LES PREUX
L'histoire militaire du moyen âge a été faite plusieurs fois.
De plus érudits ont raconté les faits d'armes des preux, et, pour avoir une idée précise de l'armement et de la tactique des armées françaises, depuis l'époque Carlovingienne jusqu'à la Renaissance, il suffit d'étudier les tomes V et VI du Dictionnaire raisonné du mobilier français, par M. Viollet-le-Duc.
C'est ce que nous avons fait nous-même.
En puisant aux sources indiquées par le savant architecte , nous avons choisi deux exemples des prouesses féodales : la bataille de Bouvines et la Septième croisade. L'une et l'autre mettent d'autant mieux en lumière la composition et la tactique des grandes armées féodales, qu'elles ont été racontées par des témoins oculaires : Bouvines, par Guillaume le Breton,
chapelain de Philippe-Auguste ; l'expédition d'Egypte,
par le sire de Joinville, compagnon de gloire et d'infortune de saint Louis.
CAMPAGNE DE 121 i.
Jean sans Terre avait formé contre Philippe-Auguste, son suzerain, une vaste coalition, où étaient entrés l'empereur d'Allemagne, Othon IV de Brunswick, Ferrand comte de Flandre, Renaut de Boulogne, les ducs de Brabant, de Lorraine, de Limbourg et le comte de Hollande.
Les coalisés s'étaient, à l'avance, partagé le royaume qu'ils voulaient conquérir. Othon, à la tète de 100.000 hommes, marchait de Valenciennes vers Tournay, pendant que le roi d'Angleterre envahissail le Poitou '.
Philippe-Auguste, après avoir convoqué ses vassaux, ses arrière-vassaux et la milice des communes, planta l'oriflamme de Saint-Denis^ sous les murs de Tournay. 20.000 cavaliers et 39.000 piétons se groupèrent autour de l'oriflamme.
1 Jean sans Terre venait de mettre le siège devant la forteresse de la Roclie-aux-Moines, lorsqu'à l'approche de Louis VIII, fils de Philippe il s'enfuit lâchement bien qu'il eût une armée supérieure en nombre.
"- Dans l'inventaire du trésor de Saint-Denis, en 1334, l'oriflamme est mentionnée comme : « un étendard d'un cendal {étoffe précieuse) fort épais fendu par le milieu, en iaçon d'un gonfanon fort caduc, enveloppé autour d'un bâton couvert d'un cuivre doré et (muni) d'un fer longuet, aigu au bout. ■-
Othon leva son camp de Valenciennes et s'avança jusqu'à Mortagne, à six milles de Tournay. Les deux armées restèrent quelque temps à deux lieues l'une de l'autre, chacune hésitant à prendre l'offensive.
« Le roi proposa d'aller attaquer l'ennemi, mais les barons l'en déconseillèrent, parce que les avenues étaient étroites et difficiles jusqu'à eux.
« Il fut donc ordonné qu'on retournerait en arrière, le 27 août 1214, et qu'on entrerait, par une autre plus pleine voie, en la contrée de Hainaut.
« Mais autrement advint qu'on ne s'était proposé, car Othon se mut, en cette même matinée, du châtel de Mortagne et chevaucha, tant comme il put, après le roi, en batailles ordonnées ■ . »
C'est-à-dire en trois colonnes :
Celle de gauche, conduite par le comte Ferrand, se composait de la noblesse flamande et hollandaise ;
Celle du centre, sous le commandement direct de l'empereur, comprenait 800 hommes d'armes du Brunswick, l'infanterie allemande et un corps de réserve de 16.000 Saxons ;
Celle de droite, sous Renaut de Boulogne l'âme de la coalition , « homme aussi subtil de parole que vaillant de la main, » était formée des vassaux de Renaut, des vieilles bandes de routiers et de brabançoiis * qu'il
i Guillaume le Breton [Histoires des gestes de Philippe- Auguste. — Tome XVI du Recueil des historiens de France).
2 < Au XIP siècle, les grands feudataires entretenaient des bandes soldées, composées de gens à pied et à cheval, connues sous le nom de
24i LES ARMÉES FÉODALES.
avait prises à sa solde, et de 6.000 chevaliers ou archers anglais, conduits par le comte de Salisbury, frère naturel de Jean sans Terre.
L'empereur Othon, le comte de Flandre et Renaut de Boulogne avaient juré de ne s'attaquer qu'au roi.
Bataille de Bouvines (27 août 1214} '.
Depuis le matin, l'armée française défilait par le pont de Bouvines, sur la route de Tournay à Lille. L'avantgarde, formée par la chevalerie de l'Ile de France, sous le connétable de Montmorency, était déjà au delà de la
coteraux, brabançons ou routiers, bandits d'une cruauté implacable, c Louis VII en prit quelques-unes à sa solde ; mais il dut bientôt y renoncer et, dans l'entrevue de Vaucouleurs, en H6o, il fut stipulé entre lui et l'empereur Frédéric, qu'aucun d'eux ne prendrait de routiers à son service. Si quelque noble les employait, les évêques et les seigneurs devraient marcher contre lui et appeler le roi, au cas où. le coupable serait assez puissant pour les braver.
• Henri II d'Angleterre fut moins scrupuleux ; dans ses longues querelles avec ses fils, les deux partis se soutenaient avec les routiers (1175j.
« Philippe-Auguste prit à sa solde (à raison de 1000 livres par jour, s'il taut en croire Guillaume le Breton) un célèbre chet de bande Cadoc. qui lui rendit de grands services dans ses campagnes contre Jean sans Terre; mais Cadoc commit tant d'exactions qu'il fallut l'emprisonner en 1213, et renvover les brabançons.
« En 1214, ces bandes avaient pour chef Hugues de Boves, qui offrit leurs services au comte de Flandre et à Renaut de Boulogne. »
( Edgard Boutaric, Institutions militaires de la France avant les armées permanentes. Paris. Henri Pion, 1863.)
* D'après Henri Martin. Lislienneet Sauvan, Adrien Pascal, Guizot et les chroniqueurs.