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CHAPITRE XVI

Bon parmi les grands.

Malgré Theure avancée, le spaccio de maître Ribaldo, situé sur la Ripetta, était encore ouvert, ce qui constituait une infraction aux ordonnances du préfet de Rome ; mais la police était fort accommodante à cette époque, ses agents fermaient volontiers les yeux sur des peccadilles de cette nature. Et puis, peut-être y avait-il une tolérance spéciale accordée secrètement au maître de ce cabaret achalandé.

Deux soldats buvaient sous une tonnelle adossée à un petit mur à hauteur d'appui : l'un était Espagnol, l'autre Vénitien. Le Vénitien n'était autre que ce Battista que nous avons vu accourir dans la maison de Schiavone, pour avertir son général des mauvaises dispositions du conseil des Dix à son égard. Leur conversation était languissante, et tous deux se laissaient aller à la demi-somnolence que favorisait encore la vue des eaux du Tibre, où se reflétait la lune en rubans argentés.

— Ainsi, mons Servando, dit Battista, tu es bien décidé à quitter Rome.

— Oh ! très-décidé, réjjondit l'autre. Je fus d'ailleurs de tout temps trèsporté au chamgement. Peut-être irai -je en France, au diable, je l'ignore. Soldat du pape, c'est très-bien ; cela rapporte une provision énorme d'indulgences, mais en revanche fort peu d'écus. Les fêtes du Vatican coûtent cher, et les

finances de l'État sont obérées. Ma foi, je préfère du bel et bon or, quitte à être damné.

— Ag-is à ton aise; moi je suis Italien et paresseux : je reste. D'ailleurs, nous aurons peut-être bientôt à donner de rudes coups, et j'aime la guerre. Car, voistu, ce n'est pas pour rien que le duc de Gandia fait des recrues et enrôle plus particulièrement des Italiens dans ses troupes. Toi, si tu m'en crois, tu gagneras Naples, 011 sont les Espagnols, et alors tu auras l'avantage de me voir un jour Tépée à la main en face de toi.

— Bah ! il y a alliance avec Naples, puisque le cardinal Valentin y va demain comme légat.

— Qui vi\Ta verra; moi je crois que tous ces Borgia trament quelque chose. Leurs fêtes du Vatican dont parlent tant leurs ennemis ne sont, disent leurs amis, qu'un moyen de s'attacher les princes indépendants dont ils ne sont pas sûrs... Ce sont de fins politiques, crois-en un Vénitien qui s'y connaît, va!

Et Battista achevait de vider son verre, lorsqu'on entendit une voix chanter doucement sur le Tibre. La cha^ison lui fit dresser l'oreille avec attention. La voici :

Catarina la gondolière Dans sa barque menait un soir Un seigneui- à l'allure fière, Un seigneur tout vêtu de noir :

Elle chantait, alerte et folle,

Et tour à tour.

Une joyeuse barcarolle,

Un chant d'amour.

— Sur mon âme, dit Battista, je connais la chanson, elle senties lagunes et le Lido.

Et la voix reprit cette barcarolle, encore en effet très-populaire à Venise. Seulement, elle semblait se rapprocher du rivage et du cabaret.

On entendit dans 11 nuit sombre Chanter longtemps sa douce voix* Sa barque, glissant comme une cmbre, Paraissait une âme aux abois.

Soudain le ciel devint livide...

Signe de mort!

Car la barque, au jour, seule et vide

Revint au portl

— Eh! je ne me trompais pas, s'écria Battista, non-seulement c'est un Vénitien, mais encore c'est un ami; nous allons voir !

Le soldat continua la chanson en quittant la tonnelle et en se rapprochant du

fleuve :

Or, tout bas l'on dit et répète

Que l'orgueil tint Catarina,

Et que, pour briller, la pauvrette

Un soir au démon se donna...

Donc, le noir seigneur, — dit l'histoire,

Passa content, Car ce seigneur, tout le fait croire,

C'était Satan!

Comme il achevait, une barque chargée de bois de valeur; chêne, noyer et cèdre rouge, passa devant l'endroit du rivasre où se tenait le soldat.

— C'est un compatriote qui a achevé ma chanson, dit une voix partant du bateau.

— Par ici, ami Giorgio !

La barque s'arrêta et une forme noire se dessina sur l'azur foncé du ciel, laquelle sauta sur le rivage et tendit une main vers JBattista, tandis que de l'autre elle retenait son bateau par une corde.

— Battista ! à Rome I fit Schiavone. Tu as donc quitté le service de la république ?

— Oui, et promptement. J'ai failli être coffré comme mon général. Heureusement j'ai de bonnes jambes, car à Venise, dès qu'on est inquiété il faut commencer par se sauver ; un pauvre diable comme moi ne se tire pas facilement des griffes de la police.

— Le comte a été relâché. Mais je vois à la lueur des étoiles briller un casque et un gorgerin. Tu es toujours soldat?

— Je suis enrôlé dans les condottieri du duc de Gandia.

— Tant pis pour toi, fit Giorg^io en secouant la tète avec tristesse.

— Pourquoi tant pis?

— Race damnée que ces Borgia!

— Bah ! mais viens boire un verre de vin.

— Merci, mon brave, impossible pour ce soir, mais nous nous reverrons. J'aurai peut-être besoin de toi quelque jour. Au revoir.

— A ton aise. Tu sauras où me trouver. Ici, ou au quartier.

Schiavone sauta dans sa barque et remonta le Tibre. Battista rejoignit son compagnon.

— Battista, dit Servando, l'homme que tu quittes est un sot. Tu lui offrais de boire à présent, et il a remis à uû autre jour. Peut-être toi, lui ou moi, mourrons-nous demain, ce soir...

— Eh ! pourquoi veux-tu que nous mourions si vite, ami Servando ? Nous sommes soldats, et il n'y aura point d^ guerre de quelques mois; déplus nous sommes bien portants de corps et d'âmé;. Je vois quatre-vingt-dix-neuf chauces de vie contie une de mort.

Au secours, fit-il en apercevant (Page 128.)

— Qui sait si les quatre-vingt-dix-neuf chances ne sont pas plutôt pour la mort ? Au temps où nous vivons î...

— Ce n'est pas pour nous qu'il y a à craindre. Si les empoisonnements, si les * morts violentes désolent le pays, c'est pour les riches qu'ils sont mis en pratique, et l'on ne viendra pas s'attaquer à nous, qui avons à peine de quoi, pauvres diables, ne pas mourir tout à fait de faim.

— En attendant, moi je meurs de soif. — Holà ! Ribaldo ! Giobbc ! Ribaldo ! fit le soldat en frappant sur la table.

Cinq centimes ill. 16'^

Le tavernier qui les écoutait, caché derrière le petit mur, accourut, et sur son ordre s'en fut chercher un nouveau flacon.

— J'estime, cher Servando, reprit le Vénitien, que nous ferions hien d'arrêter nos libations et de rentrer au quartier. Tu sais que nous partons demain au point du jour pour une expédition mystérieuse, ordonnée par le duc de Gandia.

— Bah! encore une rasade ! répliqua l'Espagnol. Ribaldo revint avec une bouteille.

— Goûtez-moi ce vin-là, mes chers maîtres, dit-il. On dirait des larmes du Seigneur, Lacryma Christi.

— Lacryma Christi, mon brave hôtelier? A d'autres ! c'est du vin de la campagne de Rome, on s'y connaît, maître empoisonneur ! fit Servando après avoir bu.

— Vous êtes dégoûté, signor Espagnol : le cardinal Corneto en boit du plus mauvais à son ordinaire, répHqua Ribaldo en rentrant dans le spaccio di vino.

— Mais si tu quittes Rome, oti iras-tu? reprit Battista.

— J'hésite. Bien qu'on parle de licencier les condottieri du duc de Gandia, j'attendrai aussi, car il est question de reprendre la guerre contre l'Empereur. Ce bruit de licenciement est sans doute un faux bruit qu'on fait courir exprès. Mais hier, on m'a proposé une place de familier au service du cardinal Valentin : j'ai refusé.

— Per Bacco, tu as bien fait! s'écria Battista qui s'échauffait visiblement.

— Un damné, malgré sa robe rouge et sa barrette sacrée !

— Son père n'est pape que parce qu'il a trompé le conclave et acheté les voix I

— Un assassin I un voleur ! Tout dernièrement, n'a-t-on pas trouvé sur la place Santo ïïieronimo le cadavre du signor Leonato Varoni, qui venait de lui gagner quinze cents sequins au jeu et dont il était porteur !

— Pour des soldats du saint-père, vous n'êtes guère circonspects, les amis ! dit le cabaretier en survenant derrière eux.

— Ah çàl on est au cabaret pour causer, il me semble, dit l'Espagnol.

— Certainement, mais tous ces Borgia sont vos compatriotes, monsieur Servando I

— Cette famille de Borgia est une plaie sur notre belle Italie, dit Battista, le duc de Gandia, son frère, excepté cependant. Ne dit-on pas de lui : Bon pcU'mi les grands !

— Ma foi! lui comme les autres ! — On dit tout bas... Ecoute : on dit qu'il se passe au Vatican des choses honteuses et infâmes. Ou ajoute que le duc Francesco de Gandia et César Borgia sont jaloux l'un de l'autre: — en'politique, parce

que l'un est général et l'autre cardinal ; en amour, parce que tous deux aiment d'un amour incestueux leur sœur Lucrèce.

— Calomnie ou non, il doit y avoir du vrai dans tout ceci, et Battista en vidant son verre.

— Aussi Rome est divisée en deux camps, ajouta Servando.

— Si nous partions, Servando? demanda le Vénitien, commençant à devenir inquiet.

— Il n'y a plus de vin? Partons, répondit l'Espagnol.

Ils se levèrent et se fouillèrent, cherchant tous deux de l'argent; mais l'hôtelier s'approcha avec empressement et, la voix aussi caressante que possible:

— Entrez dans la salle, chers seigneurs ; il fait noir ici comme dans un four, et je vous défie de distinguer un sequin d'un sou romain.

— Au fait, il a raison, dit Battista qui n'était pas fâché de voir clair, car la nuit était devenue extrêmement sombre.

Tous deux entrèrent dans la taverne; mais à peine avaient-ils dépassé le seuil, que Ribaldo tira traîtreusement la porte sur eux, les enferma, emporta la clef et s'enfuit à toutes jambes.

Deux hommes qui s'étaient jusque-là tenus dans l'ombre, à quelque distance du spacciOy avancèrent et pénétrèrent sous la tonnelle.

— La délation partout, dit l'un d'eux. Encore deux victimes que ce misérable cabaretier va hvrer aux sbires 1 Ces deux soldats sont ivres et ne savent ce qu'ils disent !

— C'est vrai, répliqua l'autre; mais vous avez entendu, monseigneur, avec quelle irrévérence ils parlaient, et les odieuses calomnies qu'ils répétaient.

— Ascanio, je veux sauver ces deux hommes ! reprit le premier avec autorité.

Cependant les deux soldats frappaient avec violence contre la porte, en criant comme des diables. Le duc de Gandia, car c'était lui, en effet, qui était survenu sur cet endroit de la Ripetta, s'approcha de la fenêtre qui s'ouvrait sur la tonnelle, et, passant son bras à travers les barreaux de fer, frappa contre les vitres. La fenêtre s'ouvrit, et le visage elfaré de Battista parut.

— Voyons, tavernier maudit, ouvre-nous ! dit-il, croyant que c'était Ribaldo.

— Éeoutez-moi. Si vous ne fuyez promptement vous êtes perdus! dit le duc.

— Çà, vous rêvez! quel danger courons-nous donc? demanda l'Espagnol.

— Cet homme, ce Ribaldo, le maître de cette taverne, est un espion ; il est allé vous dénoncer.

— Ah! canaille ! s'écria Battista en se jetant sur la porte et s'efforçant de l'enfoncer.

— Est-ce vrai? demanda Servando, dont les fumées du vin troublaient les idées.

124 LES BATARDS DE BOKGIA

— J'en suis sûr ; il a fermé la porte sur vous.

— Carajo ! le damné coquin ! s'écria l'Espagnol.

— Ne songez pas à fuir par là, dit le duc ; mais sortez par le jardin. Il y a une porte qui donne sur la place de Santo Giacomo. Hâtez- vous !

— Merci de l'avis, mon brave! Votre main, que je la serre en reconnaissance d3 ce service. Si jamais vous avez b3soin de Scrvando le condottiere, aussi vrai que je suis Espagnol, elle est à vous !

— Et le Vénitien Battista vous en dit autant, seigneur.

— Partez vite ! s'écria le duc en s'éloignant, suivi de son écuyer.

Les deux soldats ne se le firent pas répéter et disparurent dans l'intérieur de la maison, où l'on entendit bientôt de grands cris et comme le bruit d'une lutte.

— Assurément, monseigneur, dit Ascanio s'avançant aux côtés de son maître, voici deux hommes qui tomberaient de leur haut s'ils savaient qu'ils sont préservés du gibet par ce même duc de Gandia, dont ils disaient tout à l'hem^e tant de mal I

— Ascanio, la vertu des princes est la clémence.

— Plût au ciel que votre noble frère la pratiquât, cette vertu, monseigneur!

— Allons, te voilà encore, avec tes éternelles malédictions contre mon frère! Ascanio, si tu n'étais un brave serviteur, et si la seule justice n'inspirait d'ordinaire tes paroles, je te croirais un mauvais génie acharné à me mettre en guerre ouverte avec ma famille I

— C'est que, vraiment, monseigneur, il semble que vous n'en faites nullement partie, de cette famille ! Vous et Son Eminence vous avez eu le même père comme la même mère, et cependant vous êtes aussi différents que si vous étiez nés, — Dieu me pardonne ! — vous d'un ange, lui du diable!

— César est mon frère, Ascanio; mon devoir est de l'aimer : je l'aime... Mais il me semble entendre comme un écho harmonieux d'instruments et de voix. Il y a une fête dans un palais voisin.

— C'est chez la Cressida, monseigneur.

Ils se trouvaient, en effet, en vue de cette partie de la Ripetta où s'élevaient les murs de la villa Cressida.

— La Cressida!... murmura Francesco. Oh! la femme rieuse et folle! entourée de débauchés et d'oisifs, elle ne songe plus, j'en suis sûr, à son passé... Son passé!...

— Elle est à présent la maîtresse de Son Eminence, dit Ascanio.

— Que m'importe!... — Ascanio, l'épée à la main!... nous approchons d'un quartier fréquenté par des bandits dangereux; il est bon de se tenir toujours sur la défensive.

Tous deux tirèrent l'épée et s'enfoncèrent dans l'obscurité de la Ripetta. Pendant ce temps, Ribaldo accourait vers sa maison, suivi d'une demi-

douzaine de sbires armés jusqu*aux dents. La première chose qu'il aperçut fut la fenêtre ouverte. Après s'être assuré que les barreaux étaient intacts, et n'entendant aucun bruit dans l'intérieur, il se hâta d'ouvrir la porte et d'entrer, suivi des sbires.

— S'ils ont fui par le jardin, mon crédit est perdu! Cela fera tort à mon commerce!... s'écria-t-il avec l'accent du plus vif désespoir, en appelant ses garçons.

La lune, qui, depuis une heure, était restée cachée derrière un gros nuage, en sortit tout à coup et élaira une petite troupe qui s'avançait au pas.

C'était don Michelotto, sa longue épée sous le bras, recouvert de la tête aux genoux d'une fine cotte de mailles, dont les anneaux lançaient dans la nuit mille étincelles, et suivi de sept reîtres allemands, armés de haches et de piques, et dont les figures, déjà très-farouches, prenaient au clair de lune des proportions fantastiques.

En approchant de l'osteria, Michelotto aperçut Ribaldo congédiant ses sbires d'un air de dépit.

— Eh ! Ribaldo ! fit-il lorsque les sbires eurent disparu dans une ruelle voisine.

— Qui m'appelle? demanda l'hôtelier.

— Ne reconnais-tu pas ma voix, maraud?

— Ah! c'est vous, monseigneur I... fit l'hôtelier en s'avançant humblement.

— Je m'étais demandé quelquefois la cause de tes visites au palais... Je devine... tu cumules, fit Michelotto en riant.

— On fait ce qu'on peut pour ne pas mourir de faim, signori Je voulais arrêter des blasphémateurs ; ils ont rossé ce pauvre diable de Giobbe, qui ne voulait pas les laisser fuir!... mais je les rattraperai dès demain, au point du jour!

— Tu devrais au moins ménager tes pratiques.

— C'est que ces mêmes pratiques ne ménagent pas mes oreilles et les démangent furieusement en leur faisant ouïr des choses abominables contre Son Éminence, ce qui est très-mal, [ et contre notre saint-père, ce qui est pécher.

— De sorte que tu agis par pure dévotion, honnête et candide tavernier?

— C'est vous qui l'avez dit, monseigneur.

— Adieu, l'ami, fit le condottiere en faisant un pas vers ses reîtres.

— Est-ce que vous avez aussi quelqu'un à arrêter, vous, monseigneur, que je vous vois ainsi escorté?

— Il est possible, répondit Michelotto.

— Oh! les visages farouches !... Sont-ce des chrétiens, ces soudards-là?

— Ce sont des lansquenets bavarois, très-vaillants, je t'en réponds, et qui ont l'immense avantage de ne comprendre qu'un seul mot, en dehors de leur

affreux et barbare idiome. On leur dit : Frappez ! et ils frappent. — Précieux garçons !

— Vous n'avez pas besoin de mes services, par hasard, monseigneur?

— Non, et si tu as quelque velléité de veiller cette nuit, ami Ribaldo, prends bien garde de ne pas sortir de chez toi, ou de ne pas ouvrir celles de tes fenêtres qui donnent sur le Tibre. Je ne te dis que cela.

— Il suffit, monseigneur, fit Ribaldo, qui rentra chez lui tout tremblant. Don Michelotto reprit sa marche, toujours suivi de ses sept reîtres.

— Nous sommes en avance, murmurait-t-il. Une affaire précipitée a souvent plus de prix... On est si exposé à voir les grands se dédire... Ah! la lune est trop complaisante cette nuit!...

La petite troupe disparut dans l'ombre des maisons, suivant pas à pas la direction prise précédemment par le duc de Gandia.

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