.

Tout le poids de cette nouvelle guerre retombait encore sur les villains champêtres, sur ce pauvre Jacques Bonhomme, taillable et corvéable à merci. Jacques poussé à bout se révolta à son tour. La Jacquerie lut la levée en masse des paysans de la Champagne, de la Picardie et de rile-de-France, qui prirent d'assaut les châteaux, brûlèrent les villes ouvertes, tirent périr dans d'horribles souffrances tous les nobles qu'ils purent surprendre, sans épargner les femmes ni les enfants.

La ferme contenance de la garnison noble de Meaux permit aux chevaliers des provinces épargnées par la Jacquerie de se réunir pour la combattre. Les Jacques battus près de Meaux par le comte de F^oix, le captai de Buch et le duc d'Orléans (9 juin 1358), furent dispersés et exterminés. D'horribles représailles ensanglantèrent pendant près d'une année la moitié de la France.

• « Le roi avait pour lyi 30 fauconniers à cheval chargés d'oiseaux, 60 couples de forts chiens et autant de lévriers, avec lesquels il allait chaque jour en chasse ou en rivière, comme il lui plaisait. Plusieurs des seigneurs et des riches hommes avaient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien comme le roi. • (Froissant; liv. i, 2^ partie, chap. 121j

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