L'ARMÉE DU ROI DE BOURGES
Quand, en 1422, Henri V et Charles VI moururent à quelques mois d'intervalle, l'invasion anglaise était maîtresse de la plus grande partie de la France.
Pour reconquérir son héritage, pour lutter contre les armées d'Henri VI de Lancastre', proclamé à Saint- Denis roi de France et d'Angleterre, le prince français, salué du nom de Charles VII par quelques chevaliers réunis à Méhun-sur-Yèvre, semblait n'avoir ni le courage ni la volonté nécessaires.
Le duc de Bedfort, le régent anglais, l'appelait par ironie, le roi de Bourges"^, et c'est par deux batailles perdues que Charles le Victorieux inaugura son règne.
2 II avait dix-huit mois.
■•2 La Touraine, l'Orléanais, le Berri, l'Auvergne, le Bourbonnais, Lyon, le Dauphinc, le Languedoc et les parties orientales de la Gascogne reconnaissaient l'héritier légitime des Valois (Henri Martin).
iS2 JEANiNE JJARC.
Gravant-sur- Yonne (1" juillet 4423).
Les compagnies écossaises, italiennes ou castillanes, qui servaient le « gentil dauphin, » avaient pris l'offensive en Champagne, sous les ordres du maréchal de Séverac.
Elles assiégaient la forteresse bourguignonne de Gravant, qui commande le cours de l'Yonne entre Auxerre et Avallon, en face de Coulanges-la- Vineuse, lorsqu'une armée anglo-bourguignonne', supérieure en nombre, les entoura et les battit, le 1" juillet 1423, après un combat opiniâtre.
Lord Stuart-Darnley, le capitaine des Écossais, fut pris avec Poton de Saintrailles et 400 nobles hommes. { .200 morts, la plupart Écossais, restaient sur le champ de bataille.
Ce n'était pas la première fois que ce noble sang écossais^ coulait pour la France, mais jamais ces vaillants champions d'une cause presque désespérée n'avaient donné un plus généreux exemple. Les chevaliers français tinrent à honneur de rivaliser de dévouement avec les montagnards d'outre-mer, et malgré les hésitations des courtisans inhabiles et égoïstes qui dirigaient le conseil de Charles VII, l'armée du roi de
i Les comtes de Salisbury et de Suffolk commandaient les Anglais, et le maréchal de Toulongeon les Bourguignons.
2 Charlemagne, saint Louis et Philippe le Bel avaient pris des Écossais à leur solde. Charles VI avait eu une garde écossaise.
CRAVANT-SUR-YONNE (1 " juillet U23) 483
Bourges tint bravement la campagne contre les Anglais et les Bourguignons plus nombreux, mieux pourvus et enhardis par la victoire.
La dernière forteresse, qui tînt encore pour le dauphin, sur la frontière de Normandie, le château d'Ivry, venait d'être prise par les Anglais.
18.000 Français, Écossais ou Lombards*, réunis sous les bannières du jeune duc d'Alençon, du connétable de France, Jean Stuart de Buchan, du vicomte de Narbonne, du maréchal de Lafayette et du comte de Douglas, se mirent en campagne, dans les premiers jours d'août, pour reprendre Ivry.
Mais Bedfort avait choisi, sur la rive gauche de l'Eure, une position si forte (/)) que, le conseil trèsdivisé des capitaines dauphinois décida qu'on passerait outre sans l'attaquer. (Fig. 12S, page 485.)
L'armée se dirigea vers l'est, en longeant l'Arve, pour tenter un coup de main sur Verneuil.
On employa, pour tromper la garnison, un stratagème d'écorcheur, qui réussit.
Quelques Écossais, garrottés et souillés de sang, crièrent en anglais aux défenseurs, que l'armée de Bedfort venait d'être détruite dans une grande bataille.
1 Lord Douglas était débarqué à la Rochelle avec 5.000 hommes d'élite; le duc de Milan avait envoyé 500 lances et 1.000 archers lombards, conduits par trois fameux condottieri, Valperga, Rusca et Cacchiere. Les condoUieri étaient les routiers et les écorebeurs de l'Italie.
et qu'ils étaient eux-mêmes des prisonniers, qu'on allait égorger si Verneuil n'ouvrait pas ses portes. Verneuil se rendit.
Mais, le soi-disant vaincu s'était mis à la poursuite des Français, et il couchait à Damville-sur-Iton, lo jour même de la reddition de Verneuil.
La bataille eut lieu le lendemain.
En voici le récit d'après Monstrelet et Lefebvre de Saint-Remi.
Verneuil (17 août 1424).
« Le lendemain de l'Assomption, le duc de Bedfort partit très-matin de Damville, en belle et très-grande ordonnance, jusqu'assez près de Verneuil, auquel lieu et à l'environ étaient logés les Français, ses ennemis.
« Ceux-ci, sachant sa venue, se préparèrent bien diligemment et mirent leurs gens en bataille pour s'assembler à rencontre du duc; ils firent une seule grosse bataille à pied, sans avant-garde {F).
« En même temps, ils ordonnèrent les Lombards {L) et aucuns autres {B) à demeurer à cheval sous la conduite de Caman (le Borgne), du Roussin, de Poton de Saintrailles et d'Etienne de Vignolles, dit La ïïire, pour rompre et envahir les Anglais par derrière ou au travers.
« Bedford ne fit aussi qu'une seule bataille de ses hommes d'armes (/l), mais il mit ses archers au front
VERNEUIL {M nvril U24).
devant, chacun d'eux ayant liché en terre, devant lui, wiipieuchon aiguisé.
Fig. 123.
Les plus grands foh ' de ces archers étaient aux deux bouts de la bataille, par manière d'ailes (£", -E").
Derrière les hommes d'armes étaient tous les pages avec les chevaux et les méchantes gens incapables de combattre (C). Ces chevaux avaient été liés ensemble par le cou et par la queue, afin que les ennemis à pied ou à cheval ne pussent pas les surprendre.
« Le duc commit à la garde des chevaux et du bagage, 2.000 archers {R), pour que la bataille ne pût pas être envahie par derrière. »
Ainsi, tandis que les Français, oubliant les traditions de du Guesclin et de Clisson, se forment sur une seule ligne sans éclaireurs, sans troupes légères,
Les enfants perdus.
sans point d'appui et sans réserve , pendant que les hommes d'armes s'entassent au centre, en une lourde phalange incapable de manœuvrer, les Anglais se souviennent de la tactique de Crécy, de Poitiers, d'Auray et de Navarette ; ils profitent même des leçons d'Azincourt.
Bedford range son armée sur trois lignes :
Le gros des archers forme la première ligne, protégée par une ligne de pieux aigus ; les archers les plus intrépides débordent les ailes pour escarmoucher avec les cavaliers, rangés sur les flancs de la phalange française.
En deuxième ligne, les hommes d'armes, réunis en un carré compacte, s'apprêtent à soutenir les archers.
Enfin, pour parer sur les derrières, à une surprise semblable à celle qui a failli compromettre le succès d'Azincourt*, la garde du charroi est confiée à 2.000 archers d'élite, qui, tout en protégeant les flancs et les derrières de l'armée, joueront le rôle si bien rempli à Auray par les gens d'Hugh Caverly \
Quelle que fût la vaillance française, toutes les chances de succès étaient pour le duc de Bedford.
On fit de part et d'autre, comme c'était l'usage avant une bataille publique, un grand nombre de nouveaux chevaliers.
L'action ne s'engagea qu'à trois heures.
« Page 473.
'■2 Pasfe 400.
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« A l'approche, les Anglais élevèrent tous ensemble un grand cri, comme ils ont accoutumé de faire '. »
Douglas voulait qu'on attendît le choc des Anglais, mais le vicomte de Narbonne se rua à travers les archers anglais, entraînant à sa suite toute la bataille française, tandis que les hommes d'armes anglais « se portaient au secours de leurs archers lentement et sagement, en bel arroy, sans trop s'échauffer.
« La mêlée des hommes d'armes dura les trois quarts d'une heure moult terrible, cruelle et sanglante. Il n'est oncques mémoire qu'on ait vu deux partis combattre à si grand'puissance et pendant si longtemps, sans qu'on n'ait pu savoir lequel aurait la victoire.
« Cependant les Lombards, qui avaient été ordonnés à cheval pour férir par derrière sur les Anglais, vinrent jusqu'aux chevaux liés ensemble, mais ils ne purent traverser et passer outre, pour la résistance que tirent les 2.000 archers de la réserve anglaise. »
Ces Lombards ne songaient qu'à piller. Quand ils eurent fait main-basse «sur bagues et chevaux», ils s'enfuirent avec leur butin, sans se soucier du danger où ils laissaient les gens d'armes qui combattaient à pied.
« Alors, les 2.000 archers, se voyant décombres de leurs ennemis, se trouvèrent /r«es et nouveaux- pour
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- C'est une expression de Froissart (page 331) conservée par Mons- Irelet.
secourir les archers qui étaient au front devant la bataille. »
Malgré les efforts de Saintrailles, de La Hire et de leurs 200 lances françaises, pour arrêter cette réserve, elle fit une brusque irruption sur le flanc de la phalange à pied des armures de fer, et elle lui porta un coup décisif.
« Les Français commencèrent à déconforter, et les Anglais, en grand'hardiesse, se boutèrent entre eux, les séparèrent et ouvrirent leur bataille en plusieurs lieux.
« Les Anglais continuèrent si bien ainsi, qu'ils obtinrent la victoire et gagnèrent la bataille, non pas sans grand'peine et effusion de sang de chacune partie.
« Car, comme il fut su par rois d'armes, hérauts, poursuivants et autres gens dignes de foi, des Français, il y eut de morts sur la place, de 4.000 à S. 000 combattants, en grande partie Ecossais, et il fut fait environ deux cents prisonniers. »
Le connétable, Douglas, le vicomte deNarbonne, les comtes de Ventadour, d'Aumale et de Tonnerre avaient été tués ; le duc d'Alençon ^ et le maréchal de Lafayette étaient prisonniers.
Bedfort avait perdu l.SOO hommes; mais cette victoire lui rendit Verneuil, lui livra le Maine et les dernières places françaises de Picardie.
1 II sera racheté, en 1428, pour 200.000 écus d'or.
LE CO.NiNETABLE DE lllCHEMOxM. 489
LE COiNNÉTABLE DE lUGHEMO.^T.
Tout n'était pas encore perdu.
Le duc de Bretagne rendit hommage à Charles VII et lui envoya l'élite de ses chevaliers. En échange, son frère, Arthus de Richemont, fut fait connétable de France (7 mars 1423).
« Par un privilège assez rare, ce prince, écrit M. Guizot ', était supérieur au renom qui est resté de lui dans notre histoire, et c'est justice de reproduire le portrait qu'en a fait Guillaume Gruet, son contempoi^ain.
<.< Oncques homme on son temps n'aima plus la justice et ne prit plus de peine que lui pour la faire selon son pouvoir. Oncques prince ne fut plus humble, ni plus charitable, ni plus miséricordieux, ni plus libéral, ni moins avaricieux, ni plus large en bonnes manières, sans prodigalité. Il était prudhomme, chaste et vaillant autant que prince peut être, et nul en son temps ne fut de meilleur conseil que lui pour conduire une grande bataille ou un grand siège, ou pour toutes approches et toutes manières. Tous les jours, au moins une fois dans la journée, il parlait de la guerre et y prenait plaisir, plus qu'à nulle autre chose.
« Sur toutes choses, il aimait gens vaillants et bien renommés ; il aimait et soutenait le peuple plus que
1 Histoire de France. Tome ii, page 342.
nul autre, et faisait largement des biens aux xDauvres mendiants et aux pauvres de Dieu. ;>
Tant de vertus portèrent bientôt ombrage aux favoris de Charles VII. La Trémoille, qui semble avoir été le mauvais génie de ce roi incapable et nonchalant, se déclara l'ennemi du connétable et lui fit interdire l'accès de la cour frivole, où, selon l'expression de La Hire, «jamais roi ne perdit plus joyeusement sa couronne. »
La France semblait condamnée à subir le joug des conquérants anglais.
Devenue plus que jamais la proie des gens de guerre, qui se vengaient sur les paysans des batailles perdues, et qui remplaçaient par un pillage effréné la solde que le roi leur refusait ', elle n'avait plus qu'une seule barrière sérieuse à opposer à l'invasion triomphante : Orléans.
Cette ville prise, la Loire était franchie, le Midi oc-
1 Dans son Quadriloge invectif, allégorie patriotique où la France conjure ses trois enfants, le clergé, la noblesse et le peuple, d'oublier leurs longues et cruelles discordes, et de sauver leur mère en se sauvant eux-mêmes, Alain Charlier fait dire au peuple :
I Labeur a perdu son espérance, marchandise ne trouve chemin qui la puisse sûrement adresser. Tout est proie, ce que l'épée et le glaive ne défend. Je n'ai pas d'autre espérance en ma vie, sinon par désespoir de laisser mon état, pour faire comme ceux que ma dépouille enrichit, qui plus aiment la proie que l'honneur de la guerre. Et que dis-je, la guerre? Ce n'est pas guerre qui en ce royaume se mène, c'est une privée roberie, un larcin abandonné, force publique sous ombre d'armes.
LE SIEGE D'ORLEANS (1428). l'Jl
ciipé sans résistance. Déjà la cour de Bourges songeait à se réfugier en Ecosse.
Bedfort chargea le comte de Salisbury de terminer la guerre par la prise d'Orléans.
Le siège d'Orléans (1428).
Salisburj' était le vainqueur de Cravant-sur-Yonne : « un Jean Chandos ! », au dire des Anglais.
Quand il parut devant Orléans, le 12 octobre 1428, a la tête de 10.000 hommes d'élite, avec les capitaines les plus renommés de l'Angleterre, Guillaume Suifolk, Talbot et William Glasdale, les bourgeois d'Orléans comprirent qu'ils allaient jouer une partie suprême, et que les destinées de la France dépendaient de leur courage et de leur patriotisme.
Calais, en 1347, Rouen, en 1417, leur avaient donné un grand exemple; ils firent mieux encore.
Leur capitaine était le sire de Gaucourt, le défen-
ct violente rapine qu'on a rendus loisibles iaute de justice et de bonnes ordonnances.
. Les armées sont criées et les étendarts levés contre les ennemis, mais les exploits sont contre moi, peuple, pour la destruction de ma pauvre existence et de ma misérable vie. Les ennemis sont combattus de paroles, je le suis de fait. Regarde, mère, regarde et avise bien ma très-douloureuse alfliclion, et tu connaîtras que tous les refuges me défaillent
.. Le labeur de mes mains nourrit les lâches et les oisifs ; ils vivcnl de moi et je meurs par eux ! ■■
seur d'Harfleur, en 1415'. Il fit brûleries faubourgs, et il répartit les 34 compagnies bourgeoises entre les 34 tours de l'enceinte, qui étaient garnies de 70 canons ou bombardes.
500 vieux routiers formaient la réserve et instruisaient les bourgeois.
Douze maîtres canonniers, fort experts, dirigeaient les pierres des engins à feu sur les boulevards et les bastilles, que les Anglais avaient construits sur les deux rives de la Loire, et qu'ils avaient entourés de fossés profonds.
L'un de ces canonniers, maître Jean, avait placé sa coulevrine sur un chariot léger, et les Anglais le trouvaient partout, abattant leurs chefs: un jour, lord Grey, un autre jour, le maréchal du camp.
Salisbury fut tué d'un coup de bombarde, le 27 octobre. Suffolk le remplaça.
Le bâtard d'Orléans, Dunois, avait pu pénétrer dans la place, et la garnison avait été portée à 7.000 hommes, par des renforts successifs.
Cependant, après 4 mois de siège, la famine sévissait dans la place, quand on apprit qu'un grand convoi de 300 charrettes était envoyé de Paris à l'armée assiégeante, sous l'escorte de 2.500 Anglais, Bourguignons ou cabochiens, commandés par sir John Falstolf.
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CUMBAT Dli UOUVUAI (13 fovrier 1429). 493
Combat de Rouvrai (13 février 1429).
Le comte de Clermont ' était à Blois avec plus de 2.000 chevaux.
Les capitaines d'Orléans obtinrent de lui qu'on dirigerait une action combinée contre le convoi anglais, qui cheminait, à petites journées, sur la route d'Etampes à Orléans.
Une brusque attaque, à la façon de Montiel, en aurait eu raison, mais les gens d'Orléans, arrivés les premiers, perdirent leur temps à attendre le comte de Clermont.
Falstolf, en les voyant, fit halte près du village de Rouvrai-Saint-Denis ; il improvisa une enceinte de chariots, que ses archers garnirent, après avoir planté leurs pieux aigus dans les intervalles.
Les cavaliers de l'escorte se tinrent au centre du carré, prêts à charger l'assaillant, s'il forçait les deux seules entrées qu'on eût ménagées.
L'artillerie orléanaise, couverte en avant par des archers et des arbalétriers , fit de larges brèches dans le rempart anglais, mais les hommes d'armes d'Orléans et l'avant-garde écossaise du comte de Clermont, impatients d'engager l'action main à main, ne lais-
1 Fils aine du duc Jean de Bourbon pris à Azincourl.
49i JEANNE DARC.
sèrent pas continuer le feu. Ils mirent pied à terre, et, malgré leurs lourdes armures, ils voulurent pénétrer, l'épée à la main, par une de ces brèches.
Les archers anglais reprirent alors l'avantage ; Français et Écossais reculèrent. Une bannière de chevaliers gascons, qui avait voulu faire diversion en chargeant sur un autre point, fut arrêtée par les pieux aigus.
Falstolf sortit alors de l'enceinte à la tête de ses gens à cheval, et, la lance au poing, il prit en flanc les hommes d'armes à pied, dont la plupart étaient blessés par les terribles saïettes.
Le comte de Clermont aurait pu intervenir à temps; il préféra « férir des éperons » avec sa bataille jusqu'à Orléans.
Le canon avait crevé les barils du convoi et jonché de harengs les abords de l'enceinte.
Les Orléanais se consolèrent de cet échec par une plaisanterie. Ils appelèrent ce combat la «^ journée des harengs. »