CHYPRE
Depuis 1187, Jérusalem appartenait au soudan du Caire. Saint Louis, par une haute conception sLratégique, résolut de porter la guerre en Egypte.
Aussi me plait le bon seigneur Qui le premier marche à la guerre, A cheval, armé, sans frayeur :
On prend cœur rien qu'à le voir faire. El quand il entre dans le champ, Chacun rivalise en marchant, Chacun l'accompagne où qu'il aille.
Car nul n'est réputé bien né S'il n'a reçu, s'il n'a donné Maint noble coup dans la bataille.
Je vois lance et glaive éclatés Sur l'écu qui se fausse et tremble.
Aigrettes, casques emportés, Les vassaux férir tous ensemble, Les chevaux des morts, des blessés, Dans la plaine au hasard lancés...
Allons ! que de sang on s'enivre !
Coupez-moi des tètes, des bras, Compagnons, point d'autre embarras.
Vaincus, mieux vaut mourir que vivre I
Je vous le dis, manger, dormir, N'ont pas pour moi saveur si douce:
Que quand il m'est donné d'ouïr :
« Courons, amis, à la rescousse 1 s D'entendre parmi les hallicrs Hennir chevaux sans cavaliers, Et gens crier : « à l'aide ! à l'aide ! ^ De voir les petits et les grands Dans les fossés rouler mourants c A ce plaisir tout plaisir cède! »
A cet effet, il fit réunir des approvisionnements considérables dans l'ile de Chypre*, où il donna rendez-vous aux princes dépossédés de la Palestine et à tous ceux des barons de la chrétienté qui songeaient encore à délivrer le saint Sépulcre.
Chypre appartenait à un Français, Henri de Lusignan, qui concourut activement aux préparatifs de la croisade.
Saint Louis, débarqué à Limisso, le 17 septembre 1248, perdit plusieurs mois, non-seulement à négocier avec les Tartares Mongols, qui lui proposaient de tenter une diversion contre Bagdad et Damas, mais encore à obtenir de Gênes, de Venise et de Pise, de nouveaux moyens de transport pour aborder en Egypte.
A défaut d'une marine nationale, il avait fallu recourir, pour le voyage à Chypre, à des navires marchands qui ne voulaient pas aller au delà.
C'était vraiment tenter l'impossible que de songer à des conquêtes d'outre-mer, sans une flotte à soi et sans une armée régulière et disciplinée, prête à suivre partout son chef au premier signal.
1 « Quand nous vînmes en Chypre nous trouvâmes vivres à foison par la prévoyance du roi. Sur la rive de la mer, il y avait si grande quantité de tonneaux de vin, achetés depuis deux ans et mis les uns sur les autres, qu'à distance il semblait que ce fussent granges. Les l'romenls et les orges formaient des montagnes à travers les champs; mais, exposés à la pluie depuis longtemps, ils avaient germé et l'herbe v poussait. » (Joinvillc, Histoire de saint Louis.)
DÉBARQUEMENT DEVANT DAMIETTE (i249). 2S7
Malgré le soin qu'avait pris saint Louis de s'assurer une base d'opérations^ un centre d'approvisionnement et des alliances, les hésitations et les lenteurs de la milice féodale firent manquer tous ses projets.
Les barons croisés voulurent attendre les retardataires. On hiverna à Chypre, on consomma la plus grande partie des approvisionnements et une première épidémie fit de nombreuses victimes. Au lieu d'attaquer le Soudan d'Egypte à l'improviste, on lui avait laissé tout le temps d'appeler l'islamisme à son aide, do réunir une puissante armée et de convoquer ses Mameluks.
DÉBARQUEMENT DEVANT DAMIETTE (13 mai -1249)
Ce ne fut que le 13 mai 1249 que 1.800 vaisseaux, grands ou petits, quittèrent l'île de Chypre, en emportant 2.800 chevaliers français, latins ou anglais, avec leurs suites de sergents, d'archers, d'abalétriers et de valets.
Il n'y en eut que 700 que le vent sépara du roi « pour les mener en Acre et en autres terres étranges. »
^c Le jeudi après Pentecoste, arriva le roi devant Damiette et là, trouvâmes tout le pouvoir du Soudan sur la rive de la mer. C'était une belle armée. Le Soudan portait des armes d'or, que le soleil faisait resplendir.
« Le bruit que faisaient les Sarazinoiz avec leurs cors et leurs tymbales était épouvantable à ouïr. 5>
Le roi, malgré son conseil, voulut débarquer dès le
lendemain. Joinville prit terre un des premiers.
« Il y avait sur la plage une grosse bataille d^ Turcs, qui comptait bien 6.000 cavaliers. Sitôt qu'ils nous virent à terre ils vinrent à nous, férant des esj)erons ; nous fichâmes les pointes de nos écus dans le sable, ainsi que le fust de nos lances et les pointes vers eux.
YiolUl-h-Htic,
Fig. 89.
<c Quand ils comprirent que nous allions leur en donner dans le ventre, ils tournèrent ce devant derrière et s'enfuirent
« A notre gauche, arriva la galère du comte de Japhe,
DliBARQUE.ME.NT DEVANT DAMIETTE (iSiO). 2o9
toute peinte à ses armes ; il y avait bien 300 nageurs, chacun ayant une targe avec un panoncel armoirié ; la galère s'avançait au bruit des panonceaux et clos cors sarrasins, dont elle était remplie.
D'après Viulkt-le Duc.
Fis. 90.
« Sitôt que la galère fut échouée, le comte et ses chevaliers en saillirent, moult bien armés et attirés, et ils vinrent se ranger à côté de nous, après avoir fait tendre leurs pavillons.
« Sitôt que les Sarrasins virent ces pavillons, ils revinrent, férant des éperons pour nous courre sus, mais, quand ils virent que nous ne fuïons pas, ils se retirèrent de nouveau.
« A notre droite, à une grande portée d'arbalète, atterrit la galère qui portait l'enseigne de saint Denis. Quand le roi la vit sur la plage, il saillit en la mer,
avec de l'eau jusqu'aux aisselles, et, l'écu au col, le heaume en tète, le glaive ( la lance ) à la main, il vint jusqu'à sa gent qui était sur la rive. En voyant les Sarrasins, il mit le glaive dessous l'aisselle, l'écu devant lui, et il aurait couru sus à l'ennemi, si les prudoshommes qui l'entouraient l'eussent souffert ' . »
Les Sarrasins envoyèrent trois pigeons messagers au
' Il est intéressant de rapproclicr ce débarquement de celui des croisés dans le Bosphore, en 1204. Voici le récit de Villehardouin :
« Et le matin tut bel, après le soleil un peu levant. L'empereur Alexis nous attendait à grants batailles et à grants conrois (en grand ordre), de Tautre part. Et on sonne les bozines (trompettes). Les croisés ne demandent pas chacun qui doit aller devant : mais qui avant peut, avant arrive
» Et les chevaliers issirent des vaisseaux et saillirent en la mer jusqu'il ceinture, tout armés, les heaumes lacés, les glaives cs-mains, et les bons archers et les bons arbalestriers, chacune compagnie où. endroit elle arriva (prit terre comme elle put).
» Et les Grecs tirent moult grand semblant de les retenir. Jlais quand ce vint aux lances baissées, les Grecs leur tournent le dos et s'en vont fuyant en leur laissant le rivage. <■
La figure 91 représente Thomme d'armes de la seconde moitié du XIIP siècle, d'après les vignettes des manuscrits de cette époque. Le système des brides est léger et rappelle les formes orientales. Il en est de même des bandes de mailles du poitrail et de la croupière. La selle est d'ailleurs complètement occidentale. L'homme est habillé d'une cotte d'armes d'étoffe sur un haubert de mailles, avec chausses également de mailles. Le camail est lait de peau, et le bacinet léger est nmni d'une visière qui couvre entièrement le visage quand elle est abaissée. Point de housses, point de têtière armée. Outre l'épée suspendue au baudrier, une seconde est allachée à l'arçon de devant de la selle. La partic des rênes qui tient aux branches du mors est faite de chaînettes, afin de résister aux coups. On attachait même parfois deux épi'es à l'arçon de devant. (VioUet-le-Duc, Mobilier. — Harnais, page 46.)
DKBARQUKMENT DEVANT DAMIKTTK (li'ii)).
Viollel-U-Dut
Fi-. !)1.
Soudan, pour le prévenir du débarquement ; mais aucun secours n'arrivant, ils évacuèrent Damiette après avoir incendié les magasins.
D'après VioUet-le-Duc.
Fig. 92.
Damiette pris, au lieu de marcher sur le Caire, le roi voulut attendre son frère, le comte de Poitiers, qui amenait V arriére-ban de France ' .
Pour que les Sarrasins ne pussent pas entrer à cheval dans le camp, il le fit enclore de grands fossés, « et sur les fossés on postait, tous les soirs, des arbalétriers et des sergents, ainsi qu'aux entrées de l'ost {du camp). ->
« Depuis Charlemagne, qui avait si bien connu le prix du temps, les héros du moyen âge semblaient l'avoir oublié. Ils savaient gagner une bataille, con-
1 Quand le suzerain voulait faire la guerre, il convoquait ses vassaux par un appel public, qui était le ban. Ceux qui étaient dispensés par le suzerain de répondre à ce premier appel, les retardataires ou les plus éloignés, devaient répondre à une seconde coavocaLion : ceuxlà formaient l'arrière-ban.
LE CAM1> D'ACUMOUN(12oO) 263
(luire un siège, mais ils ne savaient pas faire la grande guerre*. »
Quand, cinq mois après, l'armée remonta la rive droite du Nil, elle fut, faute d'équipages de ponts, arrêtée à chaque pas par les dérivations du fleuve et par les canaux.
LE CAMP D'ACnMOUN (1250).
A l'emboucliure du canal d'Achmoun, en face do Mansourah, le roi résolut de jeter une digue entre les deux rives du canal.
Les Sarrasins gardaient la rive gaucho.
Pour protéger les travailleurs, on construisit deux beffrois appelés chas-chastiaux" .
C'étaient des galeries couvertes, roulantes et flanquées de tours en charpente avec un double toit de planches et de claies. Le tout était recouvert de cuirs verts ou d'épaisses étoffes de laine. Derrière les chastiaux on fit deux abris en charpente, pour protéger les arbalétriers qui tiraient sur les seize engins de l'ennemi.
<^ Jocelyn de Cornant, notre mestre engingneur {ingé- 7iicur) flt construire en toute liâte 18 machines de jet. >>
' Henri Martin. Histoire de France.
'^ Les chas-chaslels étaient les beffrois ou les tours mobiles en boia, qu'on dressait devant les remparts assiégés, et dont la partie intcrieuro servait à abriter les travailleurs : c'est l'hélépole desGrecs (p. 57, iig.l2).
On les façonnait le plus souvent avec des bois verts, atln de rendre
SGV
<c L'on commença la digue dans la semaine de Noël, mais c'était agir en aveugle , car les Sarrasins élar-
Viollet-le-Duc.
Fig. 93. »
gissaient à mesure la rive opposée et défaisaient, en un jour, ce que nous avions construit en trois semaines. »
plus difficile leur destruction par le feu. Ils étaient d'ordinaire posés sur quatre roues, et mus au moyen de cabestans, montés dans l'intérieur même de l'engin.
Le labeur de Vengingneur consistait à bien calculer la hauteur de la muraille, afin de pouvoir, au moment opportun, abattre le pont mobile sur les créneaux attaqués.
• Figure de l'Histoire d'une forteresse, par j\I. Viollet-le-Duc. Paris. Hetzel, 1876. Nos remerciements à l'éditeur, qui a bien voulu nous communiquer deux de ses clichés.
Lo camp chrétien fut entouré de fossés du côté de Damiette, afin de l'abriter des insultes de la cavalerie.
Le comte d'Artois (oncle du roi), campé le long du canal, gardait les chas et les machines pendant le jour. Le roi et le comte d'Anjou faisaient face au Caire ; le comte de Poitiers et les chevaliers de Champagne face à Damiette ; ceux-ci prenaient la garde aux machines pendant la nuit.
« Un soir, que nous guiettions (gardions) les chaschastiaux, les Sarrasins approchèrent pour la première fois un engin appelé perrière, et ils mirent le feu grégeois dans la fronde de l'engin (Fig. 57, p. 138).
« Le premier coup tomba sur la chaussée entre nos deux chas-chastiaux. Nos esteigneurs se hâtèrent d'éteindre le feu ; et, comme ils étaient abrités par nos deux tours de charpente, les Sarrasins tirèrent en l'air et le pylet (la fusée) retomba tout droit sur eux.
« Ce feu grégeois venait à nous aussi gros que tonnel de verjus, en laissant une traînée aussi longue qu'une lance, avec autant de bruit que la foudre du ciel. Il semblait un dragon volant par l'air, et il jetait une si grande clarté, que l'on y voyait dans le camp comme en plein jour. Trois fois dans la soirée ils nous le jetteront avec la perrière et quatre fois avec les arbalètes-àtour [balisles ou espringoles). » (Fig. 94.)
Ce danger, qui paraît surnaturel, trouble les croisés;
ils se mettent à genou et demandent à Dieu la force « de ne pas abandonner les défenses qu'on leur a baillées à garder », pendant que le saint roi, les mains tendues vers le ciel, dit en pleurant : « Biau sire Dieu, gardez-moi ma gent ! »
Fi-. 94. >
Les Arabes avaient surpris le secret de cette composition mystérieuse, que les Grecs avaient employée à la défense de Constantinople. « Inventée en 668, par Cal-
1 Celte esipringole, que nous empruntons à la remarquable (jtudo, en deux volumes, du prince Louis-Napoléon Bonaparte, Sur le 'passé et l'avenir de rartillerie (Paris. Dumaine, 1846), c'est l'arbalète à tour, c'est le canon de campagne des croisades.
Nous avons accepté avec empressement l'offre que nous a faite notre éditeur, M. Dumaine, d'utiliser les beaux cuivres de cet ouvrage, continué, en 1862, par M. le général Favé.
linique, cette substance, tantôt foudroyante, tantôt incendiaire, était un mélange de salpêtre, de poix, de résine, d'huile, de jaune d'œuf, de suif ou d'ingrédients analogues, choisis, pesés, cuits, pétris suivant les caprices des artiflciers.
« Cette trituration produisait un corps gras solide, qui se liquéfiait par la chaleur et s'attachait aux objets qu'il atteignait ; on ne pouvait l'éteindre qu'en l'étouffant.
« Nous employons encore aujourd'hui une substance analogue, c'est la roche à feu ' . »
Les Arabes lançaient le feu grégeois avec de longs tubes d'airain, avec de grandes arbalètes ou dans des pots fermés {fusées volantes ou pots à feu) '\
« Les Sarrasins, ajoute Joinville, amenèrent la perrière en plein jour, et ils jetèrent le feu grégeois en nos chas-chastiaux. Leurs engins couvraient de grosses pierres la chaussée et les approches des chastiaux, si bien qu'on dut les laisser brûler. »
Un nouveau chas que le roi fit construire avec le bois
' Général Suzane. Histoire de rartillerie française. Paris. Ilctzcl,
2 Anne Comnône donno la recette du fou grégeois employé on UOG par les défenseurs de Durazzo. « On mêle la poix et la sève de quelques arbres verts; on broie ce mélange avec du soufre et on le tasse dans de petits tuyaux de roseau, dans lesquels on l'introduit, par un souille violent et continu comme celui d'un joueur de flûte. Ensuite, on l'en-flamme en appliquant le fou à l'extrémité et, comme un météore brûlant, il tombe sur les objets qui lui sont opposés. Les gens de Durazzo, se trouvant face à face avec les Normands, leur brûlèrent ainsi la barbe et le visage. •
2C8 LES ARIVIÊES FÉODALES.
des navires eut le même sort. Alors il fallut renoncer à endiguer le canal d'Achmoun. Le conseil des barons résolut de le passer à gué, pour aller attaquer le camp sarrasin de la rive gauche.
Bataille de Mansourah (5 mars 1230).
Dès l'aube du mardi gras, le roi se dirige vers le point de passage, avec le gros des chevaliers. Il laisse à la garde du camp le duc de Bourgogne, le roi de Chypre et les barons de la Palestine.
Les chevaliers du Temple forment la pointe d'avantgarde. Le comte d'Artois marche à la tête de la seconde bataille, suivi du comte de Salisbury et des chevaliers anglais.
A quelque distance, viennent le roi et les grands feudataires, chacun à la tête de sa bataille.
Le canal franchi, les Templiers s'arrêtent : c'est l'ordre du roi.
Mais aussitôt que le comte d'Artois a passé le canal, il fond sur les mameluks, qui s'enfuient devant lui. «Le grand maître du Temple, Guillaume de Sonnac, lui mande que : « ce serait grande vileinnie d'aller devant « eux, quand ils doivent marcher après, » et il le prie de se conformer à l'ordre de marche réglé par le roi.
« Le comte ne sait que répondre, mais un chevalier d'Artois, Foucaut du Merle, qui n'en+end pas ce colloque, continue à crier :
« Or à eulz ! or à eulz !
BATAlLLi: DE .MAXSOURAII (12o0). 269
« Alors les Templiers, pensant qu'ils seraient honnis s'ils se laissaient devancer par le comte d'Artois, férircnt des éperons à qui mieux mieux et chassèrent les mameluks à travers les rues de Mansourah, jusqu'aux champs, par devers Babiloine ('.e Caire). »
D'après \ toile l-ie-Dac.
Vxz. 9u.
Quand, après cette charge folle, il iallat revenir et rejoindre le gros de l'armée, les mameluks avaient barricadé les issues de la ville, et les terrasses des maisons étaient couvertes d'archers.
Les chevaliers, criblés « à grand force de traits et d'artillerie, » c'est-à-dire de flèches, de pierres et de poutres, furent renversés sous leurs chevaux.
Robert d'Artois, Salisbury, 300 chevaliers français, presque tous les croisés anglais et 280 chevaliers du Temple, restèrent écrasés dans les rues étroites de Mansourah.
Le corps de bataille n'avait pas pu secourir l'avantgarde, parce que les Musulmans avaient assailli les bannières, à mesure qu'elles passaient le canal. Au
lieu d'escarmoucher à distance, à coups de flèches et de carreaux d'arbalètes, ils avaient présenté leur nuée compacte au choc des chevaliers. Ceux-ci, séparés par petites troupes, restèrent entourés, de toutes parts, d'ennemis alertes, insaisissables, que rien ne lassait.
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Camp (hoisé'
Fis. S6.
Le roi combattait au premier rang.
D'après VioUet-le-Duc.
Fi-. 97.
« Oncques si bel homme armé ne vis. Il paraissait par-dessus tous, depuis les épaules; il avait son heaume,
qui était doré et moult bel, sur la tète et une épée d'Allemagne en sa main. »
Les mameluks étaient armés de la lanco.
« Je vis à ma portée, raconte Joinville, un Sarrasin, qui montait sur son cheval, pendant qu'un sien chevalier lui tenait le frein. Comme il prenait la selle à deux mains pour monter, je lui donnai de mon glaive pardessous les aisselles et je le tuai. Quand son chevalier vit cela, il lâcha le cheval de son seigneur et, me donnant de son glaive entre les deux épaules, il me coucha sur le col de mon cheval et me tint si pressé que je ne pouvais tirer l'épée qui était à ma ceinture. Heureusement, je pus tirer mon épée d'arçon (Fig. 91, p. 261), et quand il me la vit brandir, il retira sa lance et me laissa. »
Le soir, le roi parvint à rallier un grand nombre de bannières au bord du canal. Le camp sarrasin ayant été évacué pendant la bataille, les croisés s'y installèrent, après avoir chassé les Bédouins qui le pillaient.
Les machines et les engins à lancer le feu grégeois « qui avait tant grevé les Franks » restèrent en leur pouvoir ainsi que les vastes retranchements, que les Sarrasins avaient construits sur la rive gauche du canal, en face du camp chrétien.
Deux jours après, une nouvelle armée égyptienne vint donner l'assaut aux lignes conquises.
« Sur le midi, l'émir fit sonner les timbales et tambours, et les musulmans vinrent aux chrétiens, en manière de jeu d'échecs. »
A l'infanterie, qui jetait le feu grégeois, étaient mêlés, par troupes serrées, 4.000 mameluks richement armés. Les Bédouins attaquèrent au même moment le pont de bateaux, que les croisés avaient jeté sur le canal pour réunir les deux camps, et ils tentèrent de couper les communications de l'armée du roi avec le corps du duc de Bourgogne.
Ceux des croisés qui pouvaient encore se tenir debout se partagèrent la défense des retranchements déjà assaillis et de tous côtés franchis par les Infidèles.
« Beaucoup se battaient sans heaume et sans haubert, ne les pouvant supporter pour les plaies et contusions qu'ils avaient reçues en la journée du mardi gras. »
Les gens du comte d'Anjou reculaient, et lui-même allait périr, lorsque le roi, son frère, le dégagea par une charge vigoureuse, c Le bon roi porta et endura maints coups et son cheval eut la crinière brûlée par le feu grégeois. »
Derrière la bataille du comte d'Anjou, venaient celle des barons anglais et celle de Gauthier de Châtillon, « pleine de prudeshommes et de bonne chevalerie. » Ces deux batailles se défendirent si vigoureusement que les « Turcs ne les purent percer ni rebuter. »
Puis venait le grand maître du Temple, avec ce qui restait de ses chevaliers. Ils se servirent des engins à
lancer le feu grégeois, mais ils furent assaillis d'une telle quantité de pyles % que la terre en était jonchée derrière eux. Guillaume de Sonnac fut tué.
« Après le Temple, la bataille du sire de Malvoisin s'étendait jusqu'à un jet de pierre du Nil ; elle eut grand'peine à éteindre le feu grégeois qu'on lui lançait.
« A sa droite, était notre bataille de Champagne % séparée de l'ennemi par les chevaliers du comte de Flandre, qui coururent sus aux Sarrasins aigrement et rigoureusement, à pied et à cheval.
« Je fis tirer nos arbalétriers sur les mameluks, qui s'enfuirent. Alors les chevaliers flamands, franchissant le retranchement, fondirent sur les piétons sarrasins et les déconflrent.
« Après, venait la bataille du comte de Poitiers ; elle était à pied, lui seul était à cheval. Cette bataille fut promptement déconfite et déjà les Sarrasins emmenaient le comte, lorsque les bouchers et autres hommes et femmes, qui vendaient les vivres et denrées de l'ost, coururent avec de grands cris aux païens et leur arrachèrent leur prisonnier. »
La ferme contenance des barons do la Palestine et de l'île de Chypre obligea l'émir à la retraite.
1 Pylc : pihim; le terrible javelot romain a disparu depuis longtemps ; mais son nom a été conservé.
2 Joinville en était le chef.