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CHAPITRE XVIII La nuit du meurtre

La Cressida quitta précipitamment la terrasse, prit une allée du jardin et descendit rapidement un escalier qui s'enfonçait en terre. Une petite porte était

au bout de cet escalier : elle en poussa les ^verrous, et se trouva au bord de l'eau. ^

Elle courut vers cet homme.

Il était tout sanglant; le visage, les mains, la poitrine, dix blessures, ne disaient que trop éloquemment le danger dans lequel il se trouvait.

— Du secours! du secours! fit-il en apercevant cette forme blanche qui s'avançait vers lui, et il s'affaissa sur une borne.

Cressida s'approcha, et, écartant les cheveux qui l'aveuglaient, collés déjà sur son front par le sang qui s'échappait d'une large blessure sur le crâne, le regarda attentivement.

C'était bien le duc de Gandia.

— Ah ! fit-elle en reculant avec effroi, est-ce Dieu qui me l'envoie? Elle se rapprocha et prit la main du duc.

— Monseigneur, dit-elle, me reconnaissez-vous?

— Cressida!

— Monseigneur, me reconnaissez-vous? répéta la comédienne.

— Paula !

— Ah! oui... Paula Severinoî... monseigneur; je vous ai rencontré souvent! Chaque fois je vous ai demandé ce que vous aviez fait de ma fille.

— Ta fille est morte, répondit le duc en la regardant avec des yeux épouvantés, car la courtisane était resplendissante de diamants, — et il lui sembla voir passer devant ses yeux sa fille vêtue ainsi.

— Oui, vous m'avez toujours répondu cela! — Monseigneur, vous aviez peut-être des raisons pour me cacher la vérité... Monseigneur, en ce moment suprême, je vous adjure!... qu'avez-vous fait de ma fille.

— Ta fille est morte, dit encore Francesco.

— Francesco Lenzolio, tu es en danger de mort : si tu commettais un mensonge à tes derniers moments, Dieu serait inflexible pour toi! Francesco Lenzolio, qu'as-tu fait de ma fille?

— Ta fille est morte, répéta avec une sauvage énergie le malheureux duc.

— Toujours, toujours cette réponse! fit la courtisane en se tordant les mains.

Le duc râlait et s'accrochait des mains et des ongles aux pierres de la muraille pour se soulever.

— Monseigneur... essaya encore de lui dire Cressida.

Mais Francesco la repoussa avec force et fit quelques pas vers le quai, vers le Tibre : la vue de Teau lui donnait la tentation horrible de s'y jeter pour étancher la soif qui le dévorait, pour rafraîchir son front que la fièvre brûlait.

— Laisse-moi, femme impure! dit-il.

— J'ignore qui vous a ^frappé, monseigneur, dit alors Cressida; mais, quel

qu'il soit, je payerais le meurtrier de mon sang. Je prends ma part de votre mort, seigneur duc de Gandia ! Adieu !

Le duc se mit à courir l'espace d'une trentaine de pas et tomba épuisé.

— Oh! démons! dit-il, que je souffre!...

Pendant ce temps, la Gressida remontait le petit escalier de sa terrasse, les yeux fixes, un sourire étrange sur les lèvres.

— La mort a parlé... murmurait-elle, — ma fille n'est plus. Plaisirs du monde, donnez-moi l'oubli !

Et elle s'élança vers l'endroit de la fête où les rires et les danses étaient le plus animés.

Dom César avait fait le tour de la villa de la Gressida et revenait par le quai, le front sombre et abattu. Son cheval marchait lentement, et il ne songeait pas à l'exciter.

— Ge doit être fini... pensait-il. — J'ai eu un mouvement de pitié... Préjugés de l'éducation qui parlent! Est-ceque j'ai sourcillé quand j'ai vu mourir déjà tant d'ennemis de ma puissance que ma haine s'en est fatiguée?... Sois calme, mon cœur, respire en liberté : me voici arrivé, je touche au comble de mes désirs... rien désormais n'arrêtera ma marche hardie...

Tout à coup son cheval s'arrêta et demeura immobile en soufflant des naseaux avec force.

— Qu'est-ce que ceci?... fit-il en le piquant de l'éperon; — marche donc, brave Erebo !...

Mais le cheval refusa d'avancer, s'arc-bouta sur ses jambes de devant, puis recula de quelques pas.

— Çà, il y a quelque chose par terre, dit dom Gésar en se baissant sur la croupe et regardant. — Dieu me pardonne, ajouta-t-il, c'est le cadavre d'un homme ! . . .

Il mit pied à terre, le cœur serré d'une indicible terreur, et lâchant son cheval, s'avança vers le cadavre qu'éclairait parfaitement la lune.

11 resta pétrifié.

Le duc sortit alors de son évanouissement, et, voyant un homme debout, le considérant, il tendit les bras avec angoisse vers cet homme.

— Qui que vous soyez, dit-il, secourez-moi!

Mais, à son tour, il reconnut celui qui était devant lui et poussa un cri plein d'une douloureuse expression de contentement.

— Gésar ! mon frère ! dit-il en cherchant sa main.

Gésar recula de quelques pas, saisi d'un insurmontable effroi. Ge fut toute une révélation pour le moribond.

— G'est donc toi, s'écria-t-ii, toi, Gésar, qui m'assassines?

Gésar ne répondit pas et recula encore. Alors le duc saisit son épée, qu'il avait laissée tomber à ses côtés, et s'en aida pour se relever.

Il demeura frappé d'jlTroi (Page 157.)

— César, malheur à toi! dit-il en se dressant et levant l'épée avec un mouvement terrible d'énergie.

Dom César avait instinctivement tiré son épée du fourreau.

— Ce sera un duel! dit le duc en souriant amèrement... oui... les deux frères !... Oh! pourquoi la nuit est-elle si noire?... Pourquoi un pareil combat n'est-il pas éclairé par un soleil splendide ?... Deux frères, Tépée à la main, c'est un beau spectacle !... Défends-toi, défends-toi. César !

— Jamais ! fit le cardinal en jetant son épée loin de lui.

Cinq cbntimks ili.. 18'\

— César; . César, dit douloureusement! le duc en abaissant la sienne, as-tu donc oublié. T^anitié que j*avais pour toi?... Oh ! oui, tu l'as oubliée,.. J'ai mérité ta haiâe; car tu m'as jugé ton égal... tu as pris mon amitié pour delà trahison... César, César, dis-moi que tu es innocent de cet horrible crime, dis-lemoi !...

Et le malheureux duc se pencha vers son frère avec un sourire d'espoir et d'amour ; mais dom César baissa la tête. --

— Oh ! César, reprit le duc, quelque endurci que tu sois, les remords viendront; mais tu ne trouveras de refuge contre eux que dans une suite de nouveaux crimes... César, sois m.audit!...

— Où vas-tu?... demanda César en le voyant retourner sur ses pas.

— Laisse-moi, dit le duc en l'écartant du geste, je trouverai encore assez de force pour me traîner jusque chez notre mère... Que dira-t-elle, César, quand elle saura... que le frère meurt... de la main du frère... mon Dieu!...

Il tomba, et un râle effrayant sortit de sa poitrine.. . Dom César le contemplait, l'œil sec eiîavec l'impassibilité d'un homme de marbre.

— Ah rôt le duc, ma dernière heure aura-t-elle donc sonné !... A l'aide!... Et je mourrais ainsi... Ahl... ma Leona!.*..

— Leona ! répéta César en serrant les poings avec rage.

— Ah I ma mère ! . . . dit Picore avec peine le duc, ma mère ! . . . Leona ! . . . Ce fut tout*., il demeura immobile : il était mort ! Dor> César^ut l'horrible courage d'avancer sa main, de la poser sur son cœur,

de l'y appuyer fortement et de s'assurer ainsi qu'il avait cessé de battre.

— Leooaal... murmura-t-il ; ce nom a été sa dernière pensée ! Il se reièva, et lançant vers led:el un regard d'orgueilleux défi :

— J' ai i bien fait, dit4IJ Sur ceô.seatrefaites,don Michelotto arriva, suivi de cinq reîtres, et, apercevant

au clair dér^lune un homme à terre eè un autre montant à cheval, ne douta point que ce ne ftissent ceux qu'il cherchait.

— C'eôUbieo, Michelotloy dilidojniGésar, je suis content de vous.

— Ahl! !l*aiîàire< a été chaude, monseigneur; j'ai eu deux hommes tués.

— AUons, place-le en croupe.

— Yous avez la chance pour vous, monseigneur, ajouta le condottiere. Dom César avait tourné la croupe de son cheval du côté du cadavre; et les

assassins le chargèrent sur le dos de l'animal, qui, en sentant ce sinistre fardeau, fit entendre un hennissement de terreur.

C'était une chose horrible que ce spectacle : ce cada^Te, tiède et fumant, que la rigidité de la mort n'avait pas encore saisi, dont les bras et la tête pendaient d'un côté et les jambes de l'autre, et battant les flancs du cheval à chaque pas " qu'il faisait !

L'assassin en selle et la victime en croupe !

Ils se mirent en marche en remontant la ruelle, et rentrèrent dans la ville dans le but sans doute de dépister, et redescendirent vers le fleuve par l'allée qui longeait à gauche l'église de Santo Geronimo.

Deux hommes seulement s'aventurèrent sur la rive, et, après avoir regardé de côté et d'autre, rentrèrent dans l'allée où attendait le reste de ce sinistre cortège, et firent signe d'avancer.

La berge était déserte et occupée seulement par un amas considérable de madriers rangés, et, à dix pas, une sorte de ruisseau noir el i ifect coulait avec bruit dans le fleuve, sortant de dessous terre et venant de l'intérieur de la ville : c'était un des égouts du quai'tier del Popolo.

Sur le fleuve, à dix brasses de la rive, se trouvaient plusieurs grandes barques amarrées.

Deux des reîtres restèrent à l'entrée de l'allée Santo Geronimo, et Michelotto fit le tour du tas de bois.

Dom César tourna la croupe de son cheval du côté de l'eau.

Alors Michelotto et l'un des reîtres saisirent le cadavre, l'un par les bras, l'autre par les jambes, et, après l'avoir balancé "deux ou trois fois, 'le jetèrent avec force dans la rivière.

Le corps, en frappant l'eau, fit un grand bruit etce fut tout.

— Tu connais l'endroit? demanda dom César à voix basse ; est-il bien profond ?

— Oui, monseigneur, répondit Michelotto.

Dom César tourna alors la tête de son cheval du côté de la rivière, et osa jeter les yeux vers l'endroit où tournoyaient encore les plis des eaux.

Il vit quelque chose de noir, au milieu du fleuve, s'en aUant à la dérive.

— Qu'est-ce donc qu'on aperçoit flotter sur l'eau? demanda-t-il.

— Monseigneur, répondit Michelotto, c'est son manteau.

Il se baissa, ainsi que le reître, et ramassant des pierres,'tous deux les jetèrent à ce manteau, qui ne tarda pas à s'enfoncer *.

Dom César fît quelques pas en arrière et s'arrêta.

— Tu es sûr que personne n'a rien vu de ces barques? dit-il en désignant les masses immobiles au bord du fleuve.

— Bien sûr, répondit Michelotto, — et pour mieux s'en assurer il appela: — Eh! de la barque, cria-t-il, patron de la barque! amenez, on désire passer l'eau !

Personne ne répondit.

— Vous voyez, monseigneur, personne.

1. Le récit de cet événement, rapporté par Tommasi, Burchard et Guicciardini, d'après l'interrogatoire de Giorgio Schiavone, a été traduit, presque mot pour mot, par Victor Hugo, dans son admirable drame de Lucrèce Borgia.

— C'est bien, dit César, — et il ajouta en espagnol : — Maintenant, tu sais, ce qu'il faut faire de ces brutes d'Allemands?...

César piqua son cheval, et tous disparurent par l'allée qui mène à Santo Jacopo.

A ce moment une forme noire, une tête apparut, sortant des profondeurs de l'une des barques amarrées.

C'était Schiavone.

— Oh ! chose horrible ! fit-il, quel est l'assassin, et quelle est la victime ?

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