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CHAPITRE XIX Le cadavre aux neuf blessures

Le comte Caraccioli attendait, plein d'angoisses, dans cette petite maison de la Ripetta qu'il avait indiquée à Giorgio Schiavone. Qu'attendait-il? Il se promenait avec impatience dans la chambre principale, allant d'une fenêtre à l'autre, écoutant les moindres bruits de la rue, et jetant à chaque instant ses yeux sur son épée, placée dans un coin. Sa position, à Rome, était assez difficile, car il s'y trouvait dans un incognito absolu, malgré la présence de l'ambassadeur officiel de Venise, et nous avons vu que la déclaration de sa promotion était subordonnée à l'issue de sa négociation avec le duc de Gandia.

— Depuis avant-hier, disait-il, pas de nouvelles I... pas même signe d'existence!...

Il avait envoyé Schiavone chez le duc de Gandia, car il était loin de se douter de l'épouvantable catastrophe; et Schiavone lui-même tardait à revenir.

— A-t-il pu le rencontrer?... se disait-il, ou bien Leona serait-elle en danger?... Le duc lui-même serait-il malade?... Ahl mortelle angoisse !...

Il entendit alors fermer la porte de la maison qui donnait sur le Tibre, et marcha vers celui qui survenait avec toutes les appréhensions d'un malheur.

— Eh bien? demanda-t-il à Schiavone, qui parut.

— Je n'ai vu personne, répondit le gondoher avec une sorte de découragement.

— Comment?

— Le duc de Gandia est absent de con palais. Depuis deux jours on ne Ta point vu.

— Que dis-tu U?

— J'ai interrogé ses gens : il est sorti avant-hier au soir, pour aller chez sa mère, accompagné d'un domestique de confiance.

— Oui, Ascanio ; ils sont venus ensemble ici, dit le comte.

— J'ai couru chez la signora Vanoza, elle ne l'a point vu depuis ce soir-là.

Je Tai été demander au Yatican, chez le cardinal de Yalence, qui est parti pour Naples : pas plus de duc que s'il n'existait pas.

— Que veut dire ceci?... Leona serait-elle en danger?... Je pensais cela tout à l'heure, et tout mon être frémissait.

— Leona ! reprit Schiavone surpris.

— Oui, oui... Et ne sais-tu rien de plus ?... s'écria le comte.

— Mais, que peut avoir à faire le duc de Gandia dans ce qui concerne Leona?

— Dis toujours...

— Ohl vous me faites, peur... Les gens du duc sont consternés; on chuchote, on conjecture... On a trouvé le cadavre de cet Ascanio, hier matin, sur la place du Ghetto, non loin de la maison du juif Corozaïm.

— Le cadavre d' Ascanio ! fit Caraccioli avec effroi.

— Oui, monseigneur, le valet de confiance de M. de Gandia.

— 0 ciel! Oh! mais, je... c'est impossible... Pensée de l'enfer!... Schiavone, Schiavone, tu comprendras ce que j'éprouve quand je t'aurai dit un mot, quand je t'aurai appris une circonstance... Le duc de Gandia...

— Eh bien?

— Le duc de Gandia est le père de Leona.

— Le père !... Ah ! Dieu 1 fit Schiavone en tombant anéanti sur un fauteuil.

— Qu'as-tu donc, Giorgio ?

— Une vision infernale vient de m'apparaître, répondit Schiavone les yeux hagards, le duc de Gandia serait le père de Leona !... Voyons, le duc est venu chez vous avant-hier soir... quelle heure était-il quand il vous a quitté?

— Environ trois heures.

— Oh !... le cadavre de ce valet retrouvé... c'est bien cela... le duc est mort ! s'écria Schiavone.

— Mort I répéta CcU*accioli plein d'effroi.

— Ecoutez : Avant-hier, vers quatre heures du matin, j*ai vu de ma barque jeter un cadavre à l'eau. Ils étaient sept assassins, l'un d'eux était à cheval, on l'appelait monseigneur... Oh ! c'est cela, le cadavre était celui du duc de Gandia, j'en suis sûr !...

— H faut nous en assurer au plus tôt... fit le comte.

— Je me tenais coi dans ma barque, n'osant bouger, de peur de me voir compromis dans ce meurtre... mais à présent... Oh ! monseigneur, allons vite !... je me rappelle très-bien l'endroit... venez, venez, et si c'est bien le duc qui est mort... Oh! nous n'aurons pas assez de tout notre courage pour préserver Leona des dangers qui la menaceraient ici I...

— Des dangers?...

— Je ne sais lesquels, dit Giorgio, mais j'ai peur, j'ai peur... comme jamais de ma vie je n'ai eu peur 1

— Viens donc ! fît le comte Caraccioli en l'entraînant hors de la maison.

Ils coururent, guidés par les souvenirs de Schiavone et surtout par l'emplacement 011 il savait avoir déchargé son bois.

C'était le matin ; il passait peu de monde de ce côté de la ville, et des pêcheurs avaient retiré de l'eau un cadavre, autour duquel s'étaient amassés quelques bourgeois curieux. Le fait n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, car il n'y avait pas de jour que le Tibre ne rendît de semblables épaves aux pêcheurs.

— Comment, c'est avec votre filet que vous l'avez repêché ? demanda un bourgeois.

— C'est bien simple : le corps était au fond et ne bougeait pas; en jetant mon épervier j'ai agité l'eau, et le corps est remonté.

— C'est quelque seigneur de haute noblesse, dit un autre pêcheur, vois ses bagues !

— Oui, certes, répondit celui qui avaitretiré le corps de l'eau, des diamants... Diable ! fit-il en essayant de faire glisser les anneaux, on ne peut les retirer^ l'eau a fait gonfler les doigts.

— Eh ! on dirait que tu crains de lui faire mal ! dit l'autre avec rudesse.

— Ce cadavre est criblé de coups d'épée, dit un homme en survenant.

— C'est étrange ! le corps du valet du duc qu'on a trouvé au Ghetto, non loin de chez vous, maître Corozaïm, était aussi criblé de coups d'épée, et ce corps doit bien être là depuis deux jours.

— Ah! fit le pêcheur avec joie, j'ai la dernière bague !... Beaux joyaux, ma foi ! si on ne nous paye pas pour avoir retiré le corps de l'eau, ami Gennaro, je crois que voici de quoi nous défrayer, moi, de mon filet endommagé, toi, de tes habits mouillés.

— Cela vaut au moins cent sequins.

— Je vous achète le tout, mon ami, dit l'homme qu'on avait appelé Corozaïm et qui portait un bonnet jaune.

— Combien ? demanda le pêcheur.

— Le prix que vous disiez : cent sequins. Les pêcheurs hésitèrent en se regardant.

— Voyons, hâtons-nous, reprit l'homme, car la police pourrait faire main basse sur le tout. Venez à mon comptoir.

— Eh I je n'avais pas vu son bonnet !... Je ne lâche pas à moins de deux cents I dit le pêcheur en suivant le juif, qui rentrait dans la ville à grands pas.

La foule grossit progressivement, et quand Caraccioli et Schiavone arrivèrent, ils ne virent d'abord que ce rassemblement.

— C'est ici qu'était mon bois, monseigneur; mais voici beaucoup de monde, cela nous gênera,

— Qu'importe ! répondit le comte, tes soupçons ont passé dans mon âme...

— Mais, si je ne me trompe, dit Schiavone en regardant à travers les jambes des assistants, c'est un cadavre qu'on entoure.

— Approchons... dit le comte. Mais après avoir porté les yeux sur le sol, par-dessus les curieux, il recula avec terreur.

— C'est lui! dit-il.

■ — Le père de Leona I dit Schiavone.

Leur trouble et leur émotion furent remarqués ; mais comme ils étaient vêtus tous deux très-simplement, on ne supposa pas qu'ils eussent rien de commun avec ce seigneur. Cependant, un homme s'était avancé et suivait toute la scène d'un regard attentif. C'était Ribaldo, l'hôtelier de la Ripetta.

— Connaissez-vous donc cet homme ? demanda-t-il à Schiavone.

— Sans doute, répondit le gondolier, puis il s'adressa à tous. — Mes amis, continua-t-il, savez-vous comment se nommait ce cadavre quand il vivait?

— Non, non, dites-le, fut-il répondu de toutes parts.

— C'était un homme que le peuple de Rome aimait et que toute l'Italie estimait; un homme qui faisait disparate dans sa famille, une famille de démons !

— Quel est-il donc? parlez... fit Ribaldo essayant en vain de voir le cadavre.

— C'est le duc de Gandia !

— Le duc ! miséricorde ! s'écria Ribaldo en écartant tout le monde et s'approchant du corps, mouvement qui fut imité par Schiavone.

Mais Ribaldo, en homme prudent, se hâta de dire :

— Je connais bien le duc, ce n'est pas lui I

— C'est vrai I je le soutiens, dit Schiavone. Mes amis, voyez ses blessures ; tenez, il y en a neuf, ajouta-t-il en les comptant.

— Prends garde ! lui dit le comte en se penchant à son oreille.

— Il a été assassiné avant-hier, au milieu de la nuit ; je l'ai vu ! s'écria Schiavone sans l'entendre.

— Vous l'avez vu ? demandèrent tous les assistants.

— J'étais dans ma barque, celle-là, qui a le lion de Venise sur sa proue. J'ai vu jeter le cadavre à l'eau.

— Pourquoi n'avez-vous pas crié, appelé les guetteurs de nuit ? demanda Ribaldo d'un air soupçonneux.

— Les assassins étaient sept, armés jusqu'aux dents, dit Schiavone ; j'ai eu peur.

— Il faut aller chez le barigel faire votre déposition, mon ami, dit un bourgeois.

— C'est vrai, dit Schiavone ; conduisez-moi, j'y vais !

Les bourgeois conduisirent le gondolier chez le magistrat, suivis à distance par le comte.

Pendant ce temps, Ribaldo avait requis des sbires et faisait relever le corps du duc.

Nous avons dit que Ribaldo était un homme excessivement prudent : comme il manquait complètement d'instructions, et qu'il savait le duc et don Michelotto hors de Rome, il ne voulait compromettre personne. En conséquence, on porta provisoirement le cadavre chez le harigel.

Puis Ribaldo s'embusqua sous un portique avec d'autres sbires, car ils avaient comme surgi de terre de tous côtés.

Lorsque Schiavone sortit de chez le barigel, il trouva le comte à la porte.

— Tu as trop parlé, dit-il.

— Malheur ! malheur ! fit Schiavone, que va' devenir Leona ?

— Nous allons courir à Urbino, l'aurêter dans sa marche vers Rome et la conduire à Venise. . . Viens ! . . .

Leur chemin, pour regagner l'habitation de Caraccioli, les avait ramenés à l'endroit où l'on avait repêché le corps du malheureux duc de Gandia.

— Un instant, dit Schiavone, j'aperçois là, à terre, un objet...

n se baissa et ramassa le scapulaire que donna Rosa Vanoza avait voulu placer sur la poitrine de son fils.

— Cet objet a appartenu au père, dit-il, c'est le seul héritage de son enfant I

— Ah ! fit le comte, voici des gens qui nous examinent; séparons-nous.

Ils se séparèrent aussitôt; mais en rebroussant chemin, Schiavone tomba au milieu d'une demi-douzaine de sbires conduits par Ribaldo.

— C'est toi qui as vu le crime ? lui demanda l'hôtelier.

— Oui, répondit le gondolier.

— Eh bien, ta déposition chez le barigel ne suffit pas ; tu vas venir la compléter chez le préfet de Rome.

— Diable ! fit Giorgio, qui vit sa perte dans les yeux de tous ces gens, c'est que...

— Quoi donc ?

— Vous pourriez bien ne plus me lâcher !... ajouta-t-il en reculant.

— Allons, emparez-vous de ce drôle I commanda aussitôt Ribaldo aux sbires.

— Un instant I fit le gondolier en saisissant un aviron qui se trouvait au bord de l'eau, et se mettant en défense et contenant les sbires, qui avaient tiré l'épée.

— Sus ! qu'on l'arrête I répéta Ribaldo.

Mais Georgio Schiavone, toujours reculant, se jeta dans le Tibre et plongea. En vain les sbires voulurent se jeter dans une barque, il traversa le fleuve à la nage, et ils le virent aborder sur l'autre rive et prendre sa course.

— A tout prix il nous faut cet honune ! fit l'espion en jurant.

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Ua pas de plus, messieurs, et vous êtes morts I (Page 103.)

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