CHAPITRE XII La devise de la maison d'Autriche
Au coin du palais Bracchi, à l'extrémité sud de la place Navone, à Rome, se trouve encore aujourd'hui le fragment d'un groupe de marbre de Ménélas et Patrocle, connu sous le nom de Pasquin ou Pasquino.
A deux pas de ce torse, que le cavalier Bernin regardait comme le plus beau type des figures antiques, était une pauvre échoppe, une de ces boutiques creusées plutôt que ménagées dans le rez-de-chaussée d'une maison, et dont le menu peuple savait le chemin, aussi bien que celui du Vatican ou du Quirinal.
Cette échoppe était occupée par un tailleur, léger d'argent, mais riche d'esprit, une de ces organisations étranges que les gens à courte vue ne manquent pas d'accuser de folie, parce que leur admirable instinct et la justesse de leurs réflexions heurtent les notions absurdes et les sentiments terre-à-terre, — et dont le prototype est Diogène.
Ce tailleur, garçon caustique s'il en fut, et dont toutes les allures frisaient fort le cynisme, avait nom Pasquino ; on le disait fort instruit sous son apparente simplicité; on allait même jusqu'à prétendre qu'il avait étudié pour être prêtre, et qu'un beau jour, tourmenté d'un trop vif désir amoureux, il s'en était accusé auprès de son confesseur, le cœur tout confit de contrition. Or, le confesseur ayant eu l'imprudence de lui débiter une fort belle théorie sur le peu d'importance de ces sortes de péchés, pourvu qu'ils ne tournent pas au scandale, messer Pasquino fut si révolté de cette casuistique, dont le grand Escobar n'avait pas encore donné le code, qu'il jeta le froc aux orties.
Enfant du hasard, entré dans le couvent sans savoir comment, et ne voulant plus admettre le pourquoi, il erra dans Rome, sans sou ni maille, jusqu'au jour où il tomba d'inanition à la porte d'un pauvre diable de tailleur. Celui-ci le recueillit, lui enseigna tant bien que mal son métier, et mourut en lui laissant son échoppe.
Chaque fois que le peuple de Rome, qui depuis plus de vingt siècles passe la moitié de sa vie sur la place publique, se trouvait en émoi ou simplement rassemblé au nombre de plus de dix sur la place Navone, on était certain de voir accourir Pasquino, dont la langue ne tarissait pas et lançait le sarcasme et le ridicule à tort et à travers : un peu sur tout le monde, grands ou petits, faibles ou puissants, mais toujours avec ce fond de bon sens, d'à-propos, de profondeur qui est un des apanages du peuple. Cependant, il y avait des jours où Pasquino
était morose et où, sous prétexte qu'il aurait pu avoir un pourpoint à rapiécer, il s'étendait sur son établi et dormait. Alors on venait le relancer dans son échoppe, on lui soumettait le motif de l'effervescence populaire ou la nouvelle survenue, et l'on attendait son avis.
S'il arrivait que Pasquino eût mal digéré son maigre dîner, ou bien fût pris de cette superbe somnolence dont les peuples d'Italie semblent avoir le monopole, il lâchait un mot, comique ou sérieux, innocent ou féroce, et se tournait d'un autre côté. Le mot avait toujours un succès fou. Il y avait même des jours où Pasquino disparaissait. Ces jours-là, personne, si ce n'est quelque jolie Transtevérine, ne pouvait dire ce qu'il était devenu; mais si le peuple accourait à son échoppe et maugréait de ne point rencontrer l'espèce de cadran moral auquel il aimait à régler son opinion, il n'avait qu'à se retourner.
Sur le socle de la statue mutilée était collé un bout de papier sur lequel flamboyait la sentence ou la réflexion désirée.
Aussi, depuis, la statue a-t-elle conservé le nom du pauvre tailleur Pasquino.
Et il y a toujours une main discrète qui se charge, encore aujourd'hui, de suppléer Pasquin chaque fois que l'occasion se présente. Il est même difficile de dissuader les bonnes femmes du Transtevère que ce n'est pas Tombre du digne tailleur qui prend la peine de revenir exprès du purgatoire.
Ce jour-là, c'est-à-dire le 14 juin 1497, un mercredi, il y avait àffluence de populaire, hommes et femmes, sur la place Navone, par suite d'un bruit qui avait couru dès le point du jour, partant du Ghetto, le quartier des Juifs. Ce bruit était qu'une mésintelligence existait entre le pape et Venise.
Les opinions avaient beau jeu, car la puissance des Vénitiens était alors à son plus haut degré de splendeur; et bien que le conseil des Dix ne fût pas précisément adoré, l'état de république de ce pays plaisait au peuple romain; de sorte qu'il eût vu avec peine une guerre survenir. Les commentaires sans fin s'étalaient avec la faconde ordinaire des méridionaux; mais les conclusions n'abondaient pas.
— Qu'en pense Pasquin ? demanda un impatient ou un épuisé d'arguments.
— Pasquin I Pasquin I
Le tailleur n'était pas là ; un petit garçon se chargea de l'aller chercher; mais il revint en se frottant les oreilles, ce qui signifiait que l'arbitre populaire était de mauvaise humeur. Alors un homme se détacha des groupes et tourna la rue des Libraires, dans la direction de sa demeure. Cet homme revint bientôt comme le petit garçon, non point en se frottant les oreilles, mais les yeux ardents de colère ; et il raconta que sa motion avait été reçue, par l'insolent tailleur, avec un torrent d'injures qu'un honnête chrétien n'oserait jamais répéter, surtout devant des dames.
Un vieillard se dirigea péniblement du côté de l'échoppe, et au moment où il
l.ES BATARDS DE BORGIA
Voilà li fer, s'écria joyeusement le sbire. (Page 105.)
y arrivait, Pasquino en sortait, le front baissé, les yeux fixes, les bras croisés sur sa poitrine et dans l'attitude de la plus profonde méditation.
Une exclamation universelle accueillit le tailleur, qui n'y fit seulement pas attention. C'était un homme de près de quarante ans, à la taille haute, aux cheveux crépus, et dont les vêtements étaient réduits aux plus absolues nécessités. Un bonnet de laine rouge, une chemise et des grègues; seulement il était chaussé : c'était même à peu près son luxe unique que sa chaussure, car, comme il prétendait descendre en hgne directe d'un tribun de la vieille république romaine, il soutenait que les esclaves seuls devaient marcher nu-pieds.
Cinq centimes ill. 12^.
— Que penses-tu du différend avec Venise ? lui fut-il dit tout d'une voix. Pasquino releva la tête, et considéra les assistants avec étonnement. La question fut répétée.
— Venise, dit Pasquino, c'est une Etat florissant, un gouvernement fort, et dont la puissance s'étendra encore, — si l'Empereur le permet.
— Que nous parle-t-il de l'Empereur? Venise, Pasquino, est en désaccord avec Rome !
— Rome est le plus faible des Etats italiens, Rome n'a pas de territoire, peu de troupes, peu d'argent; mais elle aurait tout cela... si l'Empereur le permettait.
— - Encore l'Empereur ! Pasquino, à la question ! Rome et Venise ! Pasquino releva la tête encore une fois et secoua sa vaste crinière avec un fier mouvement de lion.
— Doubles, quadruples, centuples brutes que vous êtes tous! s'écria-t-il, faites-moi donc le plaisir de me dire quelle est l'odieuse bestiasse qui se complaît à vous faire divaguer de la sorte! Rome et Venise? Eh ! ce sonfdeux vieilles amies qui ne songeront pas de longtemps à se brouiller, je vous en réponds, tandis que... Vous ne connaissez pas Maximilien?
— L'empereur d'Allemagne?...
— Oui, le chef de la maison d'Autriche. Eh bien, c'est le fils de Frédéric III ! or, savez-vous à quoi ce bon Frédéric a passé ses derniers jours, avant d'aller rejoindre ses aficôtres dans la tombe?
— A faire son salut? dit timidement un bourgeois à la face béate. Pasquino le regarda avec pitié et reprit :
— A composer une devise pour sa maison. Cette devise, mes maîtres, si vous voulez la connaître, vous n'avez qu'à vous rendre au Campo di Fiore, où se trouve le palais de l'ambassadeur. Il n'y a pas encore vingt-qualre heures qu'elle a été gravée au-dessous des armoiries de l'Empire.
— Quelle est la devise ? demanda-t-on de tous côtés avec une vive curiosité. Pasquino chercha autour de lui, et eut bientôt trouvé à terre un morceau de
charbon. Il s'approcha alors dune maison et y traça rapidement les cinq voyelles de l'alphabet :
— Voilà la devise de l'Autriche, dit-il en montrant son inscription.
Un éclat de rire universel éclata, poussé d'abord par ceux qui savaient ce que c'était que l'alphabet, et ensuite par ceux à qui on l'expliqua.
— Devise ambitieuse! fit le tailleur.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda la foule ; dis-nous-le, Pasquino.
— Ah! vous êtes alîriandés, mes amis? c'est un rébus, une charade, un logogriphe, ou quelque chose d'approchant; eh bien! j'ai eu la même curiosité que vous, moi, hier, tandis qu'un tailleur d'images sculptait ces lettres sur le
marbre de la corniche du palais. Je suis entré tout droit, et j'ai demandé à parler à M. l'ambassadeur.
— Il n'est pas gêné !
— Pourquoi se gêner! L'ambassadeur m'a fort bien reçu, et il a daigné me donner lui-même l'explication demandée; la voici : Austriœ Est Imperare Orbi Universot — Ah ! triples ignorants, vous n'en êtes pas plus avancés, c'est du latin, la langue de vos pères, ne devriez-vous pas la connaître tous! — Il est vrai que celle qui lui a succédé a bien son charme... — Eh bien, cela signifie : « C'est le destin de l'Autriche de commander au monde entier! »
Un formidable cri de réprobation suivit cette traduction ; mais Pasquino parvint à obtenir le silence.
— Attendez donc, cria-t-il, je n'ai pas fini !
— Ecoutez, écoutez!... écoutez Pasquino!
— C'est la traduction de l'ambassadeur, cela; est-ce que vous croyez que je m'en suis contenté, moi? non pas certes I
— Qu'as-tu compris, Pasquino? dis-le!
— Voyons, combien avons-nous de royaunàes et d'États en Italie?... Personne ne répond?... Ah! c'est qu'en effet la chose est difficile à énumérer. Outre les grands, c'est-à-dire Naples, Rome, Florence, Milan, Gênes et Venise, nousavons les princes et les petits Etats, les Colonna, les Montefeltri, les Manfredi, les Bentivogli,les Malatesta, les Vitelli, les Baglioni, les Orsini, la maison d'Esté, que sais-je! cent autres encore, n'est-ce pas?... Or, tous ces Etats sont forts vis-à-vis l'un de l'autre, mais ils seraient faibles, bien faibles, — ils l'ont prouvé déjà, — si quelque grande puissance comme la France, l'Espagne ou l'Allemagne, s'imaginait de les asservir, ce qui est déjà fait à moitié.
— Ah çà! où veut-il en venir, ce tailleur du diable! dit un vieillard.
— A ceci, tête blanche : c'est que l'Italie devrait former un seul Etat.
— C'est vrai ! c'est vrai! Rome pour capitale!
— Ah! Romains égoïstes, je vous vois venir! mais il y a quelque chose qui s'oppose à ce que jamais l'Italie soit un Etat indépendant et unitaire, et ce quelque chose, c'est la devise du chef de la maison d'Autriche : A. E. I. 0. U!...
— Explique-toi, Pasquino.
— Cette devise ambitieuse est un mensonge, une vantardise, un rêve impossible, mais elle cache un sens plus acceptable, je l'ai découvert... c'est celui-ci :
Austria Est Italiœ Ohstaculum Vnitati.
Ce qui signifie, se hâta d'ajouter Pasquino, pour ceux qui ne savent pas la langue de Cicéron, bien qu'elle ait été un peu écorchée après quinze siècles :
L'Autriche est robstacle à l'unité de l'Italie.
— Bravo I bravo î s'écria le peuple en battant des mains et jetant ses bonnets en l'air.
— Yoilàmon opinion sur le différend entre Rome etYenise, répliqua Pasquino en s'éloignant. — Bonsoir!
Mais au moment où il voulut tourner la rue des Libraires pour regagner son humble échoppe, il fut forcé de reculer, car une litière, portée par six laquais et entourée d'un monde de seigneurs, d'abbés et d'estafiers en obstruait absolument l'entrée.
— Holà ! maître Pasquino, fit une voix sortant des profondeurs de la litière, tu es un plaisant drôle d'interpréter ainsi la pensée de notre cousin l'empereur d'Allemagne !
— Le tailleur s'approcha de la litière, y jeta les yeux sans vergogne et sourit en voyant, couché nonchalamment sur les coussins de velours, un homme vêtu d'une robe écarlate et jouant d'une main avec les cordons d'un objet caché dans l'autre. Il reconnut le cardinal Yalentin, et lui dit en souriant finement :
— Ma version vous étonne, monseigneur?
— Non pas, maître.
— Et qu'en pensez-vous?
— Que tu es un clerc fort habile, et que si tu veux quitter ta misérable boutique, je te donnerai une bonne abbaye, — à ton choix.
— Merci, monseigneur, cela m'obligerait à prêcher au moins une fois par semaine.
— Eh bien?
— Eh bien, mais comme j'aurais chaque fois une bonne poignée au moins de vérités à répandre sur les tètes chaudes de nos Italiens, cela ferait trop les affaires des faiseurs de devises hiéroglyphiques et pas assez celles... d'un autre.
— Ah!... répondit dom César en regardant l'homme du peuple d'un œil profond et incisif; — éloignez-vous, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à sa suite.
— De quel autre voulez-vous parler, monsieur? demanda dom César à Pasquino.
Le tailleur parut frappé de ce changement de langage et répondit hardiment :
— De l'homme qui se couvrirait de ridicule aux yeux du monde entier, s'il n'obéissait pas à la devise qu'il s'est choisie, devise aussi ambitieuse que celle de la maison d'Autriche, mais qui est une espérance pour tout un peuple : ^r^, Cœsar! Italiam î Ilaliam î
— Ecoutez, messer Pasquin, et rappelez-vous bien ce que je vais vous dire.
— Parlez, monseigneur.
— Êtes-vous homme à venir me voir quand je vous appellerai?
— Oui, pourvu que ce ne soit pas dans votre palais ni au Vatican.
— Soit ; eh bien, quand il y aura un caillou blanc au pied de la statue mutilée qui est en face de votre boutique, vous vous rendrez, à la dixième heure du soir, dans la Chambre de Néron, au bout du souterrain qui ouvre dans la galerie basse du Colisée.
— C'est bien, monseigneur; et quand j'aurai besoin de vous parler, moi?
— Vous suspendrez un chiffon rouge à votre volet.
Dom César rappela sa suite et avança la main en congédiant Pasquino ; mais celui-ci recula, le visage rouge de honte.
Il y avait une bourse dans la main de Valentin.
— Approchez, mes amis, s'écria Pasquino en s'adressant à de pau^Tes diables déguenillés, monseigneur veut vous faire largesses.
Une trentaine de gueux, bohèmes ou mendiants, entoura la litière ; mais le cardinal donna sa bourse à un abbé, qui en jeta le contenu à ces bonnes gens.
Le cortège se mit en marche après que le prince et l'homme du peuple eurent échangé un dernier regard.
Mais en arrivant à la rue qui précède l'église de Saint-Laurent de Damas, la litière fut arrêtée par une autre, dont les porteurs marchaient moins vite. Cette litière était également entourée d'un monde de seigneurs et de valets.
— Place à monseigneur le cardinal Borgia ! firent les estafiers du Yalentin. Une tête de femme sortit aussitôt de la litière marchant en avant, et une
voix suave retentit dans la rue, s'adressant aux porteurs et aux seigneurs qui lui faisaient cortège :
— Rangez-vous, messieurs, et laissez passer Son Éminence* ! dit cette voix. Dom César s'était penché, lui aussi, hors de la litière, et en reconnaissant la
signora Cressida avait fait arrêter. Il descendit et s'approcha de la première htière avec les signes du plus grand empressement.
— Belle dame, dit-il, la coutume veut que vous me cédiez le pas, mais je serai plus galant que la coutume. Mes gens suivront et j'aurai le plaisir de vous conduire à votre palais. Me faites-vous place?
— Votre Eminence me comble! fit la Cressida émerveillée.
— N'êtes-vous point la maîtresse de mon cœur ? fit dom César en montant dans la Htière et baisant la main de la courtisane.
— Cœur bien partagé !... s'écria Cressida en riant.
— Méchante ! répondit le cardinal. Puis il se pencha au dehors et donna Tordre de marcher.
Le cortège s'avança, la litière vide suivant; mais les deux escortes s'étaient réunies et confondues.
— Vrai, monseigneur, fit Cressida, je ne puis m'habituer à vous voir vêtu de la sorte 1
1. Ce ne fut qu'en 1630, en vertu d'un décret d'Urbain VIII, que le titre d'Éminencc fut donné aux cardinaux. J'ai cru, cependant, pouvoir m'en servir comme consacré par l'usage.
Ah ! ma robe rouge... c'est absolument comme moi ; mais je vous assure
qu'elle ne me gêne guère.
— Cela veut-il dire que vous en faites bon marché ?
— Il faut bien souffrir quelque chose, quand on a la tiare en perspective.
— A dater du jour oii vous serez élu, Votre Sainteté ne me connaîtra plus.
— Pourquoi cela? J'aime les arts passionnément. Je ne pourrai plus aller vous entendre au théâtre, c'est vrai; mais vous daignerez bien venir chanter au Vatican ?
— Allons, qui vivra verra ! Vous savez que je donne une fête, ce soir, à ma villa de Ripetta ; — y viendrez-vous?
— Non ; j'ai affaire, répondit dom César en fronçant les sourcils.
— Mais demain? demanda Cressida,
— Demain, je serai tout à vous. A propos, avez-vous prié à votre fête Juliano de la Rovera?
— Un parent du préfet de Rome?
— Oui, le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens , ou plus simplement Vincoîa, comme on m'appelle, moi, Valentin.
— Je le croyais proscrit.
— Il ne l'est plus.
— Et que fait-il à Rome?
— Il conspire contre moi.
— Ah!... fit la comédienne en regardant le cardinal dans les yeux, — ce qui signifiait assez clairement : Et il vit encore?
— J'aime mieux le gagner. J'ai compté sur vous pour cela, Cressida.
— Je suis votre servante, monseigneur. Je vais inviter le Vincola.
La litière s'arrêta, on était arrivé à la place du Campo di Fiore; c'était là qu'habitait la Cressida. Dom César descendit de la litière et prit congé d'elle ; mais celle-ci le retint par la main.
— Ah! monseigneur, une grâce à vous demander.
— Parlez, belle dame, répondit le cardinal de l'air le plus galant.
— J'ai un vieux serviteur, un joueur de viole, natif de Bergame, qui n'est plus bon à rien; donnez-lui donc une abbaye.
— Ce n'est point que je veuille vous refuser, mais convenez que vous n'avez guère souci de ma réputation.
— En quoi, monseigneur?
— N'y a-t-il pas là de quoi faire crier?
— Bah! n'en avez-vous pas donné deux à don Michelotto , tout dernièrement?
— Mais Michelotto...
— Votre écuyer, votre capitaine pourfendeur, pour ne pas dire plus...
— Il faut bien faire ce que vous voulez, dit le cai-dinal en se retournant vers
sa suite; et avisant un abbé qui s'avança avec empressement: — Messer Giordano Berolla, dit-il, prenez exactement les noms que va vous dicter madame.
Pendant que l'abbé écrivit sur ses tablettes, dom César regagna sa litière et attendit, pour ordonner qu'on se remît en route, que la comédienne fût rentrée chez elle.
Quand l'abbé eut achevé, Cressida lui tendit avec grâce une lourde bourse de velours.
— Tenez, messer Giordano, dit-elle, pour vos pauvres.
La litière s'ébranla, et un valet de la courtisane s'adressa à un homme qui, assis sur le seuil du palais, ne semblait pas s'apercevoir de tout ce mouvement.
— Allons, maraud, dit-il, ôte-toi de là! place à madame Cressida!
— Vous pourriez être plus poli ! répondit cet homme en se levant et en se rangeant contre la muraille.
— Pardon, mon ami, dit la comédienne de sa voix suave en passant à côté de lui, c'est un laquais mal-appris.
Tout le cortège de la séduisante femme disparut dans le palais. Alors seulement dom César donna l'ordre à ses gens de marcher. Pendant tout ce temps d'sirrêt, il avait eu constamment les yeux fixés sur les cinq voyelles qui, en effet, étaient sculptées au-dessous des armes de l'Empire, à la porte de l'ambassadeur.
— Pasquin l'a dit, murmura t-il d'une voix sourde, l'Autriche est l'obstacle à l'unité de l'Italie...
Puis il rejeta sa tête en arrière, et ajouta avec un fier plissement des lèvres : — Nous verrons!...