CHAPITRE XIV L'ordre de sang
— Écoute... dit-il. — Et d'abord, Michelotto, as-tu de l'ambition? demandat-il en regardant son affidé dans les yeux.
— Beaucoup, monseigneur.
— Beaucoup ?
— Presque autant que Votre Eminence.
— Mon Eminence !... Voilà un titre qui me déplaît, Michelotto ! Et tant que je le porterai, ton ambition n'aura guère l'occasion d'être satisfaite.
— Ce n'est pas tout à fait mon opinion.
— Ah! vraiment. Tu me crois donc beaucoup d'ambition, mon compère?
— C'est pour cela, monseigneur, que je suis entré à votre service. J'ai reconnu en vous une ambition démesurée, multiple de la mienne ; aussi n'ai-je pas hésité à m'attacher à votre fortune, corps et âme.
— Corps et âme?... Oui, tu m'es dévoué.
— Je suis votre âme damnée, comme disent les niais. Une de\nneresse de Bohême m'a prédit que ma fortune était assurée auprès d'un prince de l'Eglise... Vous voyez une partie de son horoscope réalisée. Monseigneur, j'ai soif de parvenir, et de monter surtout, permettez-moi de m'accrocher à votre manteau.
— Ah ! tu flaires une piste, compagnon!
— Dame ! monseigneur. Votre Eminence vient de me dire qu'elle m'avait fait venir dans ce lieu pour quelque chose de grave.
— Je suis prince de l'Eglise, c'est exact; et la destinée qui m'attend peutêtre est de me voir un jour élire souverain pontife. Tu as déjà des abbayes, tu es riche, du moins lu dois l'être, mais aurais-tu envie de quelque évêché? Tu n'es pas prêtre.
— Monseigneur, Votre Eminence non plus n'est pas prêtre et fut faite évêque... Mais ce n'est pas une dignité de ce genre que je désire.
— C'est fort heureux... pour toi, mon brave ; car, une fois pape, un évêque de ta trempe me gênerait fort.
— Vous, pape, monseigneur! tout à Theure vous avez dit : peut-être.
— Tu as donc compris que je suis né pour une autre destinée que celle d'user mes facultés dans les consistoires et mes genoux dans les chapelles?... Tu as donc compris que je suis né pour marcher à la tête... d'une armée*?...
— Armée de bons soldats, casqués et cuirassés, l'épée au poing, la pique ou le mousquet sur l'épaule, tambours battant la marche, trompettes sonnant la charge ! fit Michelotto avec ardeur.
— Tu as donc compris que, cela étant, tu obtiendrais peut-être le grade de capitaine?
— Capitaine I
— Au lieu d'être le chef de mes estafiers et de mes bravi; capitaine comme Liveretto da Fermo, ou mieux encore comme Yitellozzo Yitelli, un rude homme de guerre !...
— Monseigneur, vous me faites mordre à même un fruit savoureux; ne me l'ôtez pas des dents !...
— Tu devines ce qui empêche tout cela, n'est-ce pas? fit César en saisissant le poignet de Michelotto.
Celui-ci frissonna, il jeta un regard eiTrayé sur les profondeurs du souterrain où ils se trouvaient, et, reposant ensuite les yeux sur le cardinal, lui fit de la tête seulement un signe affirmatif.
— Il y a un homme, poursuivit dom César, qu'un absurde préjugé veut que j'aime parce que la même femme nous a mis au monde, tandis qu'il serait le plus vil de mes esclaves sans ce jeu du hasard qui l'a fait naître de mon sang — et avant moi! Il est faible, je suis fort, — il est timide, je suis hardi, — il n'a que du courage, j'ai de l'audace, — il exécute, moi je crée! — Cet homme, je n'en suis pas jaloux : il me gêne!
Dom Michelotto ne répondit rien ; il attendait l'explosion, en serviteur habitué à lire au delà des paroles de son maître.
— Cet homme, reprit César, je le hais... car si Dieu, le hasard ou mon père l'ont jeté en travers de ma fortune, — il est venu se placer de lui-même sur le chemin de mes amours ! Tu sais de qui je veux parler, Michelotto?
— Votre f. ..
— Non, mon ennemi!... Et, dis-moi un peu, qu'en penses-tu, toi, Michelotto ?
— Je pense...
— Car si j'avais eu des armes dans la main, dit César en l'interrompant, la
1. Ces paroles et celles qui suivent sont rapportées presque textuellement par Tomraasi dans sa Vie de César Bo) <jia, t. I, p. 258 et suivantes.
cuirasse sur la poitrine, au lieu de la robe de cardinal sur les épaules, lorsque le roi Charles est passé par ce pays pour s'emparer du royaume de Naples, qu'il a partagé avec le roi d'Espag^ne, j'aurais pris tel parti que je me verrais, à cette heure, maître de quelque bon Etat en Italie !... Francesco, lui, n'a rien su obtenir du service qu'il a rendu aux rois alliés en cette occasion ! Folie et faiblesse!... Le pape est résolu d'agrandir sa maison, sa famille, de quelque manière que ce soit : il en prend bien le chemin ! Ah ! s'il ne m'avait pas jeté la robe rouge dans les jambes, à nous deux, lui par son autorité, moi par mon courage et par mon adresse, nous serions au faîte des grandeurs !
Dom César se recueillit, et continua comme se parlant à lui-même :
— Mais quoi ! ne peut-on réformer par un coup de main cette erreur de la nature !...
— C'est mon avis, lança rapidement Michelotto.
— Celui qui veut se frayer une route vers un royaume, reprit César, doit fouler aux pieds les obstacles qu'il rencontre, courir franchement au but, tout renverser, étouffer la voix de la nature, sans prendre garde au cri de sa conscience et de sa chair... Celui-là doit frapper des deux mains, les yeux fermés, sans craindre de tremper ses mains dans son propre sang, et s'ouvrir par le fer le chemin qui y conduit !
— Voilà le fer ! s'écria joyeusement le sbire en frappant sm' sa longue épée.
— Le fondateur de Rome et tous les sultans me fournissent l'exemple, n'estil pas vrai? Ma fortune l'exige, c'est fatal, c'est écrit ! Michelotto, je ne recule: al pas î
— A la bonne heure, voilà parler I
— C'est ma raison qui délibère en ce moment. Vois-tu, pour donner la santé et la force à mon bras droit, je dois sacrifier mon bras gauche. Le chirurgien est là avec ses instruments, je ne dois plus hésiter, il le faut... D'ailleurs, qui veut la fin veut les moyens !
— Ordonnez, monseigneur, dit Michelotto.
— Tu vois que je n'ai pas eu tort de te dire ce matin de revêtir la cuirasse et de ceindre ta meilleure épée.
— Je me doutais bien de quelque chose, répondit Michelotto en souriant.
— J'ai regret, vraiment, de n'y avoir pas plus tôt songé !... Mais l'occasion est excellente : je pars demain matin au point du jour pour Naples, en qualité de légat pour le couronnement du roi Frédéric ; toi, tu partiras pour ton expédition: ce n'est donc pas sur nous que planeront les premiers soupçons.
— C'est donc... pour aujourd'hui?
— Michelotto, tes hommes sont là-haut, dans le cirque ; fais-les venir ici, qu'ils n'en sortent pas avant l'heure, et ne leur dis ce qu'ils auront à faire qu'au moment.
Pour vous, monseigneur, dit-i .... (Page lia.)
— L'heure, monseigneur ?
— Entre onze heures et minuit soyez embusqués sous le portail de Santo Hieronimo : vous le verrez venir.
— Qui?
— Je croyais, dit César stupéfait, je croyais que tu m'avais compris?
— Eh ! j'ai parfaitement compris, mais...
— Pas d'objection ! Je te laisse ici. Je ne veux plus te voir de la journée, je n'aurais qu'à te donner contre-ordre !... Voilà pourquoi je veux que tu restes ici,
ClKQ CÊMUJES ILL. 14e.
car du diable si tu m'entendras t'appeler ! Mais rappelle-toi ceci : je ne veux plus te voir... que demain.
— A demain, monseigneur.
— Tu es un bon serviteur, Michelotto, tu iras loin, va !
— Oh cela, monseigneur?
— Où tu voudras... Adieu, capitaine.
Dom César, sur ce mot, qui leva les derniers ettrès-rares scrupules de r>on affidé, lui donna sa main à baiser, et disparut dans l'ombre du souterrain.
Il repassa la porte pratiquée dans le rocher, paralysa, au moyen de son poignard, le ressort qui pouvait, du côté de la chambre de Néron, la faire tourner sur son pivot, et s'aventura de nouveau dans ce dédale de rues, de carrefours, de chambres, d'abîmes dans lequel peu de Romains eussent pu se guider, mais qu'une fréquente habitude avait probablement rendu familier à dom César. Il est vrai qu'en marchant il avait soin de toucher la muraille : ce qui probablement lui servait de point de repère au milieu de ces ténèbres.
Tant qu'il fut dans les souterrains, il ne fut préoccupé que du soin d'en sortir; mais dès qu'il eut refermé derrière lui la solide porte de fer qui débouchait dans sa chambre secrète, il respira.
Il paraissait comme ivre, ses jambes étaient agitées d'un tremblement nerveux, et soit émotion, soit effet de la transition opérée par le changement de température et par le retour à la vive lumière du jour, il fut obligé de s'asseoir. Son front s'assombrit et s'inclina.
— Est-ce que la crainte doit trouver accès dans un noble cœur !... murmurat-il. L'ordre que je viens de donner... il est horrible!...
Il releva la tête et rejeta ses cheveux en arrière, d'une façon léonine.
— Préjugés ! faiblesse !... On ne peut donc pas secouer l'empire du préjugé. Il quitta son fauteuil et fit deux ou trois tours dans la chambre, le menton
dans sa main, les sourcils froncés.
— Celui qui veut se frayer une route vers un royaume, se dit^l avec le calme de la réflexion, doit forcer les obstacles qu'il rencontre sur ses pas... Celui-là doit frapper des deux mains, de l'épée ou du poignard, et, s'il le faut, tremper ses mains dans son propre sang!...
Un sourire d'orgueil anima ses lèvres.
— Ma destinée commence d'aujourd'huj.
Mais soudain ses épaules se courbèrent, il lui sembla que le palais tout entier s'écroulait sur lui et qu'une voix terrible retentissait à ses oreilles, éclatante comme celle du jugement.
— Demain! s'écria-t-il, demain !.,. Demain, mon père me dira: Caïn, qu'astu fait de ton frère?... Caïn !...
Il laissa cet orage intérieur se calmer dans son sein et reprit, en se croisant les bras et lançant vers le ciel un formidable regard de bravade :
— Je l'ai résolu ! Cela sera !... Quand je devrais m'ouvrir avec la hache une voie sanglante, il faut que je réalise mon rêve !
Sa face tout entière s'illumina; l'éclair du génie, la conscience de sa force, lui donnèrent une majestueuse beauté.
— Quel rêve!... s'éoria-t-il, une monarchie qui s'étendra sur toute l'Italie, grande, sublime, conquérante, glorieuse!... un nouvel empire romain!... Rome, la ville éternelle, redevenant la métropole du monde !...
Une sorte de manteau de glace s'abattit sur ses épaules, sa raison redevint froide.
— Et pour cela, il faut... du sang... le sang d'un seul homme !... Il se dirigea vers la porte d'un pas assuré.
— Quand la puissance serait encore plus loin de ma portée, dit-il avec énergie, je saurais la saisir. Je suis fort, je suis César !... et d'ailleurs... est-ce que je suis le gardien de mon frère !...
Il descendit les escaliers du Vatican avec le calme d'un prélat, et, mont sur une mule qu'on lui tenait prête, se rendit, suivi d'un seul écuyer, à la villa de donna Rosa Vanoza.