CHAPITRE XI Le prophète
Savonarola n'était pas homme à reculer. Il s'avançait dans les rues de Florence avec la sérénité de l'apôtre et la confiance du prophète. Il n'y avait pas deux minutes qu'il avait dépassé le seuil du couvent, que la population qui n'était point sur la place du Palais sortait sur son passage et lui formait spontanément un cortège.
Les paroles qui bourdonnaient aux oreilles de fra Geronimo et de ses compagnons étaient bien de celles qui pouvaient le mieux soutenir leur courage.
— Vivat ! disaient les uns, pressons-nous pour l'entendre à notre aise. Ecoutons la parole de l'élu du Seigneur.
— Gloire au prophète! disaient les autres, gloire à celui qui travaille à faire, de la ville la plus corrompue de l'Italie, la plus pure et la plus florissante !
— Sans la pureté dans les moeurs, ajoutait un vieillard, on ne peut fonder la liberté.
— Vivat ! le voici ! le voici ! disait tout le monde, — longs jours à dom Geronimo! Vive le père du peuple î vive l'envoyé du Très-Haut ! Gloire au prophète du Seigneur.
Mais il y avait plus d'un parti à Florence ; trois surtout dominaient : les pénitents, les gris et les enragés. Les pénitents voulaient la réforme absolue dans le gouvernement et dans l'Église, — les gris conspiraient dans l'ombre pour la restauration des Médicis, — les enragés, c'est-à-dire la jeunesse noble et riche, voulaient un gouvernement oligarchique, calqué en partie sur celui de Venise. Aussi, la marche du prieur des dominicains fut-elle accueillie de quelque opposition.
— A bas l'athée ! criaient les giis, à bas l'hérétique ! au bûcher ! au bûcher !
— Silence! s'écriait la masse du peuple, respect et soumission au père des opprimés ! Laissez passer le saint pasteur au milieu de son troupeau !
— Au bûcher le moine renégat ! reprenaient en chœur les gris et les enragés.
LES BATARDS DE RORGÎA
J'y compte bien, le frère de ma Léona est mon frère. (Page 98.)
— Ce sont des hommes payés ! répondaient les pénitents avec mépris.
— Un bon coup de stylet à celui qui insultera notre père, disait avec l'énergie du geste et du regard un vigoureux portefaix des quais de l'Arno.
Enfin, les trois dominicains arrivèrent sur la place du Palais, et leur entrée fut saluée par les bravos les plus frénétiques ; les femmes surtout se faisaient remarquer par leur exaltation, et les enfants eux-mêmes, partageant l'enthousiasme de leurs parents, grimpaient aux colonnes des portiques, et mêlaient leurs voix fraîches et sonores à ces crix d'amour.
Cinq centimes ill. Ile.
Chacun invitait Fra Geronimo à prendre la parole, et quand il fut parvenu à cet endroit des Lanzi oti s'élève aujourd'hui le fameux Persée de Benvenuto Cellini, il ne put se refuser à l'unanimité des prières. Il ne savait oii se placer pour dominer cette foule avide de l'entendre, surtout depuis que la chaire des églises lui était interdite; mais la foule industrieuse improvisa une estrade avec une merveilleuse rapidité. Une charrette se trouvait là qui, en un instant, fut couverte de fleurs et de feuillages li\Tés avec empressement par les paysannes. Quand une population tout entière est animée d'un même esprit, elle est admirable d'ensemble. Savonarola monta sur cet échafaud fleuri, dont les marches étaient également jonchées de fleurs et de feuillages ; et ce ne fut que lorsqu'il y fut parvenu tout à fait qu'il s'aperçut que cet escalier n'était autre que les épaules des plus enthousiastes.
Pendant ce temps, le marquis de Valaperta était revenu sur la place, et, groupé avec les plus turbulents des enragés, se tenait à distance de cette humble charrette, transformée soudain en un triomphant autel. Un moine quêteur, car à cette singulière époque les divers ordres vaquaient à leurs habituelles fonctions, malgré l'effervescence et le peu de sympathies du peuple pour les religieux d'une autre congrégation que celle de Savonarola, un moine quêteur, disons-nous, aborda le marquis et lui demanda la chairité.
— Volontiers, cher père, dit Gaetano, voici un sequin, mais à une condition : c'est que vous combattrez de dessus cette borne, du haut d'une fenêtre ou des marches du palais, le révérend fia Geronimo.
— Je le reçois, monseigneur, répondit le moine, et le remettrai fidèlement au père franciscain qui a résolu de faire ce que vous souhaitez si chrétiennement.
• — Ah I il y aura donc une réponse?
— Oui, mon fils, et une si belle qu'on en parlera longtemps, répondit le moine en s' éloignant tortueusement.
— Çàl firent quelques jeunes gens, laisserons-nous donc brailler ce moine? — ' Silence I faites silence 1 vive Savonarola!... répondit la foule. — Qu'il
parle!... Ecoutez I
— Taisez-vous donc, messieurs, puisqu'il y aura une réponse ! Le silence s'établit dans toute la place comme par enchantement.
— Mes frères, dit Savonarola, je consens à élever encore une fois ma faible voix au milieu de vous, mais c'est pour vous supplier de renoncer à vous occuper davantage d'un pauvre pécheur qui n'a pu trouver grâce devant le Seigneur, puisqu'il est désormais réduit au silence.
— Au néant l'excommunication! fit la foule avec explosion, — au néant I
— Messieurs, dit Gaetano, admirez la belle goutte d'huile que le saint homme vient de jeter sur le feu!
Savonarola fit un geste, le silence régna de nouveau dans cotte mer de têtes ardentes.
— Les grands de la terre, reprit-il, se sont émus des faibles paroles du pauvre moine; et, où je mettais l'esprit et l'inspiration de la Divinité, ils ont vu des blasphèmes impies et des excitations coupables à la révolte. — Hélas ! mes amis la vérité a toujours parlé par ma bouche : j'ai dénoncé à votre indignation les menées criminelles des oppresseurs et des tyrans.
— C'est vrai! c'est vrai.! Vive le père du peuple! répondit la foule pleine d'enthousiasme.
— Dieu a voulu cependant qu'à ma voix une réforme immense s'établît et prévalût dans la cité de Florence. Dieu a permis que Florence fût gouvernée par son peuple, et qu'il ne fût pas au pouvoir du petit nombre de disposer du sort de la multitude et d'opprimer sa liberté *.
— Vivat ! vivat ! Gloire au fondateur de la république ! cria-t-on de toutes parts.
— Je succomberai dans la lutte, reprit Savonarola avec accablement, je le prévois, mes frères, parce que la méchanceté des hommes finit toujours par triompher de celui qui s'est fait une loi de la vérité ; — mais du moins, je vous en conjure, Florentins, je vous en supplie, ne changez rien au gouvernement qui vous régit aujourd'hui. — Vous avez chassé les tyrans de votre patrie, ne rendez pas leur retour facile ni nécessaire par vos excès. — Des agrandissements importants, des prospérités infinies seront le fruit des travaux de la république florentine, tandis que les autres Etats qui refusent d'accueillir la grande réforme périront d'eux-mêmes et tomberont en poussière sous l'épée des conquérants.
Un profond mouvement se manifesta dans la foule ; l'aitention devint plus soutenue.
Savonarola reprit avec exaltation :
— Malheur, malheur aux princes qui refusent l'émancipation des peuples I malheur aux prêtres qui ne s'appuient pas sur les règles de la pureté et oublient les devoirs de la sainte mission qui leur est confiée par Dieu lui-môme ! Malheur aux princes de l'Eglise, malheur au clergé, s'ils ne réforment pas au plus vite les mœurs scandaleuses qu'ils affichent sans pudeur! malheur à son chef Alexandre, s'il persiste dans la voie impure et criminelle où il a mis le pied! Malheur aux oppresseurs, la main du Seigneur s'appesantira sur les débauchés et les parjures, et rien, non, rien ne pourra les sauver de la colère céleste!
Une explosion de vivat retentit dans la foule. Les mains se pressaient avec enthousiasme, on s'embrassait avec transport, et la voix du prophète se perdit au miheu des acclamations frénétiques; c'était du délire. Le tout entremêlé des indignations des partis opposés.
Bientôt un grand mouvement de retraite s'opéra dans la foule : deux troupes
1, Guicciardini, liv. II, ch. 1.
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de hallebardiers et d'arquebusiers débouchèrent sur la place, s'avancèrent vers le palais, dont elles déblayèrent les marches, et en même temps un moine de Tordre de Saint-François parut seul au haut du perron.
— C'est la journée des moines ! dit Gaetano de mauvaise humeur.
— Excellence, lui dit quelqu'un en le tirant par la manche, c'est la réponse ! Le marquis se retourna et reconnut la figure railleuse du quêteur.
— Silence ! faites silence ! cria l'officier qui commandait les soldats aux gens du peuple les plus rapprochés; mais ceux du fond de la place, n'ayant rien vu de ce qui se passait que le fer des hallebardes dominant les têtes, continuaient de vociférer avec une énergie croissante.
L'officier fit un signe, et le roulement lugubre des lourds tambours de cette époque parvint jusqu'aux oreilles les plus éloignées et les plus rétives. Le silence s'établit aussitôt.
Savonarola avait un organe peu étendu ; mais telle était l'avidité de toutes les oreilles qu'aucun mot de sa harangue n'avait été perdu. Le moine qui était alors sur le perron du palais, en face de Savonarola, et sur lequel tous les yeux se fixaient avec colère, avait, heureusement pour lui, la voix très-forte.
Il s'appelait fra Francesco de Fouille ; c'était, du reste, un prédicateur d'un immense talent, et qu'on savait être arrivé à Florence, envoyé par Alexandre YI, avec des pouvoirs fort étendus.
— Peuple de Florence, dit-il, seigneurs, bourgeois et manants, un bref du saint-siége menace d'envelopper toute la ville dans une excommunication générale, si ces manifestations coupables se renouvellent.
— A bas! à bas! répondit la foule d'une seule voix. Vive Savonarola I
— Peuple de Florence, reprit le franciscain, — et sa voix résonna comme un cuivre, — voici dans ma main droite la bulle d'excommunication! Obéissez tous et dispersez-vous, ou sinon j'ouvre la main, et les calamités vont s'épandre sur la cité maudite !
— Ah!... fit la foule, les femmes surtout, avec une indicible terreur.
— Obéissez, ou sinon les églises se fermeront, les enfants seront refusés au saint baptistère, les morts resteront privés de sépulture, et la malédiction du Seigneur vous plongera dans un abîme de désolation !
Un sourd murmure d'effroi plana sur toute cette foule, domptée tout à coup par la menace de cette arme terrible qui, à cette époque de foi sincère et d'aveuglement fanatique, avait toute la force d'un fléau céleste et était redoutée cent fois plus encore que les inondations, l'incendie ou la peste.
— Malheur! malheur! malheur sur moi! fit la voix pure de Savonarola.
— Place, reprit le fi-anciscain, faites place à la justice de Dieu!
Les hallebardiers s'avancèrent, et la foule s'écarta, gagnant les rues et ruelles adjacentes et les portiques. La place resta presque entièrement vide à l'endroit où, un instant auparavant, elle était remplie d'une manière si compacte, à l'angle
du portique où se trouvait la charrette fleurie du réformateur. Quatre hallebardiers montèrent sur la charrette, en firent descendre fra Geronimo et se saisirent de lui, ainsi que des deux moines qui l'avaient accompagné.
— C'est une indignité!... s'écria le petit nombre resté dans le fond de la place; arrêter notre père !...
— Mais défendez-le donc, lâches ! criaient quelques femmes qui n'avaient pas entendu la menace d'excommunication.
— De quel droit, dirent les deux compagnons de Savonarola, ose-t-on porter la main sur les minisires du Seigneur?
— Ordre du général de l'ordre de Saint-Dominique, répondit le franciscain.
— Trahison et faiblesse des hommes! s'écrièrent les deux moines.
— Ma vie est à Dieu, prenez-la! fit Savonarola.
En ce moment un homme parut, qui se plaça entre les deux moines et celui qui déjà laissait éclater la joie du triomphe. C'était messer Nicolo Machiavelli.
— Par ordre de la seigneurie, dit-il, que fra Geronimo soit libre !
— Vivat ! vivat ! s'écria la foule avec les transports les plus fous ; car la nouvelle circula dans le peuple avec la rapidité de la foudre, et la place s'était remplie de monde comme par enchantement.
Mais un roulement de tambours commanda le silence. Le franciscain était un moine à passion ardente, il n'était pas homme à s'avouer vaincu, et comptait sa vie pour rien, car il savait qu'elle pouvait être utile à la cause qu'il servait. D'ailleurs, il venait de puiser du courage dans le regard d'un homme qui, resté dans l'intérieur du palais, était caché à tous, excepté pour lui, derrière les plis d'un rideau.
— Peuple de Florence, reprit-il. Dieu m'est témoin qu'avant de vous envelopper dans la malédiction, j'ai le plus ferme désir d'épuiser tous les moyens de conciliation. On vous trompe, vous êtes les jouets innocents d'une habile influence, et l'on a même été jusqu'à vous aveugler par de prétendus miracles.
— C'est vrai, c'est vrai ! s'écria la foule, Savonarola a ressuscité un mort !
— Mensonge! répliqua le franciscain, tout étonné du silence dédaigneux gardé par le réformateur; mensonge ! Assurément je me regarde comme un trop grand pécheur pour que Dieu m'accorde jamais la grâce de faire un miracle ; mais je fais le sacrifice de ma vie si celui qui vous entraîne veut sacrifier la sienne. Nous entrerons tous deux dans un bûcher ardent; j'y périrai, moi, je le sais; mais s'il est réellement prophète, lui, Dieu le sauvera!
— Nous acceptons ! répondirent avec ardeur les deux compagnons de Savonarola.
Savonarola avait levé ses regards vers le ciel avec la résignation du martyr. Il comprenait le piège, il se laissait rouler dans l'abîme.
Ce singulier défi mit fin à toute agitation ; Savonarola et ses compagnons regagnèrent le couvent de Saint-Marc, et la foule s'écoula silencieuse.
— Qu'il &e tire de là ! fit Gaetano à son entourage, en éclatant de rire.
— Mauvaise journée pour la république ! murmura Machiavel en rentrant au palais.
Il se dirigea vers une petite salle du rez-de-chaussée, et quand il y entra, le bruit qu'il fit en refermant la porte ne put faire sortir de sa rêverie un homme enveloppé d'un manteau et qui, en partie caché par les rideaux de la fenêtre, suivait d'un œil profond et attristé la disparition des derniers vestiges de l'agitation populaire.
C'était dom César Borgia, le cavalier au sequin d'or de la porte San Gallo.
— Sa réputation de prophète est attaquée, murmurait-il, il est perdu... Et pourtant c'était un homme fort.
— Mieux que cela, monseigneur, répliqua Machiavel en s' approchant, — un juste I
— Signor Machiavel, croyez-vous fermement qu'avec lui vous marchiez ?
— Florence marchait, oui, monseigneur.
— Ah ! Florence seulement, n'est-ce pas ?
— Monseigneur, avant d'être Florentin, je suis Italien : c'est là une nuance trop oubliée de la plupart des hommes d'aujourd'hui.
— Dante, le grand Dante Alighieri, voulait l'unité de l'Italie ; et vous?
— Moi aussi, monseigneur, et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai résolu de vouer à cette idée ma vie tout entière.
— Vous croyez cette unité possible?
— Oui, malgré les obstacles.
— Ah! les obstacles... fit dom César en souriant, les obstacles... on les brise !
— Il en est qu'on est forcé de respecter ; mais s'il se rencontrait telles circonstances où ils seraient surmontés naturellement...
— Expliquez-vous, maître, dit dom César en regardant profondément l'homme
d'État.
~ A vous, cardinal de la sainte Église, àvous, qui pouvez prétendre à ceindre un jour la tiare, je puis tout dire. Oui, monseigneur, vous voyez comme moi, j'en suis sûr, oti est l'obstacle.
— Il est... d'où je viens, n'est-ce pas, à Rome?
— Oui et non, monseigneur. Écoutez. Pour que ce grand rêve soit réalisé, que faut-il? Que les deux puissances, spirituelle et temporelle, envisagent le même but et consentent à y marcher : pour cela, il faut que le prince soit assez puissant pour réunir autour de lui une armée composée d'Itahens, une armée nationale, et qu'il soit assez étroitement lié avec le pape pour être sûr de se voir compris et secondé. Que pensez-vous, monseigneur, d'un prince et d'un pape qui seraient de la même famille ?
— Où voyez-vous le prince?
— Le duc de Gandia, votre frère.
— Oui-da!... Eh bien! messer, venez vous-même à Rome m' annoncer le dénoûment de l'affaire de Savonarola, et nous reprendrons cet entretien.