POURSUITE DE L'ARMÉE ANGLAISE
« Les mieux montés furent mis en l'avant- garde, avec ordre de chevaucher les Anglais, de les arrêter et de les obliger à se ranger en bataille.
« Les capitaines de l'avant-garde étaient La Hire, Poton de Saintrailles , Beaumanoir, Ambroise de Loré, Panassac, Giraud de la Pallière, Amador Stevenot et plusieurs gens de bien à cheval.
« Derrière eux, monseigneur le connétable, monseigneur d'Alençon, la Pucelle, monseigneur de Laval, monseigneur de Lohéac, le maréchal de Retz, Dunois, Gaucourt, et grand nombre de seigneurs, marchaient bien grand train, menant la bataille.
« Quand l'avant-garde eut bien chevauché environ 5 lieues, elle rencontra, vers une église fortifiée nommée Patay, les Anglais qui allaient à pied et à cheval, en marchant toujours leur chemin '. »
Ce fut un cerf, levé par les éclaireurs français, dans les bois de Patay, qui leur révéla le voisinage de l'armée ennemie.
« Les coureurs de l'avant-garde, dit Monstrelet, vinrent ce samedi, à une grande demi-lieue d'un gros
' Monstrelet.
502 JEANNE DARG.
village nommé Patay. Pendant cette marche, il firent, de devant eux, partir un cerf, lequel adressa son chemin droit pour aller à la bataille des Anglais, qui déjà s'étaient mis tous ensemble ; c'est à savoir ceux venant de Paris avec les autres qui étaient partis de Beaugency et des marches d'Orléans.
« Pour la venue de ce cerf, qui se férit parmi cette bataille, il fut desdits Anglais élevé un très-grand cri, car ils ne savaient pas encore que leurs ennemis fassent si près d'eux.
« Par ce cri, les coureurs français furent acertainés que c'étaient les Anglais, car ils les virent adonc tout à plein. Ils renvoyèrent aucuns d'eux vers leurs capitaines, pour les avertir de ce qu'ils avaient trouvé, et leur faire savoir que, par bonne ordonnance, ils chevauchassent avant et qu'il était l'heure de besogner.
Bataille de Patay (\8 juin 4429).
< Les capitaines prestement se préparèrent de tous points et chevauchèrent bien et hardiment, si avant, qu'ils aperçurent l'ost de leurs ennemis.
« Lesquels, sachant pareillement la venue des Français, se préparèrent diligemment pour les combattre.
« Ils voulurent descendre à pied, près d'une haie qui était assez près d'eux, afin que, par derrière, ils ne pussent pas être surpris des Français. Mais, certains de
BATAILLE DE PATAY {iS juin U29). fiOÎ
leurs capitaines ne furent pas de cet avis, disant qu'on trouverait une place plus avantageuse. »
C'est la première fois peut-être, depuis le commencement de la guerre de Cent ans, que nous voyons les capitaines anglais être indécis et divisés, au moment de l'action.
Jeanne Darc a changé les rôles : la décision, l'unité d'action, la confiance, ces causes premières des victoires anglaises, sont passées dans le camp français.
Les capitaines anglais qui voulaient battre en retraite en présence de l'ennemi l'emportèrent. Alors les hommes d'armes, qui avaient mis pied à terre pour se former en arrière de la haie occupée déjà par les archers, remontèrent à cheval et tournèrent le dos.
« Les Anglais chevauchèrent jusqu'à un autre endroit, qui était à un quart de lieue du premier et assez fort de haies et de buissons, sur la lisière d'un bois, près du village de Patay.
« Là, la plus grande partie des gens d'armes mit pied à terre.
« Alors, les chevaliers français de l'avant-garde, qui étaient désireux et ardents en courage pour rejoindre les Anglais, parce que, depuis quelque temps, ils les trouvaient d'assez méchante défense, se férirent de plein élan dedans les Anglais et, d'un hardi courage et grand'volonté, ils les envahirent si vigoureusement et tant soudainement, avant qu'ils pussent être en ordonnance, que quelques chevaliers anglais, comme messire Jehan Falstolf et le Bâtard de Thiers, avec grand
nombre de leurs gens, ne se mirent point à pied comme leurs compagnons, mais se départirent en fuyant à pleine course pour sauver leurs vies '.
« Les autres, qui étaient descendus à pied, furent tantôt de toutes parts, environnés et combattus par les Français, car ils n'eurent point loisir de se fortifier avec leurs pieux aiguisés, comme à l'ordinaire.
« En bref terme et sans avoir porté grand dommage aux Français, il furent très-facilement rués jus, déconfits et tout à fait vaincus.
« La bataille des Français n'avait pas même eu le temps d'intervenir. Il n'était pas deux heures de l'après-midi.
c< La chasse dura jusqu'à Yenville-en-Beauce. Cette ville, tenue par les Anglais, fut sur-le-champ rendue et mise en l'obéissance du roi de France, avec plusieurs autres forteresses du pays de Beauce. Messire Jehan Falstolf et les Anglais qui avaient tourné le dos étaient allés jusqu'à Corbeil. »
Environ dix-huit cents Anglais restèrent sur la place; il y eut de 100 à 120 prisonniers, « parmi lesquels les principaux seigneurs étaient Henri Branche, Talbot, Scales, Hongreffort, messire Thomas de Rampston et plusieurs autres. »
' « Les Français les chevauchèrent en telle manière que les Anglais n'eurent pas le loisir de se mettre en bataille et furent en grand desarroy, car ils avaient mal choisi le pays, qui était trop plat. » {Histoire de Charles VII, par Jean Charlicr, frère du poète national Alain Charlier.)
BATAILLE DE PATAY (i8 juin U29). KOii
c< Les Français couchèrent la nuit suivante au dit lieu de Patay. »
« Le lendemain, les Français retournèrent, avec tous leurs prisonniers et les dépouilles des Anglais qui avaient été tués, en la ville d'Orléans, où ils furent rejoints par ceux de leurs gens qui tenaient la campagne aux environs.
« L'armée fut grandement reçue de tout le peuple, et spécialement, Jeanne la Pucelle. Elle acquit, en ces besognes, si grand'louange et renommée, qu'il semblait à toutes gens, que les ennemis du roi n'eussent plus puissance de résister contre elle, et que bientôt, par son moyen, le roi dût être remis et établi du tout en son royaume.
« La Pucelle s'en alla à Gien, avec les autres princes et capitaines, devers le roi, qui fut moult réjoui de leur retour, et fit à tous très-honorable réception. »
— <■', C'est la fortune de la guerre I ï^
avait dit Talbot, prisonnier de Saintrailles. Cette fortune semblait avoir abandonné les Anglais.
Le voyage de Reims fut une marche triomphale de 50 lieues ; les villes ouvraient leurs portes, les hommes d'armes accouraient, les compagnies bourgeoises grossissaient la foule des gens de pied qui voulaient combattre l'étranger sous l'étendard de la Pucelle.
506 JEANNE DA RC.
Pendant la cérémonie du sacre (17 juillet), tous les regards de la foule, entassée dans la cathédrale de Reims, se portaient sur l'héroine debout derrière le trône royal, son étendard à la main :
— « Il a été à la peine, disait-elle, il est juste qu'il soit à l'honneur ! »