CHAPITRE X Le moine à la main trouée
Il y arvait foule sur la place du palais de Florence; c'était jour de marché, et, contre l'habitude, pas un paysan ne s'y trouvait, par suite de l'ordre donné à toutes les portes de la ville de ne laisser entrer que les femmes. Une fois les achats faits par les ménagères, la place avait été envahie par les bourgeois et le peuple, et les conversations roulèrent sur les affaires publiques. Il y avait trop d'agitation pour qu'aucun artisan gagnât son atelier, et les esprits étaient surexcités d'une manière inusitée. Cette exclusion des hommes à l'entrée de la ville donnait lieu à mille commentaires, et les Florentins ne manquaient pas d'en savoir gré au conseil suprême ; car ils avaient la conviction qu'une semblable mesure n'avait été prise que dans l'intérêt de tous.
Cependant, le hasard avait voulu que l'interdiction prononcée à l' encontre d'un seul homme, avait précisément profité à cet homme.
En recevant le sequin d'or, sur l'effigie duquel se trouvait probablement un signe de reconnaissance convenu, Machiavel donna l'ordre écrit de laisser entrer le cavaher de la porte San Gallo, et se rendit au palais où siégeait le conseil de la seigneurie. Il constata, en traversant les rues, l'agitation universelle, et la trouva d'autant plus inquiétante que son passage ne fut pas salué, comme d'ordinaire, de salutations empressées.
— Est-ce qu'on aurait déjà la nouvelle de l'approche du cardinal Valentin? se dit-il en montant les degrés du palais.
Il semblait, en effet, qu'on fût dans l'attente d'un grand événement.
• — Est-ce qu'il y aurait exécution capitale? demanda un artisan du quartier del Prato à un bourgeois du centre de la ville; pourtant je ne vois ni potence niéchafaud.
— Il y a, répondit le bourgeois, que nous attendons tout simplement le passage de fra Geronimo.
— Gomment, il quitte sa retraite ?
— La nouvelle en a couru dans Florence, et Florence entière est sur pied. Le révérend fra Geronimo a été touché par la grâce et va recommencer sa sainte croisade, répandant partout la parole de l'Évangile et plaidant la cause des faibles et des opprimés contre les forts et les tyrans.
— Et croyez-vous qu'il parlera?
— Peut-être, s'il peut, car les partisans des Médicis et du pape sont nombreux, et ils pourraient bien susciter assez de clameurs pour étouffer sa voix. On a répandu beaucoup d'or.
— L'or ne peut rien sur l'esprit de ceux qu'anime l'amour de la liberté et de la patrie. Que ne prèche-t-il tout bonnement à Saint-Marc, il serait là sur son terrain, et personne n'oserait élever la voix dans le lieu saint.
— Et la bulle d'excommunication qui lui interdit l'entrée des églises?
— Ahl... répondit timidement l'artisan, car à cette époque, et malgré les excès du saint-siége, une sentence papale était chose respectée. Luther n'avait pas encore paru, lui qui osa brûler publiquement la bulle de Léon X.
il y avait également des gentilshommes sur la place, mais parmi eux les opinions étaient plus partagées et les idées mêmes avaient plus de hardiesse; car à cette époque les peuples, beaucoup moins que les seigneurs, avaient à souffrir des excès du pouvoir. Dans un groupe en remarquait particulièrement un jeune homme de vingt ans, fort beau de visage, et dont la tête blonde contrastait par sa pétulance avec les mines graves et presque austères qui Feutouraieut : c'était un Romagnol de Faenza, le marquis Gaetano de Valaperta.
— Ces déclamations tourneront contre nous, disait un gentilhomme à che-
veux gris; — on commence par l'hérésie, on finit par la révolte. Les Médicis n'auraient point été chassés sans les prédications de Savonarole.
— Çà! messieurs, s'écria le jeune marquis, je m'étonne d'une chose, c'est que quatre g-entilshommes bien déterminés ne s'emparent pas de ce fra Geronimo et ne l'attachent pas tout vif aux colonnes du portique des Lanzi.
— C'est facile à dire, mais difficile à exécuter, lui répondit-on. Tout le peuple est pour lui, sans compter la majeure partie de la bourgeoisie.
— Mais le clergé, que fait-il? n'est-ce pas là son affaire? Comment n'a-t-il pas déjà songé à supprimer le bonhomme?
— Le clergé a peur, parce que fra Geronimo l'attaque de front et met le doigt sur la plaie saignante de ses iniquités.
— Ma foi, aussi, pourquoi le clergé laisse-t-il prise à la satire?
— Vous avez peut-être raison, et je vous avouerai, marquis, que moi et bien d'autres seigneurs, nous ne serions pas éloignés de partager les idées de Savonarole, d'appuyer même ses réformes séculières et de prêter les mains à ses projets de réforme religieuse ; mais il y a derrière lui un principe que nous ne pouvons admettre.
— Et ce principe, c'est?...
— Celui qui a chassé les Médicis.
— Chut ! firent plusieurs voix, voici venir le secrétaire de la seigneurie. C'était en ce moment que Machiavel traversait la place.
Mais au moment où le jeune marquis allait se laisser entraîner vers lui par le gentilhomme qui voulait le présenter, son attention fut entièrement captivée par l'arrivée sur la place d'une femme qui essayait de dérober les traits de son visage à la curiosité générale, en rassemblant les plis d'un voile de gaze ; car, depuis la proclamation de la république, il était défendu à qui que ce fût de se masquer en plein jour.
— Per Baccho ! s'écria le marquis, malgré le voile, je connais ces yeux-là! Et laissant son grave entourage, le Romagnol courut où son âge l'entraînait,
et s'inclina devant l'inconnue.
^ Ehl par quel hasard à Florence, ma toute belle? fit-il avec effusion.
— Le marquis Gaetano! répondit la dame.
— Moi-même.
— Vous m'avez reconnue?
— Peut-on vous oublier jamais, vous, la perle de Rome et de l'Rahe!
— Conduisez-moi chez vous, puisque je vous trouve, vous pouvez me rendre un service.
— Je suis votre esclave ; mon épée et mon cœur sont à vous.
— Gaetano, je ne ris pas, vous le voyez bien; venez, conduisez-moi.
Tous deux suivirent la rue Condotta et gagnèrent la place Santa Croce, où s'élevait l'osteria du même nom. C'était là qu'était descendu M. de Valaperta.
Mon cher marquis, dit la dame, quand je vous ai aperçu, je voulais
d'abord vous éviter, car j'ai la tête perdue, — c'est toute une histoire qui ne vous intéresserait pas, — je crois que je courais vers l'Arno pour m'y précipiter.
— Est-il possible !
— Oui, comme une folle; mais en vous voyant, une idée plus folle m'est venue, vous allez en rire très-certainement.
— Non, si cela vous désoblige.
— Vous êtes charmant. Voici ce que je désire : vous êtes à peu près de ma taille, vous allez donc me prêter un de vos habits.
— Hein? fit le marquis stupéfait.
— Allons, voulez-vous, oui ou non, me prêter un de vos vêtements, le plus simple?
— Mais c'est adorable! s'écria le jeune homme; toute ma garde-robe est à votre service, et même, si vous voulez, je vous servirai de valet de chambre.
— Taisez-vous et allez-vous-en.
Le marquis livra immédiatement un fort beau costume de velours noir à la belle, et se retira ensuite discrètement, quoique avec le plus vif regret.
Ce n'était pas, probablement, la première fois qu'elle revêtait un costume masculin, car la dame disposa les hardes de Gaetano dans l'ordre avec lequel elles devaient être endossées. Elle commença par détacher l'agrafe de sa robe de laine brune, qu'elle laissa glisser jusqu'à ses pieds, peu soucieuse de li\Ter aux regards des sylphes de l'air le corps le plus admirable et le plus savamment modelé qui fût sorti des mains du Créateur ; mais telle était sa précipitation et la sérieuse attention qu'elle apportait à sa métamorphose, qu'elle ne s'arrêta nullement à contempler, dans le miroir, ces charmes dont elle avait pourtant si bien le droit d'être vaine. Elle ne conserva de ses vêtements que sa chaussure, car la forme et la cambrure de son pied étaient de celles que peu de femmes en Italie eussent pu égaler, et à plus forte raison celui d'un homme.
— Marquis ! appela-t-elle, aussitôt après avoir achevé d'emprisonner sa riche poitrine dans le pourpoint du jeune homme.
Gaetano ne se fit pas attendre, il entra et poussa un cri d'admiration.
— Ravissante! C'est à se damner! Cressida, laissez-moi vous embrasserl Cressida, car c'était en effet la courtisane, se laissa insoucieusement
embrasser par le pétulant jeune homme en achevant d'agrafer le pourpoint de velours.
— Voyons, une épée, une toque, un manteau, dit-elle.
— Ah! si vous vouliez, Cressida ! .. fit-il avec un gros soupir, en donnant les objets demandés et se faisant un plaisir de les ajuster.
— Eh bien ! si je voulais?... demanda-t-elle en rabattant le capuchon du manteau sur sa tête.
— Comme je vous aimerais!...
Oui! pourvu que ce ne soit pas dans votre palais! (Page 92.)
— Enfant !... répondit la courtisane d'un air triste. Allons, restez ici, ne me suivez pas. Je ne veux pas que vous sachiez où je vais.
— Quand vous reverrai-je?
— Où allez-vous? Car je pense que vous n'habitez pas Florence, à présent?
— Je vais à Faenza, à la cour du prince Astor Manfredi, mon seigneur et maître.
— Et de là? .
— A Rome, par Urbino.
CuiQ CKNTIME3 ILL. 10^.
Eh bien! si vous avez envie de retourner tout droit à Rome, je pars ce
soir.
— Au diable Faenza et mon prince ! je suis tout à vous !
— En ce cas, vous irez m'attendre en dehors de la porte délia Croce, où sont mes g-ens.
La Cressida quitta l'osteria et gagna immédiatement le couvent de Saint- Marc.
— Maintenant, se disait-elle, on ne me refusera plus la porte de ce couvent. Quelques minutes après, elle était conduite par un moine devant la cellule de
fra Geronimo. Elle se recueillit un instant; elle n'osait frapper à cette porte redoutable qui, pour elle, prenait les proportions des portes du paradis ou de l'enfer. Enfin, elle surmonta sa timidité et avança la main; mais la porte n'était que poussée, elle céda sous son faible effort et s'ouvrit toute grande.
Le moine était agenouillé sur la dalle, appuyé sur un escabeau grossier placé au-dessous d'un crucifix cloué contre la muraille. Il n'entendit pas la porte s'ouvrir et continua sa prière sans sortir de l'espèce d'extase qui s'était emparée de ses sens.
Cressida entra, referma la porte, et laissa tomber à ses pieds sa toque et son manteau. C'était bien l'homme qu'elle cherchait, le moine à la main trouée.
— Mon père... murmura-t-elle d'une voix faible.
Fra Geronimo n'entendit pas. Elle fut forcée de répéter et fit quelques pas dans la cellule. Le moine releva la tête et porta ses yeux sur cet inconnu. Ce ne fut qu'un éclair, mais il lui suffit. Il se redressa vivement, recula jusqu'au fond de la chambre, et se plongea dans son ombre ; étendant les deux mains vers cette apparition, éclairée en vigueur par la lumière qui entrait par la fenêtre, et dont les formes et toutes les grâces féminines se trahissaient, malgré le costume dont elle était affublée :
— Va-t'en, Satan, va-t'en! fit-il d'une voix forte et cependant tremblante de terreur.
— Mon père... reprit Cressida en avançant encore d'un pas.
. — Ya-t'en, te dis-je! perdition de mon âme, remords de mes jours de jeûnes et de mes nuits de macérations I
— Mon père, daignez m'entendre.
— Ne parle pas, tais-toi!... fit Geronimo en mettant ses mains sur ses oreilles.
— Mon père, au nom du ciel, au nom du Seigneur que vous servez, écoutezmoi!
— Mais ne t'ai-je pas trop écoutée, maudite! Lorsque avec cette voix, que Dieu n'aurait pas dû donner à des mortelles, tu m'as fait connaître les erreurs et les impuretés de ta vie, impuretés qui ont fait le bouheur des autres, et dont le
souvenir brûle encore les rêves de mes nuits lorsque le sommeil clôt mes yeux !... Non, non, je ne veux plus exposer mon âme à de si horribles combats!... C'est toi qui m'as perdu, c'est toi qui m'as précipité dans l'abîme, c'est toi qui m'ôtes le courage de persévérer dans la route que je suivais avant que l'enfer ne t'eût placée sur ma route.
Cressida était toute bouleversée de ces paroles, auxquelles elle était si loin de s'attendre. Jamais autrefois, occupée qu'elle était de vivre de plaisirs ou des soins à donner à sa fille, elle ne s'était aperçue du fatal pouvoir de ses charmes sur l'organisation de cet homme d'une vertu si robuste. EJle demeura épouvantée de cette révélation, elle lut toute l'histoire des jalousies du moine dans la haine dont il semblait l'accabler à cette heure.
— Il a tué ma fille !... s'écria-t-elle tout à coup comme répondant à sa pensée.
— Ya-t'en ! répéta le moine sans faire attention à cette parole.
Mais elle se jeta vers lui et saisit d'une main fébrile un pan de sa robe, ce qui le fit frissonner comme à l'approche d un fer rouge.
— Qu'avez-vous fait de ma fille?... demanda Cressida en se cramponnant après lui.
— Ne me louche pas, femme, ton contact souillerait mon âme. J'appartiens à une grande œuvre, une œuvre sainte, celle de la liberté et de l'indépendance de rilalie! Ne viens pas, démon impur, souffler sur mon courage et m'ôter la force de combattre !
— Qu'avez-vous fait de ma fille?... répéta la pauvre femme.
— Ta fille!... fit le moine, que cette parole frappa seulement en ce moment.
— Oui, mon enfant! c'est vous qui l'avez enlevée, à Milan...
Fra Geronimo la regarda d'un air égaré ; il la crut folle, et il eut peur de le devenir aussi.
— Fra Geronimo, reprit-elle, il y a douze ans, rappelez-vous...
— Je ne sais ce que tu veux dire, femme ! dit le moine en se cachant le visage.
— Tu ne sais pas !... mais il y a douze ans, rappelle-toi, moine, j'avais une fille... une fille que j'adorais... tu l'as vue!... tu invoquais même mon amour de mère pour me tirer de la vie de perdition, rappelle-toi... oh! mais il me semble, à moi, que c'était hier...
— Il y a douze ans, j'ai fui Milan parce que tu étais à Milan, femme, et que Dieu me donnait la force de résister aux embûches du démon.
— Il n'est pas possible que tu aies oublié à ce point... ma fille, mon enfant de quatre ans, blonde comme les blés, blanche comme l'hermine... Ah! tiens, tu dis que lu me fuyais... tu m'aimais donc?
— Tais-toi ! s'écria le moine épouvanté.
— Geronimo, aie pitié de mes larmes et de mes angoisses de mère, et si tu me rends ma fille, je te le jure, eh bien, je t'aimerai.
— Ah!... la voix du démon!... Encore une fois, va-t'en!
— Non, je m'attache à toi ! s'écria Cressida en le saisissant à la ceinture, tu me diras où est ma fille, où je mourrai ici, sous tes pieds!
— Laisse-moi! ne vois-tu pas tout le désordre de mon âme, ne vois-tu pas que ta vue... ne vois-tu pas que ton corps près du mien... tout cela me rend fou !
— Mais, au nom du ciel, pourquoi ne veux-tu pas me dire où est ma fille?
— Voyons, dit le moine haletant et se passant la main sur son front baigné de sueur, que me dis-tu? ta fille... je ne comprends pas.
— Il y a douze ans, pendant que j'étais à l'église, tu me Tas enlevée!
— Moi !
— Il y a eu des témoins.
— Ils ont menti ! dit Geronimo.
— Ils ont affirmé. Le moine dominicain, ont-ils dit, a pénétré dans ma maison pendant mon absence, et quand je suis rentrée, ma fille n'était plus là. Ce moine dominicain, c'était toi !
— Ah! fit Geronimo en se frappant le front... voyons, je me rappelle... Le jour où j'ai fui de Milan, je voulus te revoir une dernière fois : j'avais oublié que tu étais à l'église ; ma foi chancelait, je ne songeais plus à la tienne, et je pris le chemin de ta demeure. A la porte... oui, c'est bien cela... ohl tout se retrace maintenant à ma pensée, clair comme le jour!... à ta porte, je trouvai un homme; cet homme, autrefois mon ami, voulut me parler, mais je n'éprouvais plus pour lui que haine et mépris, car il avait été aimé de toi et t'avait abandonnée ; je le repoussai.
— Quel était cet homme? demanda la Cressida avidement.
— Ne le devines-tu pas?... Je le repoussai, et sa vue me rendit la force de fuir sans te voir, la jalousie qu'il m'inspirait fut plus forte que mon... que l'indigne amour sous lequel gémissait ma raison.
— Eh bien, cet homme ?. . .
— Il était... — je n'ai pas songé à me demander pourquoi, ni alors, ni depuis, — il était revêtu d'une robe semblable à la mienne.
— Ah! fit Cressida, je comprends tout maintenant, c'était pour dépister, c'était pour faire tomber sur un autre, sur vous, les premiers soupçons de la mère dépossédée de son enfant... Ah! pardon, pardon, mon père, je vous ai offensé.
Geronimo ne répondit pas et détourna ses yeux de cette femme, dont l'humilité et les premières lueurs d'espérance rendaient les séductions plus grandes encore.
— Mais ce faux moine, son nom? demanda-t-elle en se relevant.
— Son nom!... Ah! ce nom-là, ce nom maudit a été pour beaucoup dans la balance, lorsque j'ai pesé dans ma conscience si je devais attaquer les forts et les
puissants ! Ce nom maudit m*a poussé dans la voie fatale, et Dieu me dit que ma conscience a bien jugé.
— Ah ! ce nom, je le devine maintenant, mon përe! ,
— Je veux le vouer à l'exécration de l'Italie et du monde entier, car il se trouve qu'il a fait tomber d'accord ma haine et mon devoir I
— C'est Borgia, n'est-ce pas, mon père ?
— Oui, Borgia, le fils de celui qui m'a mis au ban des nations! mon ami autrefois, alors que j'étais sous le charme de son astuce et de ses hypocrisies.
— Je vous remercie, mon père, dit Cressida en voulant prendre la main de Geronimo, cette main si noblement stigmatisée et qu'elle avait osé croire capable d'une action infâme.
Mais celui-ci retira sa main, comme si celle qui s'avançait vers lui eût été un charbon ardent; il détourna les yeux et indiqua par son silence que tout rapport devait désormais être brisé entre eux. La Cressida, n'obéissant qu'à son naturel ardent e*. généreux, incapable surtout d'apprécier la nature des répulsions de cet homme, pour qui le devoir était la plus sainte des lois, saisit le bas de sa robe et la baisa avec ferveur.
— Que votre nom soit béni ! dit-elle.
Geronimo tressaillit, tomba à genoux et éleva ses yeux brûlants vers le Christ.
— Adieu, mon père, dit-elle, priez pour moi, priez pour une pauvre pécheresse que l'isolement a jetée dans le désordre, et qui n'a pas encore pu trouver l'oubli de ses douleurs au sein des satisfactions de l'orgueil ou des enivrements de la volupté.
— Malheureuse !... fit Geronimo d'une voix sourde.
— Priez ! répéta Cressida du fond de l'âme.
Et elle sortit rapidement, laissant le pauvre moine dans sa cellule froide et nue, faible un moment devant le souvenir d'un passé criminel à ses yeux, mais qui, une fois la vision disparue, retrouva sa force et son énergie.
— n faut combattre, s'écria-t-il avec exaltation, c'est l'heure ! c'est Dieu qui m'a parlé par la voix de cette femme I En me montrant de nouveau l'abîme auquel j'ai su échapper, il m'indique la route qui me reste à suivre, la tâche que je dois accomplir. Marchons!
Fra Geronimo quitta sa cellule. Au bas des degrés, il trouva deux moines qui semblaient l'attendre, car à sa vue ils s'avancèrent vers lui avec empressement. C'étaient ses disciples les plus chers, Dominique Bonvicini et Dilvictus.
— Je n'augure pas bien de cette journée, dit Bonvicini, les esprits semblent agités dans la ville. La seigneurie a reçu des nouvelles de Rome, etNicolo Machiavelli a vu un grand nombre d'envoyés inconnus.
— Courage I répondit Savonarola.
— Votre plus cruel ennemi, mon père, le prieur des franciscains, dom Francesco de Pouille, prépare une catastrophe, aidé du clergé florentin.
, . — Courage ! répéta Savonarola, ce sera l'étincelle qui jaillit et précède l'incendie !
— Les multitudes sont inconsidérées et variables, un rien les passionne, un rien les soulève, et alors...
— Et alors, le martyre ! s'écria Savonarola en levant vers le ciel ses mains décharnées, dont l'une attestait d'une manière si effroyable et si sublime la robuste énergie de ses convictions. — Marchons !
Les trois dominicains sortirent du couvent de Saint-Marc, au milieu des bénédictions de tous les frères. Malgré l'excommunication, fra Geronimo n'en était pas moins considéré par eux comme un saint ; et les paroles dont ils saluèrent son départ étaient autant des paroles d'adieu que des encouragements à savoir souffrir.
Au moment où Cressida longeait la rue degli Alfani, elle aperçut, tournant le porche d'une osteria, un homme dont le visage la frappa. La vue de ce visage, répondant tout à coup au cours des pensées sur lesquelles son esprit s'appesantissait depuis quelques jours, lui donna une énergie sans pareille. Cent fois, mille fois elle s'était trouvée à Rome en face de cet homme, et jamais elle n'avait éprouvé cette émotion : elle l'avait toujours supposé si entièrement égoïste et surtout si éloigné de s'occuper d'une pauvre comédienne ! Mais, cette fois, le jour s'était fait dans les ténèbres du passé, la révélation était venue, et au lieu d'éviter cet homme, comme d'ordinaire, au lieu de feindre une profonde indifférence pour lui, elle se précipita à sa rencontre et l'arrêta par son manteau, au moment où il tournait la rue délia Pergola.
C'était bien le duc de Gandia, elle ne s'était pas trompée.
— Monseigneur, dit-elle, un mot I
— Vous ici, Cressida ! s'écria Francesco, feignant l'étonnement le plus grand.
— Oui, je suis à Florence et, j'en suis sûre, vous devinez bien pourquoi.
— Ma foi ! je vous avouerai que non I
— Monseigneur, regardez-moi bien en face, et dites-moi si j'ai le visage d*une femme qui veut rire?
— Tant pis, ma toute belle, car le rire vous va à ravir.
— Je viens de voir le moine ! dit Cressida en lui prenant la main.
— Quel moine? demanda le duc, qui ne put retenir ni cacher sa subite émotion.
— Vous frissonnez, vous savez ce que je veux dire, allons, pas de mensonge I Je vous dis que j'ai vu, que j'ai parlé à fra Geronimo.
— Fra Geronimo !
— Oui, ce moine dominicain dont vous avez jugé à propos d'emprunter le costume à Milan, il y a douze ans I
— Il y a douze ans...
— Pas de mensong-es, vous dis-je, monseigneur, pas de comédie! c'est vous qui, sous cette robe, m'avez volé mon enfant. Qu'en avez-vous fait?
— Ah! ma pauvre Cressida!... fit le duc changeant immédiatement de ton et d'allures.
— Monseigneur, vous n'avez plus ici, devant vous, que Paula Severino, la mère de l'enfant que vous avez volé il y a douze ans !
— Eh bien ! Paula, laissez-moi tout vous dire... Je croyais que vous saviez... au fait, quoi d'étonnant que vous ignoriez... En effet, tenez, je m'accuse de vous avoir enlevé autrefois votre fille... mon enfant, à moi aussi... mais je l'aimais, je l'adorais, cette enfant... et, pardonnez-moi, j'avais peur devons auprès d'elle... mais Dieu nous a punis l'un et l'autre, Paula !
— Ahl... fit la comédienne frappée au cœur et se cramponnant après les vêtements du duc pour ne pas tomber sur le pavé.
— Du courage, Paula, fit Francesco en la soutenant, du courage, ma pauvre amie ! il faut prendre, comme je l'ai fait, ce châtiment pour une grâce du Seigneur; car il a fait, d'une créature destinée au malheur, un ange du ciel.
— Morte !... fit la Cressida avec un sanglot déchirant et dont le duc fut profondément troublé.
— Où voulez- vous que je vous conduise, Cressida? demanda-t-il au bout d'un instant.
La comédienne le repoussa d'un violent coup dans la poitrine, et contemplant avec stupeur ces yeux où nulle larme ne brillait, ce regard sec et froid, cette bouche blême et calme, — tout ce visage immobile, contrastant si cruellement avec l'éclat de son âme bouleversée et pantelante, elle jeta un cri de sourde fureur.
— Ah ! vous mentez encore ! dit-elle.
— Cressida...
— Hypocrisie ! masque ! infamie ! Ah I vous êtes bien un Borgia!
— Madame !.,. fit le duc pâlissant.
— Qu'avez-vous fait de ma fille?
— Ta fille est morte.
— Morte ! Bien vrai ? Jurez-le par le Christ, jurez-le... Oui, on dit que vous aimez votre mère; il faut bien que vous aimiez quelque chose ! — Jurez-le sur votre mère !
— Je te jure que la fille de Paula Severino... est morte, je te le jure par ma
mère I
— Monseigneur, Dieu m'avait envoyé cette enfant pour me sauver, vous
répondrez devant lui du salut de mon âme.
Et la pauvre femme, s'enveloppant dans son manteau, s'éloigna rapidement. Le duc la laissa aller sans chercher le moins du monde à la retenir et continua sa route.
— Les plus forts casuistes m'ont toujours affirmé ceci, se dit-il : — Si, dans votre âme et conscience, vous croyez qu'il soit utile de mentir, mentez !
Un sombre nuage s'abattit presque aussitôt sur son visage ; il s'arrêta.
— Elle a vu Savonarola... Diable I... Bah! c'est l'affaire de mon frère.