CHAPITRE XY La famille Borgia
Il y avait réunion, le soir môme, chez la Vanoza. Tommaso Tommasi a pris la pei[ie de nous éuuméier les invités ; c'étaient d'abord dom Céaar, le duc de Gandia et le prince de Squillace, leur frère; puis donna Sancia, princesse de Squi.lace, et une douzaine d'autres membres de la famille Borgia, dont les noms importent peu à cette histoire et feraient confusion pour le lecteur. Du reste, à l'exception de Lucrèce, la famille était au complet.
Donna Rosa avait voulu rassembler ses enfants et une partie de sa famille, la veille du départ de César pour Naples. Elle était malade, et c'était plutôt une réuuion intime qu'une fête ; mais, bien avant l'heure de l'arrivée de tous ces personnages, elle avait reçu la visite d'Alexandre VI, qui était venu en compagnie du duc de Gandia et du cardinal Valentin.
Tous quatre étaient assis dans la chambre de nuit de Vanoza, dom César près de sa mère sur un lit de repos, le pape et Francesco sur des fauteuils. La conversation, après avoir roulé sur diverses choses futiles, sur des intrigues intérieures, sur des promotions nouvelles à des charges ecclésiastiques ou civiles, tourna bientôt à la politique. C'était, du reste, ce qui arrivait torcément dès que dom César et son frère se ti cuva rit ensemble. La Vanoza fut forcée d'intervenir.
— Voyons, messieurs, assez, assez, dit-elle, je vous prie. Vous n'êtes pas venus ici pour discuter; je voudrais que vous ne parlassiez pas politique. Est-ce donc une chose si gaie, et n'aurez-vous donc point pitié, à la fin, de mes oreilles lassées et bourdonnantes ?
— Pardieu ! chère mère, c'est qu'il est difficile de faire autrement lorsque nous nous trouvons, mon frère et moi, en présence de notre bien-aimé et trèssaint père.
— Ayez pitié, vous dis-je, je suis malade.
— Eh ! ma mère, reprit César, nos conversations devraient vous intéresser au plus haut degré. Ici, en nos trois personnes, sont représentés les trois grands principes qui ont remué et remueront éternellement le monde : la religion, l'Etat et le peuple ; autrement dit : le pape, la royauté et... la fédération. Ce qui, quoi qu'en dise Francesco, ressemble beaucoup à la république.
— Eh I s'écria Vanoza, que me font à moi les grands principes cachés sous ces grands mots ! Je ne suis qu'une pauvre femme, née pour le plaisir et la joie, sans souci du présent, sans souci de l'avenir ; nature impressionnable, dévouée, aimante, que les circonstances ont transfigurée, et qui, au milieu de ses plaisirs et de sa joie, ne trouve que visages sombres et arrière-pensées terribles. Mon Dieu, Rodrigo, continua-t-elle en se tournant vers Alexandre, que ne m'avezvous laissée dans mon Espagne chérie, tout embaumée des parfums des fleurs et frémissante, jour et nuit, du doux bruit des sérénades et des baisers d'amour !... Je ne serais point, hélas! comme aujourd'hui, clouée avant l'âge sur un lit de douleur et usée, non point par les émotions du plaisir, mais par les perpétuels chagrins que donnent à mon âme, depuis quelque temps, les divisions et les haines écloses dans le cœur de mes enfants.
— Oh ! ma mère, que dites-vous là!... fit Francesco d'un ton de doux reproche.
— Francesco a raison, et vous allez trop loin... Divisions, soit; mais de là à la haine, il y a loin ; n'est-ce pas, frère ?
— Certes, chez moi, du moins, répondit le duc de Gandia avec un clair regard.
— Cela veut-il dire que, de mon côté, je ne t'aime pas, cher Francesco ? demanda César de l'air le plus affectueux.
— Loin de moi une pareille pensée, mon frère! répliqua le duc, qui se leva pour aller serrer la main de son frère.
— J'aime vous voir ainsi, mes enfants, dit Alexandre VI, et je donnerais beaucoup pour que ma cour et le peuple pussent vous voir souvent unis de la sorte.
— Certes , mon très-révéré père, dit César, ce serait un beau spectacle, digne surtout de l'admiration et très-fertile en commentaires ; mais, depuis le baiser de Judas, il est difficile d'en imposer aux masses par des protestations extérieures.
LES BATARDS DE BORGIA lOa
— Que signifient ces paroles, César? demanda le duc avec inquiétude.
— Tout bonnement que quand on voit deux hommes s'embrasser, il est naturel de se demander lequel trompe l'autre.
— Veux-tu dire par là que je te trompe?
— Non pas, mais crois-moi : tenons-nous-en aux signes d'amitié que notre amitié réelle nous conseille en particulier. Tu as, mon frère, une belle réputation d'honnête homme, tandis que la mienne est déplorable; si l'on nous voyait souvent ensemble, on pourrait croire ou que tu es pareil à moi, ce dont Dieu te garde, ou que je me fais pareil à toi dans de mauvais desseins, ce dont Dieu me préserve !
— C'est assez bien raisonner, mon fils... mais votre père ne dit rien, fit Vanoza en regardant le pape avec étonnement.
— Ce que vient de dire César, reprit Alexandre YI, ne répond pas à mes secrètes pensées et viendrait entraver mes projets si vous y donniez suitp. Soyez unis, qu'on vous voie, qu'pn vous croie unis surtout. Vous devez me céder tous deux, mes chers enfants. Oui, j'ai des projets dont la réussite changerait la face du monde, tout aussi bien que les projets que vous pouvez avoir chacun en particulier; mais, en ceci, ma volonté doit passer avant la vôtre, et vos idées, vos personnes, vos consciences même doivent plier et se faire miennes. Ma santé est faible, je puis m'éte+ndre d'un jour à l'autre, mais je veux qu'à ma mort la tiare glisse doucement dans 1^ mains de mon cher César, et pour cela il faut... il faut l'appui du sacré collège d'abord, et ensuite... celui de l'opinion. Vous êtes tous deux divisés d'idées, vous marchez tous deux à un but immense, mais vous ne songez pas, insensés, que la réalisation de Vos rêves, c'est la ruine de la papauté, la ruine du catholicisme. .. Ah ! César, tu as beau lever les épaules, cela est, cela est !... J'ai mis le doigt sur la plaie, et je connais la maladie qui nous tue lentement : cette maladie, c'est le doute. Eh bien ! que peuvent penser les grands, que peuvent penser les petits, que peuvent, en un mot, penser tous les peuples de ce vaste univers que nous dominons d'ici, si ceux qui, par nature, doivent prêter l'appui de leur bras à l'œuvre de la foi viennent à lui faire défaut? Quoi ! un cardinal, fils de pape, rêve la royauté!... quoi ! un général de TEgUse, fils de pape, rêve la république !... Folie et néant ! République et royauté, tout doit céder devant le pape. Dans vos projets vous absorbez la puissance de saint Pierre ! Vous rêvez la dépendance du saint-siège au profit d'un empereur ! Vous rêvez le néant de la religion dans les agitations de la vie du forum ! Pour t'appeler César, mon fils, tu n'es point un Charlemagne. Francesco, mon fils, auras-tu le courage d'un Brutus?
— Tenez, mon père, dit César en fronçant le sourcil, car il voyait la question se déplacer à son sens, tenez, mon père, nous retomberons toujours dans nos discussions, sans le vouloir, et nous finirons par endormir ma mère.
— Oh! c'est fait, je dors, continuez! fit donna Rosa avec une moue comique.
— Promettez-moi, mes enfants, reprit Alexandre, de vivre en bonne intelligence... surtout...
— Surtout en public, n'est-ce pas? dit César en souriant.
— Oui. Faites taire les mauvaises langues, il y en a déjà tant acharnées contre nous !
— Oh! pour faire taire les mauvaises langues, reprit César gaiement, je ne connais pas de meilleur moyen que de les couper.
— C'est facile, mais j'aime mieux les acheter.
— Ah ! il y en a une surtout qui nous fait le plus grand tort, celle de notre cher et aimé cousin Jean.
— Mon neveu? Il est en ce moment légat à Pérouse!
— Lui-même. Il va partout semant la calomnie contre nous; et, oubliant qu'il est Borgia, il déblatère contre les Borgia d'une manière...
— Il a de grandes richesses, dit Alexandre.
— Qu'il tient toutes de votre bonté, mon père.
— Je me charge de le faire taire, dit Francesco. Il est mécontent, il veut un grand bénéfice pour un bâtard qu'il a.
— Bah ! ce n'est pas cela, reprit César, je crois plutôt qu'il ne lui suffît plus d'être cardinal.
— Ses richesses nous seront d'un grand secours si nous avons la guerre, il est urgent de nous le conserver. Je m'en charge, je vous le répète.
— Il y a un meilleur moyen, reprit Alexandre; n'est-ce pas, César?...
— J'y pensais, mon père, le moyen est...
— Quoi donc? demanda Francesco en tressaillant.
— Excellent pour faire taire le cousin à son retour.
— Et quel est ce moyen?
— Eh! cher frère, en es-tu arrivé là d'ignorer que nous avons à notre service un bon petit arsenal de lois et coutumes... et qu il y en a une, entre autres, qui dispose que les cardinaux n'ont pas droit de tester et que leurs biens reviennent naturellement, après leur mort bien entendu, au trône pontifical.
— 0 ciel! que dites-vous là, César! fit Francesco avec elfroi.
— Rien que de très-exact.
— Yous ne songerez jamais, je pense, à employer de semb]abli3s moyens!...
— Eh ! qui en parle ! fît César en affectant la plus complète indifférence.
— Mais toi!...
— Bah! Parlons plutôt de ton voyage à Venise.
— Hein? fît le dnc de Gandia décontenancé.
— Oui, ton frère a raison, Francesco; dans ton voyage à Venise, tu a eu des conférences avec un homme que tu savais pourtant mon ennemi.
— Le cardinal de la Rovera, c'est vrai, mon père ; mais vous m'aviez accordé son rappel.
— Parce que j'aime mieux l'avoir sous les yeux, afm de le mieux surveiller; mais vos conférences ont été plus loin que ne le comportait mon désir de m'allier avec la sérénissime république. Le conseil des Dix m'a fait tenir des renseignements assez précis. Prenons-y garde, Venise a toujours joué un jeu double. Le comte Caraccioli est loyal, mais c'est un instrument que le conseil dirige peut-être sans qu'il s'en doute. Lui et son parti peuvent être débordés...
— ^ Eh! mon père, enfantillage que tout cela!... s'écria César gaiement. Le cardinal de la Rovera est un homme utile et dont vous pouvez avoir grand besoin quelque jour... Quant au reste, je crois plutôt que mon cher Francesco n'a été si bien retenu à Venise que par une affaire d'amour.
— Moi ! fit le duc au comble de l'étonnement.
Donna Rosa, qui, durant cette discussion, s'était réellement ['assoupie, se souleva de ses coussins et pris l'air le plus joyeux.
— Si l'on parle enfin de choses raisonnables, dit-elle, je me réveille.
— Vous faites bien, chëre mère, dit César, car votre fils Francesco va vous conter les merveilleuses beautés de certaine petite Vénitienne... Elle est charmante, disent les rapports du conseil... car le conseil n'a rien oublié, vous voyez, mon frère.
— Mon père, et toi. César, je vous prie de n'ajouter pas foi à ces rapports prétendus, ce sont mensonges grossiers... J*ai eu occasion de voir à Venise, en effet, une jeune fille ; mais le sentiment qui m'attirait vers elle est dégagé de toute mauvaise pensée.
— Mais l'amour qu'on a pour une femme, repartit la Vanoza, n'est jamais une mauvaise pensée, mon fils... A moins que vous n'ayez grand'peur des jalousies que cela pourrait exciter dans le cœur de votre bien-aimée femme.
— De grAce,ma mère, ne parlez pas ainsi. Je vous dirai bientôt toute cette histoire... à toi aussi, César, et alors vous verrez...
— Nous verrons, répondit César, que le général Borgia a voulu poser pour la sculpture, afin de fournir un pendant au continent Scipion l'Africain. Cela ferait très-bien, en effet, sur une colonne, et même sur une crédence!
— Ris tant qu'il te plaira, fou !
— Certes, il y a de quoi ! Et je donnerais cent sequins pour être présent quand la duchesse de Gandia apprendra ton nouvel amour! car ce sera, si je ne me trompe, la première fois que tu lui auras donné un chargin de ce genre.
— Francesco s'en fait honneur, mauvais sujet! dit Vanoza en frappant sur la joue de César avec son éventail.
Alexandre se leva et se disposa à partir.
— César, te verrai-je demain avant ton départ! demanda-t-il.
— Mon père, je veux partir au lever du soleil, afin d'éviter la chaleur du jour; j'irai prendre vos derniers ordies en quittant notre mère.
Je veillerai cette nuit jusqu'à deux heures.
Je vous accompagne jusqu'aux degrés, fit César en offrant son bras à son
père.
Ils quittèrent la chambre, et le duc de Gandia resta seul avec sa mère.
Est-ce vrai, mon fils, ce que disait ton frère? demanda donna Rosa; tu as
une intrigue à Venise?
Non, ma mère, pas le moins du monde; et la duchesse de Gandia, mon
épouse bien-aimée, ne trouverait rien à reprendre, certainement, à la nature de mes relations avec la jeune fille dont il est question.
— Quelle est-elle? demanda avec intérêt la Yanoza.
— Vous le saurez.,, ou plutôt ferais-je bien de tout vous dire dès aujourd'hui, car, je ne sais, mais des pressentiments funestes m'oppressent... Je me sens l'âme triste et le cœur serré, comme s'il m' allait arriver malheur.
— Que dis-tu là, mon enfant! Viens près de moi! fit la mère en attirant son fils auprès d'elle, sur le lit de repos.
— Ma bonne mère, fit le duc en l'embrassant, ne vous est-il jamais arrivé d'avoir des jours oii il semble que tout va s'écrouler autour de vous d'un moment à l'autre; des jours oiiTon pose le pied sur le sol avec défiance et comme si l'on craignait de rencontrer un abîme sans fond?
— Non, mon enfant, tu le sais, ma vie s'est écoulée dans les joies et les bonheurs de toutes sortes; je n'ai jamais eu à écarter les chagrins de mon âme, et je pourrais dire, à la rigueur, que mes plus grands soucis ont été de déplisser les feuilles du lit de roses où j'avais constamment trouvé le repos et le contentement du cœur et des sens.
— Heureuse êtes-vous, ma mère, que le ciel vous ait donné cette enviable et suprême insouciance! Je suis le seul de la famille, du reste, qui n'ai pas hérité de vous ce grand fonds de douce et philosophique quiétude. César, le prince de Squillace et ma bien-aimée Lucrèce sont ardents au plaisir et passionnés des enivrantes réalités de ce monde, tandis que moi... Ah! ma mère, hormis ma sœur Lucrèce et vous, personne ne m'aime dans ma famille : la défiance, les soupçons, la jalousie, m'entourent, et j'ai peur... oui, j'ai peur quand je songe de quel sang je suis né, quand je songe que rien ne coûte à certains esprits... Ah! César... César!... que t'ai-je donc fait?...
Et le duc, en prononçant ces mots, ne put retenir un soupir profond; son front se courba, comme sous le poids d'une immense affliction, et l^expression égarée de ses yeux semblait chercher à conjurer un orage dont il voyait son horizon s'assombrir.
Donna Rosa s'en émut : ce n'était pas, du reste, la première fois que de pareilles plaintes sortaient de la bouche de Francesco, et la pauvre mère, malgré son apparente frivolité, avait souvent pleuré en secret des divisions qui régnaient dans cette famille dont elle était le lien fragile.
Je no te di3 que cola. (Page 126.)
— Quel abattement, Francesco î... s'écria-t-elle, quelles sombres penséesl... que signifient ses paroles, mon enfant? Parle, dis à ta mère, à ta mère qui t'aime bien, quelles sont tes craintes... Ah! je suis sûre qu'elles sont exagérées...
— Oui, ma mère, exagérées, vous avez raison, et je suis insensé de m*y arrêter seulement... Insensé, je devrais dire criminel!
— Tu as prononcé le nom de César?... fit Vanoza inquiète au fond de Tâme.
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Cinq centimes iil. 15«.
— C'est lui qui fait naître ces pensées... C'est lui qui remplit mon cœur d'amertume... César ne m'aime pas.
— Oh ! tu te trompes, Francesco ! César a l'esprit caustique et fait en quelque sorte profession de douter de tout, mais il a le cœur aimant.
— Aimant pour vous, ma mère... mais pour moi!... il me hait.
— Non, j'en suis sûre. C'est mal, mon fils, très-mal, de parler ainsi!
— Pourquoi mon père l'a-t-il fait cardinal? Pourquoi ne lui a-t-il pas mis plutôt une épée à la main!... Je voudrais l'avoir à mes côtés sur un champ de bataille!... Je voudrais qu'une fois engagés dans la lutte, l'ennemi vînt à menacer sa poitrine du fer meurtrier... Que j'aurais de joie alors à me jeter au-devant du coup mortel et à lui dire : — « Yois si je t'aime ! »
— Eh bien, moi, repartit donna Rosa en riant, je ne désire pas du tout qu'une occasion semblable se rencontre. Je vous ai conviés tous deux ce soir à un combat moins meurtrier, et je veux que vous fassiez assaut de rasades et de bonne humeur, les vins de France aidaAt! Allons, donne-moi le bras, j'entends du bruit dans la cour, ce doivent être quelques-uns de nos invités.
— Oui, ma mère, fit le duc en secouant la tête.
— Plus de sombres pensées, je t'en prie !
— Non. Après tout, quand je réfléchis plus profondément, je reconnais que mon père a eu raison en le nommant à cette haute dignité de rÉghse ; car malgré mon épée vigilante, le saint-siége risquerait de tomber dans l'abîme sur lequel il penche et chancelle, s'il n'avait un puissant auxiliaire dans la politique astuciquse, mais pleine de génie, de mon frère. Oui, César, malgré ses vices, est un homme d'énergie et de ressources; mon père a besoin de ses conseils comme il a besoin de mon épée.
Une heure après, une table splendide réunissait les convives de la Vanoza.
Excepté- le duc de Gandia, qui, malgré tous les eflorts de sa mère, ne put parvenir à chasser les nuages noirs amassés sur son front, la plus vive gaieté animait tous les visages. Dom César surtout se faisait remarquer par une cordialité envers chacun, et plus particulièrent envers son frère, assez capable d'faire disparaître les mauvaises pensées qu'aurait pu concevoir toute personne que le hasard eût rendue témoin de sa conversation avec Michelotto dans les souterrains du Colisée; car le Valentin ne déployait jamais plus de séductions et d'amabilités qu'envers ses ennemis ou ceux qu'il voulait perdre.
— Tu vas couronner le roi Frédéric, dit le prince de Squillace à César ; mais . le me demande en vain ce qu'il t'cjn reviendra.
il — Oui-da! cher frère, me crois-tu donc tellement intéressé que je ne fasse
rien pour rien?
— Sans doute, une telle besogne n'est-elle pas plutôt du ressort du cousin Jean?
— Il est à Pérouse.
— On Teût tout aussi bien fait revenir : légat à Pérouse ou légat à Naples...
— Eh bien, mon cher, et écoutez aussi, vous tous qui êtes de la famille : si notre père a jugé à propos de me charger d'une semblable mission, c'est qu'elle est de nature à aider à notre satisfaction. Savez-vous ce que je compte demander au roi Frédéric de Naples, à votre oncle, donna Sancia?
— Qu il vous adopte pour son fils et successeur de la couronne que lui a laissée mon frère Ferdinand?
— Je vais lui demander, pour Lucrèce, la main de don Alphonse.
— Bravo ! fit la princesse de Squillace, cette chère Lucrèce sera deux fois ma sœur, mais...
— Mais, quoi? fit dom César.
— Son mari?
— Le divorce a été prononcé ce matin.
— Alors, nous aurons de belles fêtes pour le mariage. Mon frère, don Alphonse, est un des plus beaux princes de la chrétienté; Lucrèce l'aimera.
Le souper fut des plus gais, et le duc de Gandia finit par se laisser aller à la douce inflnence de tous ces esprits charmants et raffinés qui, ainsi que cela avait lieu à cette époque, qui ne se piquait pas absolument de pruderie, se mirent à conter, à l'envi l'un de l'autre et en renchérissant sur les détails, quelqu'^s-unes de ces historiettes licencieuses que Boccace avait mises à la mode, aljio qu'il vivait à la cour du roi Bobert de Naples.
Les chants succédèrent aux contes, etlaVanoza parlait de faire entrer quelques danseuses siciliennes qui se tenaient prêtes dans une autre salle, lorsqu'un valet introduisit un nouveau venu dans la salle du festin.
Cet homme était enveloppé d'un manteau et son visage était masqué.
Il s'avança, en saluant avec grâce, vers le duc de Gandia, s'arrêta devant lui et lui tentit une lettre.
— Pour vous, monseigneur, dit-il.
Le duc reçut et lut cette lettre sans surprise; puis il regarda le messager masqué ; celui-ci s'approcha de son oreille et lui glissa quelques mots que personne n'entendit, bien que le silence le plus absolu régnât pendant ce temps sur toute l'assemblée.
— J'y vais, répondit le duc en se levant.
Il passa dans la chambre de sa mère pour y prendre son manteau et son épée, et y fut rejoint aussitôt par donna Bosa.
— Où vas-tu, mon fils? demanda-t-elle.
— Un rendez-vous d'urgence, ma mère, répondit le duc avec insouciance.
— Quelque femme?...
— Non, ma mère, non !
— Prends garde, Francesco, tu te feras tuer, dans un de ces rendez-vous si urg-ents, par un frère ou quelque époux mal-appris. .
— Je suis bien tranquille de ce côté.
En ce moment, le son d'un cloche lointaine se fit entendre. Le duc tressaillit de telle façon qu'il en laissa tomber son épée.
— C'est la cloche du château Saint- Ange! dit-il en ramassant son épée et la tirant du fourreau, pour s'assurer qu'elle était intacte.
— Qu'as-tu, mon ami?... lui demanda sa mère avec la plus vive inquiétude.
— C'est étrange!... Jamais le son de cette cloche n'avait produit cet effet sur moi... c'est comme le tintement d'un glas funèbre!... Ma mère, les pressentiments qui tout à l'heure m'oppressaient reviennent et m'assiègent... Oh! qu'est-ce que cela?... si j'étais en danger de mort?...
— Tu me fais peur, Francesco, tais-toi!... fît la mère. As-tu perdu l'esprit?
— Vous avez raison, ma bonne mère, et je ne comprends pas que mou âme se laisse aller à de semblables terreurs... Mon rendez-vous est à minuit, et il faut que j'aille, avant, voir Lucrèce au couvent de Saint-Sixte.
— Un rendez-vous, à cette heure de nuit!... Prends-bien garde, mon enfant, tu sais que les rues de Rome ne sont pas sûres.
— Oh! ma mère, je n'ai pas peur. J'aurai avec moi mon fidèle Ascanio, et d'ailleurs j'ai mon épée.
— C'est égal, Francesco, prends bien garde... Voilà que tes pressentiments d'avant le souper passent dans mon âme... Mon fils...
— Rêves, vaines chimères! fit le duc en riant afin de la tranquilliser.
•^ Tiens, mon enfant, je suis femme, je suis mère et je me connais... Si, après ton départ, ces idées-là ne me quittent pas, je suis capable de n'en point dormir de la nuit. Aussi, je veux...
Et la dévote Romaine retira un médaillon pendu à son cou et s'agenouilla en le considérant avec attention.
— Que faites-vous donc, ma mère?
— C'est une sainte rehque qui ne m'a jamais quittée et que ton père tenait du pape Calixte III, son oncle. Je veux que que tu la portes ce soir. Tu me la rendras demain.
— Eh ! ma mère, fit le duc en riant, est-ce que, s'il m' arrivait malheur, cette relique aurait la vertu de l'éloigner?
— Sans doute ! voyez-vous l'impie qui n'a pas confiance ! Allons, je le veux, monsieur le duc.
Et la Vanoza passa le médaillon au cou de son fils, non sans lui faire une douce violence ; car, malgré le respect qu'on avait généralement à cette époque pour les amulettes bénites et les reliques, le duc se trouvait trop près de leur source pour leur accorder le crédit auquel elles prétendaient.
— Bonne mère!... dit-il cependant en embrassant la Vanoza avec effusion.
— Maintenant, Francesco, dit-elle, tu peux partir, me voilà tranquille.
— A demain.
Comme le duc descendait l'escalier et mettait le pied dans la cour pour monter à cheval, il trouva dom César déjà en selle.
— Je t'attendais, dit-il à son frère.
— Tu quittes le souper? demanda le duc.
— Oui, je vais au Vatican, prendre les ordres de mon père avec sa bénédiction, car je pars au point du jour.
— Alors nous ferons route ensemble jusqu'au pont Sixte, dit le duc en enfourchant à son tour son cheval que tenait son écuyer. Tu viens avec moi, Ascanio, continua-t-il en s'adressant à l'écuyer.
L'écuyer monta à cheval à son tour, et tous trois quittèrent la villa Vanoza.
Les deux frères marchaient les premiers, en devisant de choses joyeuses, et, comme ils traversaient le Campo Vacciro, dom César, qui avait l'œil au g-uet et l'oreille ouverte, distingua parfaitement, dans l'ombre projetée par Tare de Septime Sévère , une douzaine de formes humaines , immobiles , appuyées sur de longues épées ou la pique à l'épaule et semblant craindre d'être aperçues.
— Si je ne me trompe, pensa César, voici mes faucons en chasse.
— Voici, je crois, des mauvais garçons qui méditent un méchant coup, dit le duc en désignant ces ombres immobiles. Il y a encore bien à faire pour que Rome soit purgée des bandits et des voleurs. Il faudra que je supplée au préfet de Rome et que je fasse opérer une battue dans le CoHsée un de ces jours : cette vieille ruine est un vrai repaire. Si l'on n'entendait pas battre nos épées sur le flanc de nos chevaux, nous serions inévitablement attaqués.
— Pressons le pas, affecta de dire dom César en piquant sa monture qui prit le trot.
Arrivés au pont Sixte, ils se disposèrent à se séparer.
— Je te verrai demain matin, à ton départ, dit Francesco en tendant la main à son frère.
— Pourvu que mon père ne soit pas encore couché, répondit dom César en s'éloignant.
— Il veille toujours jusqu'à deux ou trois heures, dit le duc.
— Adieu, répliqua César en disparaissant dans l'ombre des maisons élevées sur ce pont, qui conduisait au Vatican.
— H ne m'a pas donné la main... se dit Francesco en le suivant des yeux d'un air pensif.
Et il tourna à droite dans la direction du couvent de Saint-Sixte. Ses pres^^entiments le conduisaient vers sa sœur Lucrèce, il éprouvait le désir de l'embrasser ce soir-là, et puis, il la croyait sacrifiée à l'ambition de sa famille et peu disposée
à contracter un nouveau mariage. La suite prouva que le duc se trompait fort sur le compte de sa sœur, car Lucrèce s'arrangea toujours assez bien des combinaisons matrimoniales dont elle était le pivot charmant.
Au milieu du pont Sixte, dom César fut abordé par un homme masqué.
C'était celui* qui était venu trouver don France sco chez la Vanoza.
— Monseigneur, dit cet homme en s'avançant et en parlant à voix basse, son rendez-vous est pour minuit, dans une petite maison du côté de Santo Hieronimo, sur la Ripetta, au numéro 87, à deux pas de la villa de la Cressida, où il y a fête ce soir.
— Et avec qui ce rendez-vous ?
— Avec un homme dont j'ignore encore le nom, et qui, pour monseigneur, s'appelle le Vénitien.
— C'est bien, dit dom César en mettant une bourse dans la main de cet homme. Eloigne-toi.
Et il piqua des deux vers le Vatican.
— Il s'agit de Leona, pensa-t-il, il n'y a plus à hésiter. C'est l'étincelle qui met le feu aux poudres I