CHAPITRE XVII Chants de fête et cris de mort
A cent pas environ au-dessus de l'église de San Girolamo, s'élevant en façade sur la rue de la Ripetta, était située la villa de la comédienne Cressida. Les jardins s'étendaient jusqu'à la rive même {ripftta) du fleuve, qui, en cet endroit, comme en beaucoup d'autres, se rétrécissait considérablement, envahie par les constructions des particuliers.
La Cressida donnait une fête; mais la chaleur refoulait presque tout le monde dans les jardins. Le casin, c'est-à-dire le petit palais, était tout resplendissant de lumières, et de ses fenêtres ouvertes s'échappaient par moments les bouffées de la musique des danses ou des douces symphonies des exécutants ; tandis que le fond du jardin, dominant le Tibre en terrasse, était plein d'une ombre épaisse où brillaient, de loin en loin, de rares fanaux. De ce côté, des groupes très-restreints et presque toujours composés de deux personnages, se perdaient sous les charmilles et sur les gazons rafraîchis par la brise de la nuit. Les oiseaux endormis sur les branches n'étaient guère réveillés que par des paroles d'amour ou par les sobres éclats du plaisir.
Deux jeunes gens cependant se promenaient sous les acacias touffus dont les branches retombaient par-dessus une petite muraille faisant angle avec le fleuve et une ruelle sombre, partagée en deux par un ruisseau que la lune faisait briller comme un mince filet d'argent. Les deux jeunes gens devisaient d'amour. L'un était une connaissance du lecteur, le marquis Gaetano de Yalaperta, l'autre, le prince Astor de Manfredi, en ce moment de passage à Rome, et se rendant à Naples pour assister aux fêtes du couronnement du roi.
Le prince Astor était un beau jeune homme de dix-huit ans, adoré de ses sujets, et qui n'avait pas même songé que Faenza, sa capitale, pouvait lui devenir infidèle en son absence. Il était venu à Rome en passant par Urbino, et heureux d'y trouver Gaetano, son ami d'enfance, il avait prolongé son séjour, fort caressé, du reste, par le pape et par sa famille.
Gaetano l'avait amené chez la Cressida sans lui dire oh il le conduisait.
— Voyons, dit-il à celui qu'il ne voulait jamais traiter '^n sujet, lequel, du reste, s'y était admirablement prêté, je ne sais rien de tout ce qui se passe ici. A Faenza, jusqu'à présent, j'ai pâli sur les livres, mon ignorance est complète, et tu en abuses, Gaetano : j'exige que tu me dise chez qui nous sommes.
— Chez une femme.
— Jolie?
— A miracle! répondit Gaetano avec enthousiasme.
— Présente-moi bien vite, alors.
— Peste ! comme vous y allez, prince I N'êtes-vous donc plus éperdument épris de cette demoiselle d'honneur que vous avez vue en passant à Urbino?
— Chut ! ne parlons pas de cela, répondit Astor d'une voix sérieuse
— Alors vous devinez donc où nous sommes?
— Chez quelque belle courtisane?
— Chez la Cressida, prince ! Ah ! quelle femme 1
— Tu en es amoureux, mauvais sujet I
— A en perdre la raison, prince, une passion insensée, une frénésie, une sorte de délire qui m'agite, exalte mes sens" et ma tète...
— Et ton cœur? demanda Astor.
— Mon cœur... fit Gaetano surpris; oui, je l'aime, c'est une âme de feu, dévouée...
— Mais ton cœur est resté froid pour elle, reprit le prince. Je la connais, cette Cressida, elle est passée par Faenza il y a six mois; étrange femme, en effet, j'ai cru l'aimer aussi I Mais je t'expliquerai, par moi-même, pourquoi tes sens [seuls sont éveillés auprès d'elle, et pourquoi ton cœur ne bondit pas. C'est qu'elle est beaucoup trop... ou plutôt que tu es, comme moi, beaucoup trop jeune pour ellel... Ah! mon ami, quelle différence avec cette adorable jeune fille... une âme vierge, un cœur pur, un regard céleste... AhîLeona!...
Et le prince tomba dans une douce mélancolie dont le marquis ne songea pas à le tirer.
— N'importe, s'écria le marquis après quelques tours de promenade, je suis fou de Cressida, fou!... Et si elle voulait...
— Si elle voulait, tu ferais quelque sottise, n'est-ce pas?... Fou, tu dis bien, car elle est maîtresse avouée de dom César.
— Et voilà ce qui me désespère I fit Gaetano en soupirant.
En ce moment une femme masquée s'approcha des deux jeunes gens.
— Bonjour, prince, fit-elle en s'emparant du bras d'Astor.
— Eh! quoi, madame, vous me connaissez? fit Astor.
— Et vous, prince, ne me reconnaissez-vous donc pas?
— Assurément, madame, une telle question me flatte beaucoup, mais je n'aurai pas la présomption de répondre : oui. — Je ne pourrai vous satisfaire que si vous ôtez ce masque qui, j'en suis certain, me cache de très-séduisantes beautés.
— Comment est-il possible que nos meilleurs amis oublient jusqu'au son de notre voix! fit la Cressida en se démasquant.
— Je voulais vous forcer à ôter ce vilain masque. Çà, vous chantez à Rome k présent, Cressida?
— Eh! cher prince, vous savez, nous autres comédiennes, notre vie change comme nos rôles de théâtre. Aujourd'hui me voici à Rome, et j'ai joué hier Didon, la reine de Carthage; demain, peut-être partirai-je pour Pise, où je remplirai le rôle de quelque servante d'auberge. — Cependant cette existence nomade me plaît : il fs^t à mon âme du mouvement, du bruit, et surtout du changement. Je suis insouciante du lendemain comme l'oiseau qui vit sans amasser. J'ai en aversion, vous le savez, tout ce qui peut entraver mes pas, en haine tout ce qui me gêne; et il faut de bien puissantes raisons pour me forcer à obéir. On m'accuse d'être légère et infidèle en amour, mais on se trompe; quand j'aime, j'aime avec tout mon être... Mon amour passe, c'est vrai, mais je ne suis pas infidèle. Je suis trop franche pour feindre, et trop délicate pour aimer deux hommes à la fois, mon cœur n'est pas assez... large pour cela. N'est-ce pas, Gaetano ?
— Gaetano, répondit le prince, est au désespoir, il croit que vous ne l'aimez pas.
— Il a tort : nous sommes partis ensemble de Florence il y a un mois; nous avons passé huit jours à Pérouse, huit jours bien rcmphs.
— Et depuis dix que vous êtes à Rome, Cressida! fit le marquis d'un ton de reproche, depuis ces dix jours!...
— Vous êtes charmante, et il me paraît trop exigeant! s'écria le prince en baisant la main de la courtisane.
— Mon pauvre Gaetano, reprit Cressida en posant sa main sur le bras du marquis, je vous jure que vous avez marqué dans ma vie plus que bien d'autres. J'ai accordé mon... amitié à celui-ci parce qu'il était grand et noble; à celui-là parce qu'il était riche et qu'il me laissait satisfaire tous mes caprices, toutes mes fantaisies; à cet autre parce qu'il était beau comme le jour ou comme... Hercule. Vous, Gaetano, je vous aimé parce que vous étiez Gaetano : vous auriez été un simple homme du peuple, un soldat pauvre, que je vous aurais aimé de même. C'était écrit.
Savez-vous comment se nommait ce cadavre quand il vivait? (Page 143.)
— Vrai, Cressida, dit le prince pendant que le marquis baisait avec ferveur la main de la comédienne, — si j'étais Gaetano, ce ne serait pas vos belles mains que je baiserais, mais vos pieds, mais la trace de vos pas.
— Oh! qu'il soit calme, je le lui ai dit encore ce matin... je ne l'aîmé plus-
— Hélas! fit le marquis avec un réel sanglot dans la voix.
— Oui, il s'est fait une réaction subite en moi ; j'ai voulu, en aimant Gaetano, lutter contre elle, mais elle m'a vaincue.
CliiQ CENTIMES ILL. 17e.
— Et qui aimez-vous alors maintenant? demanda le prince, que cette étrange créature plongeait dans un stupéfiant étonnement, ne sachant s'il fallait maudire ou admirer cet attrayant spécimen de la corruption de cette époque.
— Rien et personne, répondit la Cressida, pas même moi. — Je regarde, je cherche autour de moi, et je ne trouve pas l'aliment nécessaire à mon âme altérée. Tout homme me déplaît ou me... dégoûte. Je me sens au cœur un nouveau et puissant désir d'aimer, et je n'aime pas... Savez-vous, prince, savez-vous, marquis, quel est l'être pour qui je pourrais me dévouer et lui donner mon sang s'il fallait, de qui je serais fière, et qui pourrait m'écraser s'il voulait?...
— Je serais curieux de l'apprendre, fit Astor en calmant d'un regard la douleur de son ami.
— Ah! c'est que vous croyez peut-être qu'un tel amour, — non, je de^Tais dire qu'un tel sentiment... n'est pas possible, surtout chez nous autres, femmes de théâtre ; surtout avec nous, chargées de représenter en public les larmes ou la joie, comme l'exige le poëte; si bien qu'on ne peut imaginer, sous ce masque qui rit ou qui sanglote, un visage réel, une âme comme celle des autres femmes.
— Quel est donc l'heureux mortel capable de vous émouvoir ainsi, madame?
— Ce n'est pas un homme... fit Cressida d'une voix profonde.
— Qu'est-ce alors? demandèrent les deux jeunes gens avec une curiosité ardente.
— Un enfant...
— Je disais tout à l'heure à Gaetano que vous étiez une femme étrange, Cressida ! fit le prince en lui serrant la main.
— C'est vrai!... mais vous ne me connaissez pas. Personne ne me connaît. — Tenez, si je ris, si j'aime, si je m'enivre de plaisir et d'amour, comme vous m'avez toujours vue faire, c'est pour oublier.
— Oublier quoi? demanda Gaetano qui sentait sa tête et sa raison tournoyer.
— Là! je ne voulais pas vous dire cela!... fit Cressida en prenant tout à coup un ton enjoué; — mais il faut que je vous quitte, on me réclame sans doute là-bas. Prince, êtes-vous ici incognito ?
— Eh! chère belle, comment un petit souverain comme moi peut-il songer à faire de la dignité, lorsqu'on voit parmi vos invités le sévère cardinal de la Rovera !
— Et j'aurai peut-être le cardinal Yalentin, fit Cressida en s'éloignant.
— Cressida!... s'écria Gaetano.
— Eh bien! fit la comédienne en se retournant avec une grâce sans pareille. ■ — Vous me quittez ainsi?
— Oui, dit-elle en disparaissant légère comme un oiseau.
— Elle me fera mourir! s'écria Gaetano.
— Bizarre créature!... dit le prince. Si Dieu ne refusait pas à ces femmes le bonheur d'être mères, elles se sauveraient peut-être de l'abîme. Console-toi, ami.
— Comment?
— Viens avec moi à Naples, puis à Faenza; là nous y oublierons, toi la femme impure, moi la jeune fille candide et suave...
— Cressida m'a ensorcelé.
— Eh! quoiqu'elle soit assurément d'une beauté sans pareille et dont celle de peu de femmes approche, elle a trente ans.
— Elle n'en parait pas vingt-cinq ! s'écria Gaetano avec la conviction que lui donnait la vérité.
— Je te guérirai, mon pauvre ami !... fit le prince en entraînant Gaetano sous les arbres.
Comme ils s'appuyaient sur la rampe de la terrasse, ils virent briller, à la lueur de la lune, les casques et le fer des piques d'une petite troupe d'hommes s'avançant de ce côté.
— Une patrouille, sans doute, dit Astor. La troupe s'arrêta à l'angle de la terrasse, remonta silencieusement le quai et s'enfonça dans lamelle.
— Patrouille sinistre, dit Astor quand ils eurent disparu. C'étaient Michelotto et ses reîtres.
Cressida attendait en effet le Valentin ; mais comme César était, en apparence, l'homme le plus capricieux de la terre, elle ne l'avait annoncé à personne, afin de ne point causer de regrets ; car, il faut le dire, le Yalentin n'était redouté que de ses ennemis, et les charmes de son esprit, l'entraînement de sa parole, les grâces mêmes de sa personne, le faisaient toujours rechercher avec beaucoup plus d'empressement que ne le commandaient son rang et sa puissance.
Le cardinal de la Rovera, Vincola, ne s'était fait aucun scrupule d'accepter l'invitation de la comédienne, chez laquelle il était venu, amené par son parent le préfet de Rome; il ne se piquait pas, du reste, d'une très-grande austérité. La Cressida le savait : aussi, fidèle aux instructions de César, avait-elle fait exécuter devant lui les danses les plus attrayantes, — boléro andalous, mazurque tudesque ou tarentelle napolitaine, — et avait-elle réservé jusqu'à l'heure de sa venue la partie la plus séduisante des chants, dont elle gratifia elle-même ses invités.
Après avoir chanté une ravissante canzonnetta, elle alla recevoir les compliments du cardinal, qui ne les lui épargna point, et lui offrit son bras pour faire un tour de jardin.
— Je m'étonne, madame, dit Vincola, qu'avec vos goûts de liberté et d'indépendance vous soyez venue vous fixer à Rome.
— Pourquoi cela?
— C'est que Rome est la ville des tyrannies s'il en fut.
— Vous dites cela parce que l'on vous en avait exilé, monseigneur; mais,
quant à moi, j'ai à répondre que Son Éminence le cardinal de Valence a voulu que je vinsse y donner des représentations.
— En vérité? le cardinal.
— Oui, il prétend que je lui fais des partisans. En attendant, je gagne beaucoup d'argent. Outre le théâtre, qui n'est accessible qu'aux riches, je chante à Saint-Pierre*, dans les grands jours, ce qui me popularise. Si je suis sous la dépendance de dom César, Rome entière est à mes pieds. Ma plus légère indisposition émeut cette ville immense autant que s'il s'agissait de perdre un saintpère : c'est alors une procession continuelle dans mes salons et sous mes fenêtres. Puis, quand j'ai donné ma main à baiser aux jeunes seigneurs, à la vieille noblesse, au haut clergé, comme une reine d'Espagne, et que je parais sur mon balcon pour sourire au peuple, la joie renaît daus la ville. Cela fait plaisir de se savoir aimée, — ou bien, ce qui y ressemble fort, de se savoir désirée.
— Je vous aurais crue philosophe, madame.
— Avant tout on est femme.
— Vous disiez tout à l'heure que vous gagniez des partisans à Son Éminence le cardinal de Valence?
— C'est lui qui le dit, et non pas moi! fit la Cressida vivement.
— Avez-vous dessein de me gagner à lui?
— Ne l'êtes-vous pas déjà, monseigneur?
— Oh! sans doute! fît Vincola avec un certain empressement. Et cependant il me redoute, il ne m'aborde pas franchement; il a tort, je .vois ce qu'il veut, et je suis tout disposé aie servir ; mais si vous m'en croyez, belle dame, nous laisserons de côté tout ce qui, de près ou de loin, pourrait avoir rapport à la politique. Et si nous parlons de dom César, permettez-moi de ne le faire que pour déplorer le servage dans lequel il tient la plus adorable femme de Rome.
— Je ne suis pas en servage ; je suis à lui parce que cela me plaît en ce moment. Demain, une autre fantaisie peut me prendre, — il part pour Naples, d'ailleurs, — mais, pour le moment, je ne puis, moi, que le remercier d'avoir contribué à vous faire rentrer à Rome, monseigneur.
— C'est au duc de Gandia surtout que je le dois, fit la Rovera.
— Le duc!... fît Cressida en tressaillant.
— Oh ! qu'a donc ce nom-là pour vous émouvoir ainsi? Je suis sur même que vos beaux sourcils se sont froncés de colère.
— C'est une bien exécrable famille que ces Borgia!... fît-elle d'une voix sourde.
1. A cette époque, Saint-Pierre de Rome n'était pas l'imposante basilique qu'on admire de nos jours. Entre autres papes, Alexandre VI faisait chanter des femmes aux offices. Les ennemis du papisme ont crié au scandale, et cependant il nous semble que cette coutume honorait plus dignement le Créateur que les chants des misérables castrats qu'on entretenait à grands frais à cet effet, à la honte de la civilisation et de la morale. Ils sont supprimés aujourd'hui.
— Ah! vous voici bien éloignée de lui gagner.des partisans, fit Vincola en riant.
— Borgia! Borgia! race ^maudite! Lorsqu'ils n'assassinent pas le corps, ils empoisonnent l'âme !
— Le duc de Gandia a pourtant une réputation...
— Lui comme les autres. Francesco Borgia s'appelait jadis Francesco Lenzolio.
— C'est le véritable nom de la famille.
— Oh ! je le sais, je le sais bien!... dit la courtisane avec force.
— Qu'avez-vous donc, madame? fit le cardinal, surpris de cette étrange sortie, et en lui prenant la main.
— Rien... répondit la Cressida en passant la main sur ses yeux et sur son front.
Soudain un cri perçant se fit entendre au loin, comme venant de l'intérieur de la ville.
— Avez-vous entendu, monseigneur? fit Cressida en tremblant de tout son corps.
— Quoi donc? demanda le cardinal.
— C'était comme l'appel suprême d'un homme qu'on égorge.
— Je n'ai rien entendu.
— Oh! j'en suis bien sûre. Ce cri a retenti là, dans moi, comme si quelque chose s'y déchirait... Ville horrible! murmura Cressida avec un suprême dégoût,
— C'est quelque chanson de taverne apportée par le vent qui souffle de ce côté, répliqua le cardinal avec insouciance.
— Vous croyez, monseigneur? C'est bien possible, au fait. Tenez, si vous voulez, rentrons, je me sens mal à l'aise; la fraîcheur de la nuit me fait ce soir un singulier effet.
Ils se dirigèrent vers le palais, et bientôt Cressida, s'étant débarrassée du cardinal, revint en toute hâte vers cette partie de la terrasse qui faisait angle avec la ruelle.
C'était de ce côté qu'elle avait entendu retentir ce cri de détresse, et elle s'y sentait ramenée comme par la force d'un invincible aimant. Elle écouta le silence de la nuit.
— Je ne m'étais pas trompée... murmura-t-elle, il doit y avoir une rixe, une bataille là-bas, du côté de Santo Geronimo... Un sinistre pressentiment me domine ; mes yeux voudraient percer l'obscurité...
Elle entendit retentir le galop d'un cheval, mais venant du côté du Tibre. En effet, un cavalier approchait, lequel, apercevant une forme blanche sur l'angle de la muraille de la villa, ne douta point que ce ne fût la comédienne. Il s'approcha.
— C'est vous, monseigneur, lui cria Cressida, qui, à la clarté de la lune, reconnut parfaitement dom César enveloppé d'un manteau.
— Oui, Cressida, je venais à votre fête, ce chemin était plus court ; pouvezvous m'ouvrir cette petite porte?
— Il s'agit bien de cela. . . N'entendez-vous pas ce bruit au loin, du côté de l'église de Santo Geronimo?
— Bah! fit César avec insouciance, c'est ainsi toutes les nuits à Rome!
— Monseigneur, c'est un homme qu'on égorge par là, courez à son secours !
— Folle! dit César qui ne voulut pas la contrarier, j'y vais et je reviens dans vos bras, car vous savez que je pars au point du jour.
Dom César piqua des deux et partit dans la direction que lui avait indiquée la Cressida, c'est-à-dire par la ruelle longeant les murs de sa terrasse.
La courtisane, l'oreille tendue, le corps appuyé sur le mur, les mains crispées sur la pierre, dardait ses yeux au loin; et ces cris étouffés, ce cliquetis du fer qu'elle entendait bruire, ces éclats terribles de la haine, de la cupidité ou de la vengeance, causaient à son cœur des tressaillements extraordinaires; ses tempes battaient ; elle croyait assister à cette bataille éloignée et inconnue, elle croyait recevoir les coups qui se donnaient.
C'était une suprême et horrible épouvante, en même temps qu'une volupté jusqu'alors inconnue à ses sens.
— Pour être émue comme je le suis, se dit-elle, il faut qu'il se passe là quelque chose qui me touche!...
Elle appuya son front brûlant sur la pierre.
— Je suis folle, dit-elle ensuite en relevant la tête, ne suis-je pas seule au monde !
Mais elle ne pouvait s'arracher de ce lieu ; les harmonies de la musique résonnant dans sa villa ne parvenaient pas à couvrir les sinistres rumeurs de la rixe lointaine.
Tout à coup, à la clarté de la lune devenue presque celle du jour, elle aperçut un homme s'avançant de son côté sur le bord du fleuve et se soutenant à peine en s' aidant de son épée.
— Ciel !... fit la Cressida épouvantée, je ne me trompais pas!... c'est lui!...