CHAPITRE XIII La chambre de Néron
L'homme rabroué d'une façon si peu convenable par le valet de la courtisane n'était autre que Giorgio Schiavone. Il se dirigeait vers le Tibre lorsque, arrivé dans une ruelle, il fut rejoint par un homme qui l'avait suivi jusque-là et l'accosta.
— Il y a quelqu'un qui désire vous parler, dit ce nouveau venu.
— Qui cela, homme ou femme? demanda Giorgio avec insouciance.
— Quelqu'un que vous connaissez et que vous serez aise de revoir.
— Où faut-il que je me rende?
— Au Colisée. Vous monterez à la deuxième galerie. Hâtez-vous.
Le gondolier, au lieu de continuer à marcher devant lui, tourna à gauche, traversa le Ghetto sans se signer, comme le faisaient les bonnes femmes, pour lesquelles le quartier des Juifs était le rendez-vous des démons, un sabbat per-
pétuel ; puis il gagna le Campo Vaccino, et se trouva bientôt en face de ce monument achevé par Titus, qui, sans égal au monde, pouvait contenir quatre-vingtdix mille, et, dans les grands jours, jusqu'à cent vingt mille spectateurs.
L'amphithéâtre du Colisée, — les Italiens l'appellent Colosseo, — était déjà fort ruiné à cette époque : transformé en forteresse au xm® siècle, puis en hôpital de pestiférés ou plutôt en charnier, où mouraient ces malheureux par milliers; après avoir servi de carrière, — car plus d'un grand seigneur, plus d'un bourgeois, ne s'étaient pas gênés pour y prendre les pierres dont ils avaient besoin pour élever leurs palais ou leurs maisons, — c'était, en 1497, une fort belle désolation, une ruine majestueuse, la plus belle image de ce peuple romain, vrai colosse de gloire, de puissance et de force, dont les Barbares eurent raison.
Schiavone gravit les escaliers effondrés, et parvint au deuxième étage du monument, celui dont les arcades sont ornées de colonnes ioniques. Un soleil splendide inondait les gradins restés étages sur leurs massives assises, ce qui força le gondolier à rester dans la galerie.
Il était harassé, mort de fatigue. Le pauvre garçon fouillait Rome depuis huit jours sans pouvoir trouver Leona.
Sa mère, sur l'indication de Leona elle-même, lui avait dit qu'elle était partie pour Urbino et devait ensuite aller à Rome; mais il était loin de se douter qu'à Urbino elle fût dans le palais de la duchesse. Aussi ses recherches avaient-elles été vaines. Il demeurait convaincu que son père voulait la soustraire à tous les regards, surtout après la tentative d'enlèvement faite par l'homme masqué de Venise; mais son cœur saignait de n'avoir pas pu obtenir, lui, un peu plus de confiance. Il se coucha sur un bloc de marbre et s'endormit.
Au bout d'une bonne heure, un homme enveloppé d'un manteau le réveilla;
— Giovanni ! s'écria le gondolier en le reconnaissant ; — puis il se ravisa. — Ah! pardon, monsieur le comte...
— Non, Giovanni, toujours Giovanni pour toi.
— Yous ici, à Rome?
— Tu y es bien, toi !
— Oh! moi, c'est pour... mon commerce de bois; j'ai un bateau chargea Ripetta. Le conseil des Dix vous a donc relâché?
— Au bout de huit jours.
— Savez-vous ce qui s'est passé à Venise, après votre arrestation dans la maison de ma mère?
— Je le sais, répondit Caraccioli en fronçant les sourcils.
— Vous savez qu'un infâme osa...
— Je sais tout, te dis-je.
— Après avoir couru en vain à la poursuite des ravisseurs, je rentrai à la maison ; mais Leona avait dispai'u. Ma mère me dit que son père l'avait emmenée
£t montant sur une mule qu'on lui tenait prête. (Page 107.)
de suite à Rome. J'espérais donc l'y trouver, ma bonne sœur Leona ; mais je l'ai cherchée inutilement, dans les rares instants que me laisse mon commerce. Vous, Giovanni, savez-vous où elle est?
— Je le sais. En quittant la prison d'État, je fus chargé par le conseil des Dix d'une mission secrète auprès du duc d^'Gamdia, résidant à Rome. Ici, je trouvai le père de Leona... que je connaissais. Il m'apprit qu'il avait laissé sa fille à la cour de Guidobaldo, le duc d'Urbin, l'ancien général de l'Eglise.
— Leona à la cour du duc d'Urbin ! fit Giorgio en ouvrant de grands yeux.
Cinq cENTiMEâ ill. 13«.
XUI.
— Je suis comte de Caraccioli, mon ami, prince de Melfi, que sais-je encore... Certes, je te le jure, je mets ces titres au-dessous des qualités du cœur, quoique mon nom soit inscrit au Livre d'Or de Venise ; je ne suis pas de mon siècle, enfin, comme disent mes amis ; mais j'ai une famille puissante, et mes aïeux ont quelque renom dans la chrétienté. J'ai dû sacrifier quelques jours du bonheur qui m'attend en consentant à ce que Leona passât quelque temps auprès de la duchesse d'Urbin, en qualité de dame d'honneur. Cela lui donnera un peu de considération aux yeux de ma famille.
— Je comprends. Et y restera-t-elle longtemps encore?
— Non. Son père et moi nous avons fait partir hier une nombreuse escorte pour la chercher. Aussitôt son arrivée ici, nous serons mariés.
— Et... Leona sait-elle enfin qui vous êtes?
— Pas encore. Son père a voulu lui infliger une légère punition de ce qu'elle manqua de confiance à son égard en lui cachant son affection pour moi. Il lui a écrit qu'il la faisait venir à Rome pour la marier à un certain comte Caraccioli, de ses amis. Juge quel serait son bonheur, si elle savait que ce comte Caraccioli c'est moi, moi qu'elle aime !
— Qu'elle aime!... pensa Giorgio avec douleur; oui, il faudra pourtant que je me fasse à cette idée.
Puis il chassa toute mauvaise pensée.
— Je n'aime pas tous ces mystères, dit-il; nous vivons dans un si singulier temps... Pourvu que vos cachotteries avec Leona ne tournent pas à mal!
— Tais-toi, mauvais prophète! fît le jeune général en lui prenant la main.
— A quand l'arrivée de Leona ? demanda Schiavone.
— Les chemins sont mauvais et peu sûrs... Elle va en litière... dans une vingtaine de jours au moins.
— D'ici là je serai parti ; mais je reviendrai, si vous êtes encore à Rome.
— J'y compte bien. Le frère de ma Leona est mon frère, et il y a longtemps déjà que tu m'es cher, Schiavone.
— Merci, comte. Mais, dites-moi, votre mission est donc tellement secrète qu'elle vous ait obligé à me donner un rendez-vous aussi peu gai que celui-ci? C'est la demeure des hiboux et des chauves-souris, ce vieux monument.
— Je loge dans une petite maison de la Ripetla, au numéro 87. Rappelle-toi le numéro. Si tu vois demain matin un rideau flotter au dehors à la fenêtre du premier étage, cela signifiera que tu pourras y venir, car alors ma mission ne sera plus secrète, et, en attendant l'arrivée de mes bagages et de ma suite, je prendrai officiellement le titre d'ambassadeur de la république de Venise.
— Le peuple, ce matin, croyait à un différend entre le pape et Venise.
— C'est étonnant comme tout transpire, malgré les secrets les mieux gardés!... Ecoute, Schiavone, tout bien considéré, tu viendras passer une partie de la nuit chez moi.
— Impossible; j'ai un bateau plein de bois, que des confrères pourraient me voler.
— C'est fâcheux! fît Giovanni.
— Cependant, si c'était pour un grave motif... au diable le commerce!
— Ma mission est très-secrète. Écoute, le duc de Gandia viendra cette nuit chez moi; je l'attends à minuit; il doit prendre parla grève, afîn de n'être point aperçu. C'est aussitôt que nous nous serons entendus, que je prendrai le titre d'ambassadeur.
— Le duc de Gandia chez vous, à minuit, et par la grève?... C'est imprudent! n y a tant de voleurs et d'assassins à Ripetta !
— Le duc Francesco Borgia est chéri du peuple, dont il soulage la misère; jamais il n'a donné occasion aux poignards de luire hors du fourreau.
— Oui, d'après ce que j'ai recueilli depuis mon arrivée ici, je sais que le duc de Gandia est une exception entre tous les membres de sa famille damnée; il se nomme Borgia, mais il n'est point un Borgia.
— Une colombe couvée par des milans. Dom César, le cardinal de Valence, est son frère, — erreur du sort! — Ah! le populaire a raison, grandement raison, quand il dit : Francesco est grand parmi les grands, César est grand parmi les méchants.
— Ce n'est pas le populaire qui dit cela, monseigneur, reprit le gondolier, ce sont ses ennemis. Dom César est, au contraire, fort aimé du peuple... quant aux grands, c'est autre chose.
— Tu as peut-être raison... répondit le comte en réfléchissant. On accuse le duc de faiblesse... pourvu que cette faiblesse ne lui soit point fatale!...
— Le saint-père est là pour veiller au grain.
— Giorgio, j'ai envie de t'envoyer au-devant de Leona... ton dévouement lui serait une sauvegarde plus sûre que celle des soldats qui l'accompagneront.
— Je suis à vous, monseigneur.
— Oh! j'entends parler allemand sur les gradins! fit le comte en prêtant Toreille.
Giorgio s'approcha d'une arcade et regarda dans l'intérieur du cirque.
— Ce sont des lansquenets qui jouent aux dés en plein soleil! dit-il. — Je crois que nous ferions bien de nous séparer.
— Tâche de venir me trouver demain matin, nous causerons de tout cela. Us se séparèrent et gagnèrent chacun de son côté, Giovanni sa maison,
Giorgio le quai de Ripetta, où était amarrée sa marchandise.
Pendant qu'ils causaient ainsi à cet étage élevé du Colisée, d'autres personnages de cette histoire se trouvaient réunis, à plus de cent pieds au-dessous, dans l'un de ces souterrains dont une partie forme les célèbres catacombes de Rome. Ces souterrains, dont toutes les ramifications sont loin d'être encore connues, ont aujourd'hui plusieurs entrées officielles et accessibles aux visiteurs;
ce sont priacipalement les églises de Sainte-Agnès, de Saint-Laurent et de Saint- Sébastien, cette dernière surtout.
Mais autrefois rien n'était réglementé; s'emparait qui voulait de ces excavations abandonnées comme lieu de sépulture ; aussi les souterrains du Colisée avaient-ils servi d'asile, et tour à tour, aux voleurs, aux faux monnayeurs,àtous ceux enfin que la lumière du grand jour pouvait gêner dans leurs honnêtes opérations. Chaque palais, un grand nombre de maisons, avaient leur porte souterraine ; et Dieu sait quels excès favorisaient ces retraites sûres, dans les profondeurs desquelles la faible police du préfet de Rome ne se serait aventurée qu'avec répugnance.
Tous ces souterrains, réseau inextricable serpentant sous la ville éternelle, étaient loin de correspondre tous entre eux : les uns avaient même été habilement aménagés selon les caprices ou les besoins de leurs possesseurs, au moyen de murailles bâties pour masquer une galerie.
Les souterrains du Vatican sont célèbres; mais différents éboulements survenus depuis trois siècles ont notablement modifié leur importance. Aujourd'hui encore, nous le croyons, existent les galeries qui communiquent avec ceux du mont Janicule. Du Janicule, un long boyau traversant tout le quartier du Transtevère arrivait jusqu'au Tibre, à la hauteur de l'île Saint-Barthélémy. Là, au moyen d'un tunnel creusé sous le bras droit du fleuve, puis dans le terre-plein de l'île, puis une seconde fois sous le bras gauche du Tibre, le boyau rejoignait les souterrains du mont Palatin et gagnait ensuite tous ceux de la rive gauche du Tibre.
Venant du Palatin, le boyau débouchait dans cette galerie souterraine, découverte depuis peu, qui servait aux empereurs romains à gagner leur loge à l'amphithéâtre, lorsqu'ils voulaient éviter l'affluence ou le soleil.
En quittant Cressida, dom César était monté au Vatican; mais au lieu d'entrer chez son père , il avait mandé don Michelotto et s'était enfermé avec lui dans certaine partie secrète de son appartement, où jamais personne ne pénétrait.
Parvenus à la dernière chambre, dans laquelle se trouvait un lit où il dormait les jours où il voulait feindre un voyage, dom César s'arrêta devant un grand tableau peint sur bois, et représentant une Décollation de saint Jean-Baptiste. Il poussa ce tableau, qui céda, et un long corridor se présenta, dont le terrain allait en pente.
Tous deux s'engagèrent résolument dans ce passage, qui, au bout de deux cents pas, n'était plus qu'un souterrain. Ils marchèrent ainsi pendant plus d'une heure, le plus souvent à tâtons, mais avec une assurance témoignant de reste que ce n'était point la première fois qu'ils s'y aventuraient.
Au bout de ce temps, et sans qu'aucune parole eût été échangée entre eux, ils s'arrêtèrent devant un mur qui s'élevait à la rencontre de deux autres voies,
allant à droite et à gauche, un carrefour tronqué. Mais dom César étendit la main, la promena pendant quelques secondes* sur le roc, et, de même que le panneau de sa chambre secrète avait cédé sous une faible pression, le mur tourna sur un pivot, et laissa libre une baie assez large pour qu'un homme y pût passer.
Ils passèrent.
Cent pas encore, et dom César et Michelotto étaient arrivés à destination. C'était la chambre dite de Néron, à laquelle parvenait qui voulait, pourvu qu'on osât s'aventurer dans l'étroit boyau que commandait une écurie souterraine, servant autrefois aux bestiaires du cirque. Cette chambre était éclairée par une sorte de puits creusé dans la voûte, et dont l'issue allait se perdre parmi les crevasses et les éboulements de la partie ravagée du Colisée.
Dom César s'assit sur un quartier de roche, et fit signe à Michelotto débattre les coins et les recoins de la chambre. Le condottiere s'acquitta de ce soin en conscience : personne ne pouvait les écouter, et la venue d'une souris eût été annoncée cinq minutes à l'avance par l'écho. Dom César fit signe à Michelotto de s'asseoir près de lui.
— J'ai à te charger d'une mission importante, Michelotto, et d'une expédition hasardeuse. La mission exige une adresse et une habileté que j'ai reconnues en toi depuis que tu es à mon service.
— Monseigneur est bien bon, fit l'Espagnol avec une humilité empreinte d'un certain orgueil.
— Je suis juste. Quant à l'expédition, elle veut de la hardiesse et du dévouement, et tu m'as habitué à y compter.
Michelotto se caressa la barbe en entendant ces éloges, et ne douta point qu'ils ne précédassent, en effet, quelque grave événement.
— Parlons d'abord de la mission. Il s'agit de notre petite Vénitienne... Ah ! tu souris... C'est vrai, cette Leona m'a mis au cœur une passion dévorante... Cela vient peut-être, à présent, de ce que mon frère s'est mis en travers en me l'enlevant, il y a un peu plus d'un mois, si mal à propos. Or, j'ai découvert que le duc la fait venir d'Urbino, où elle est en ce moment. Il a fait partir hier pour Urbino une escorte nombreure pour la protéger. Toutes ces choses te feront donc comprendre, ami Michelotto, pour quel motif je t'ai dit ce matin de réunion quelques bons et braves soldats, et de leur ordonner d'aller t'attendre sur les gradins du cirque, où je suppose qu'ils sont en ce moment.
— Je crois entendre l'écho de leurs blasphèmes, répondit Michelotto en prêtant l'oreille aux bruits du dehors; ce sont gens déterminés et qui remettraient le Christ en croix pour moins d'un sequin.
— Bon. Tu te mettras avec eux en campagne demain. Il faut que Leona soit à moi, vois-tu, je l'ai juré ! En me hâtant, je l'emporterai sur mon frère et sur le comte CaraccioH, qui, si mes rapports sont exacts, se la disputaient à Venise.
J'arriverai comme ce troisième larron dont parle Esope, et à moi la belle !
— Est-ce là tout, monseigneur?
Dom César regarda son confident d'un air étrange et se leva.
— Non, répondit-il en marchant dans la chambre de Néron, son front dans la main. Tu penses bien, reprit César, que je ne t'ai pas amené ici pour t'entretenir seulement d'une amourette. Demain tu auras tes dernières instructions relativement à Leona, mais à présent, à présent...
Michelotto s'attendit à quelque terrible confidence. Dom César se rapprocha de lui.