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CHAPITRE XX Les jours ds douleur

Pendant qu'o.i ensevelissait le duc de Gandia dans les caveaux de Téglisc de laMadonna del Popolo, avec toutes les pompes et les cérémonies les plus somp-

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tueuses, César Borgia était arrivé à Naples assez à temps pour placer la couronne royale sur la tête de Frédéric d'Aragon.

Le roi Frédéric ne fît pas de difficultés de consentir aux propositions de mariage que lui présenta dom César de la part d'Alexandre YI, — et don Alphonse se disposa à partir pour Rome afin d'épouser la fille du pape, — cette Lucrèce dont le poëte Pietro Bembo a si souvent chanté la blonde et admirable chevelure, et que l'historien Sardi appelle donna hellissimay gentile^ ed ornala d'ogni virtù.

Il est vraiment très-surprenant de voir à quel point les jugements de la postérité diffèrent, selon qu'ils sont rendus par des ennemis ou par des amis, — et même par des historiens impartiaux. Du reste, l'époque étrange qui nous occupe a été si chaleureusement prise à partie par les écrivains protestants, que leur opinion a fini par faire loi, et que tenter de soulever aujourd'hui un coin du voile, peut paraître une velléité de réhabilitation.

Si la Lucrèce de l'ancienne Rome a été la gloire de son sexe, dit William Roscoë, celle de Rome moderne passe pour en avoir été l'opprobre. Lucrèce Borgia a été généralement accusée d'une grande dépravation de mœurs, et cependant plusieurs circonstances peuvent faire douter que ce reproche odieux soit fondé.

La licence du siècle où elle a vécu donne aux accusations de ce genre une probabilité qu'elles n'auraient point dans un autre temps ; mais on remarquait surtout le mensonge et la calomnie parmi les vices qui régnaient alors.

Lucrèce Borgia n'est guère considérée aujourd'hui que comme fille incestueuse d'Alexandre VI, et comme amante, à la fois, de son père et de ses deux frères. Si ses accusateurs seuls avaient parlé d'elle, l'espèce et l'énormité du crime qu'ils lui ont imputé nous auraient encore fait douter de l'accusation. Mais d'autres ont représenté Lucrèce Borgia comme une femme accomplie, tant sous le rapport de l'esprit que sous celui de la beauté ; et ils ont dit qu'elle sut s'attirer l'estime de ses contemporains dans le rang élevé où elle passa la plus grande partie de sa vie.

Si l'on ne change pas de nature, comment pourrait-on concevoir qu'une femme, qui, durant un grand nombre d'années, se serait plongée dans la fange de J'infamie et du crime, serait devenue tout à coup un modèle de sagesse et de vertu? L'histoire ne fournit pas un seul exemple d'un changement si prompt. Ainsi donc il faudrait examiner l'accusation, et, comme on ne peut supposer qu'elle soit susceptible d'une démonstration claire ou d'une réfutation positive, on doit s'arrêter à la probabilité.

Il y a tout lieu de croire, continue Roscoë, que ce fut pendant la jeunesse de Lucrèce Borgia et sous le pontificat Je son père, que lui furent faits ces reproches de dépravation. On en voit les premières traces dans les vers des poètes napofitains, qui, furieux contre Alexandre VI, à cause de la part qu'il avait eue à l'expulsion des princes de la maison d'Aragon, ne mirent point de bornes à leur ressentiment.

Quant à l'accusation d'inceste, il est assez peu vraisemblable qu'elle soit fondée, si l'on envisage avec quel empressement le pape et César se sont toujours occupés de marier donna Lucrezia dès qu'elle devenait veuve.

Cependant, malgré l'Arioste, qui est un des plus grands poètes de l'Italie, et qui la représente comme ornée de toutes les vertus, la réprobation universelle a frappé cette femme, dont la beauté extraordinaire et les charmes exquis étaient relevés encore par tous les dons de l'esprit et de l'intelligence. La postérité ne lui fait pas grâce des accusations de quelques envieux ou de quelques jaloux peut-être, — et, brochant sur le tout, notre plus grand poëte lyrique, Victor Hugo, l'a achevé à tout jamais dans le drame vigoureux où il nous la représente comme le type complet des monstruosités humaines, et ne lui fait pas grâce, à ses derniers moments, de la malédiction de son enfant.

Il y aurait certainement beaucoup à revenir sur toute cette étrange et romanesque histoire; mais ce serait plus que de la témérité. Nous poursuivons.

Donna Lucrezia apprit au couvent de Saint-Sixte la nouvelle de la mort de son frère, et se fit conduire immédiatement chez sa mère; mais la Vanoza était déjà au Vatican.

En effet, Alexandre VI et donna Rosa étaient enfermés dans un petit salon attenant au cabinet de Sa Sainteté, et tous deux, plongés dans le silence de la douleur, n'en sortaient que par intervalles et par longues exclamations.

Les éclats de leurs lamentations arrivaient jusqu'aux prélats rassemblés au dehors, et jetaient toute la cour dans la stupeur et l'indécision.

— Mon Dieu, Seigneur, disait donna Rosa, ayez pitié de nous ! Seigneur, est-ce le commencement de peines plus grandes que celles que nous avons déjà éprouvées? Pourquoi m'avez-vous ôté ce fils chéri? Pourquoi l'avez-vous ravi à ma tendresse?... Hélas! lui seul aimait sa mère; lui seul était une consolation suprême à ses grandes douleurs ; pourquoi l'avoir privée, cette pauvre mère, du seul refuge oh s'abritait mon âme désolée!...

Alexandre baissa la tête et étendit les bras au ciel, comme s'il voulait fuir la lumière du jour.

— Malheur! malheur! malheur! s'écria-t-il. Quel démon jaloux s'acharne après moi et vient briser sitôt des jalons puissants que j'avais plantés sur ma route ! Mon fils n'est plus, mes rêves sont détruits, ma tête se perd, le chaos m'environne, mon œuvre m'échappe!... Lui seul faisait respecter mon autorité; la noblesse de son caractère me conciliait les esprits rebelles !... Fatalité, fatalité I... Privé de son appui, je marche à l'abîme!...

— Mon pauvre enfant, dit la mère, je ne t'ai pas assez embrassé quand tu me quittas pour la dernière fois !

— Qui pouvait prévoir !... fit le pape en secouant sa tête blanchie.

— N'avez-vous pas de honte, Rodrigo, s'écria Vanoza, de n'exhaler seulement que des plaintes dont votre ambition trompée est l'unique objet?

— La mort du duc de Gandia est une calamité publique. Le souverain la déplore autant que le père.

— Vous étiez père avant de ceindre la tiare, Rodrigo Lenzolio !

— Le jour où j'ai pris possession des clefs de saint Pierre, j'ai abjuré la domination de tout sentiment humain; ce jour-là, j'ai fait à Dieu l'offrande de toutes mes affections et de toutes mes sympathies, les dévouant uniquement, sans restriction aucune, au triomphe de sa sainte cause, et à la réussite des projets que le soin de sa gloire fait éclore. Rodrigo LenzoHo a perdu son fils, mais Alexandre YI a perdu le plus ferme soutien de sa puissance.

— Folie des hommes! Orgueil des hommes!... Honte et dégoût!... fit Vanoza. L'intérêt avant l'affection, le calcul avant l'amour!... Ambition, ambition, hideux cancer qui ronge le cœur des hommes !

— Qu'est-ce que la vie d'un homme, si cet homme est inutile ! Épouvantable jeu de la fatalité !

— Exécrable scélératesse des hommes !

— Le bras droit de l'Eglise est détruit, dit le politique avec abattement.

— Mon fils est mort assassiné !... s'écria la mère avec explosion.

— Assassiné! c'est vrai, dit le pape. Oh! quelle malédiction !... Mais je découvrirai le meurtrier, et les tortures les plus cruelles lui apprendront l'étendue du crime qu'il a commis !

— Mon Francesco a donc pu trouver sur sa route des gens assez méchants pour le haïr! Lui, si bon, si noble, si généreux!

— Je ferai fouiller la ville, et le duc sera vengé.

— Rome est une ville d'abominations où se cachent les scélérats les plus noirs! Egout impur où afflue sans cesse le rebut des autres nations.

— C'est vrai, et ce sera chose difficile que de trouver les meurtriers. Francesco n'avait pas d'ennemis, mais les voleurs sont nombreux!

Donna Lucrezia fut introduite sur ces paroles, et se jeta dans les bras de sa mère. Les sanglots et les pleurs recommencèrent entre ces trois affligés.

— Mon père, dit Lucrèce, ce crime ne vous paraît-il pas le plus exécrable des crimes?

— Hélas!... fit le pape.

— Mon père, vous disiez, quand je suis entrée, que ce sont des voleurs... Je ne le crois pas, moi!... Vous dites que Francesco n'avait pas d'ennemis... 0 mon Dieu, pourquoi une telle pensée m'est-elle venue, à moi, à moi qui suis leur sœur à tous deux !

— Que veux-tu dire?... demandèrent à la fois Alexandre et donna Rosa.

— Je dis, mon père, que ce pauvre et bon Francesco avait un ennemi irréconcihable.

— Qui donc? demanda la Vanoza en fi'onçant le sourcil, et en remarquant que le pape baissait les yeux.

— Oui, reprit Lucrèce, et cet ennemi... oh! atroce soupçon...

— Achève, fit donna Rosa.

— Un homme haïssait Francesco.

— Le nom de cet homme? demanda Vanoza en voyant Alexandre VI pâlir.

— Il avait contre lui une jalousie incessante, une de ces jalousies terribles qui veulent du sang... Oh I puisse mon instinct de sœur se tromper!...

— Tais-toi ! fit la Vanoza avec force. Mais à son tour, elle baissa la tête.

— Oui... dit-elle, oui... Francesco me disait, le soir où il me quitta, le soir où je l'ai embrassé pour la dernière fois, il me disait : « Mon frère ne m'aime pas!... »

— Dom César ! s'écria le pape épouvanté.

— Oui, Dom César, dit Lucrèce d'une voix stridente.

— Ah ! Rodrigo, reprit la Vanoza, avez-vous jamais étudié les feux étranges qui jaillissent des prunelles de ce fils que vous chérissez au-dessus de tous vos autres enfants? Avez-vous jamais surpris les regards terribles qu'il jetait sur ce frère qui n'est plus? Ah ! maintenant, mes souvenirs se reportent à ces effrayants symptômes; je me rappelle les pressentiments de Francesco, et j'ai peur, oui j'ai peur que Lucrèce ait deviné juste !

— Folie et terreurs de femmes! Voyons, Rosa, n'êtes-vous pas sa mère? Une mère peut-elle croire son fils coupable?

— Non, je ne le puis croire, et pourtant...

— César est bon frère autant que bon fils. Son naturel, la tournure particulière de son esprit le portent à laisser échapper parfois des paroles acerbes, à émettre des opinions extrêmes , à formuler des idées ou des théories condamnables, mais il a le cœur noble et loyal ; il a surtout une grande sagesse de caractère, unie à la logique la plus intelligente ; c'est pourquoi je ne puis admettre qu'il ait médité et encore moins commis un crime de cette nature, un crime sans conséquence pour lui.

— Il jalousait son frère et souhaite ardemment commander des armées, dit Lucrèce.

— Je ne l'ai pas fait cardinal de force !

— Il est à Naples, à présent, au milieu des fêtes, et quand la nouvelle lui parviendra, elle le trouvera souriant.

— César sait commander à ses impressions, dit le pape, et les intérêts politiques qui l'ont conduit à Naples seront seuls présents à ses yeux. Il attendra, pour pleurer, d'être de retour parmi nous. Il sait que sa famille seule pourra le comprendre.

— Ah ! fit Rosa, je crois que quand les hommes parviennent au pouvoir c*est à la condition d'abdiquer tout sentiment humain.

— Cessez, donna Rosa ; ne soutenez pas plus longtemps ce système. C'est

manquer à votre dignité de mère, c'est surtout insulter à la suprême bonté du Seigneur que de douter du fils qu'il vous a envoyé dans un jour de joie et de bonheur.

— C'est vrai... fit la mère, c'est vrai, j'offense Dieu en parlant ainsi... pardon!... Et pourtant...

Et la pauvre mère se jeta de nouveau dans les bras de sa fille. Un grand silence s'établit entre eux, troublé bientôt par une exclamation déchirante d'Alexandre.

— 0 Dieu Seigneur I malheureux père !... dit-il, la malédiction céleste est sur moi ! ma famille est maudite I c'est la famille des Atrides ! César ! César !... de quel limon est pétri ton cœur î... Et pourtant Dieu m'est témoin que jamais père n'a aimé ses enfants avec tant de passion !... 0 fortune ! tu m'as toujours comblé, mais en m' enlevant Francesco, tu me frappes bien cruellement... Oh ! quelle expiation !... Oui, c'est la voix du Seigneur qui me parle, c'est sa volonté suprême qui se révèle... Je veux changer de voie, la voie dans laquelle je suis entré est une voie criminelle et impie... Seigneur I Seigneur! pardonnezmoi !

— Rodi'igo !... fit la Vanoza en se levant et joignant les mains.

— Laisse-moi, femme, laisse-moi, va-t'en ! Tu es la source maudite d'où découlent tous mes malheurs !... Ton nom sera l'éternel anathème dont on soufflettera ma vie ! . . . Ya-t'en ! . . .

— Au nom du ciel! firent, épouvantées, la mère et la fille.

— Au nom du ciel, laissez-moi !... répondit le pape.

On gratta à la porte, et un huissier entra, annonçant que donna Maria Henriquez, duchesse de Gandia, et ses deux enfants, demandaient à se jeter aux pieds de Sa Sainteté.

— Je ne veux voir personne ! personne I s'écria Alexandre YI. Retirez-vous tous, et que, sous aucun prétexte, nul n'entre ici sans mon ordre.

— Yiens, Lucrèce, viens, dit donna Rosa, allons pleurer la mort de mon fils bien-aîmé.

— Yotre fils sera vengé ! dit Alexandre avec une sombre énergie.

— Prenez garde, Rodrigo, prenez garde, car la main qui a tué le fils pourrait tuer le père.

Le pape jeta un grand cri, devant lequel les femmes s'enfuirent épouvantées.

Alexandre YI les laissa partir.

Quand il se vit seul, il commença par aller pousser les verrous, et re\int vers son fauteuil, le front chargé de douleur et d'effroi.

— Est-ce César qui a tué son frère?... murmura-t-il. Fatale pensée, écrite en traits de flamme, et qui, comme l'inscription de Balthazar, flamboie à mes yeux comme le signe de la malédiction I

Il s'agenouilla devant son fauteuil, puis il releva timidement sa tête noyée de larmes.

— Oui, Dieu m'éclaire... Il faut changer de politique... J'établirai une congrégation de cardinaux, et avec eux je réformerai les désordres de macour^.. Puissent mon repentir et ma douleur me mériter le pardon du Seigneur, que j'ai trop offensé I

Pendant trois jours et trois nuits le pape resta seul, enfermé, sourd à toutes les prières et refusant de prendre aucune nourriture.

Le cardinal de Ségovie ne bougeait pas de la porte et essayait de surprendre le moindre bruit. Tous s'entretenaient à voix basse, et il va sans dire que les calculs des ambitieux allaient déjà leur train, cependant la cour était consternée.

La jeune figure du marquis Gaetano survint au milieu de tous ces fronts attristés; mais elle était elle-même animée d'une préoccupation sérieuse. En effet, Gaetano était envoyé à la découverte par son oncle, le vieux cardinal de Sienne, qui, tout malade qu'il était, songeait à la succession du trône pontifical.

— Eh bien ! monseigneur? demanda Gaetano à messer Adriano Castellense, évêque de Corneto, clerc de la chambre du pape, trésorier général et secrétaire des brefs.

— Hélas ! rien encore, répondit Corneto, Sa Sainteté persiste à se tenir renfermée... Demandez à Son Eminence, qui vient encore d'essayer d'entrer.

Le marquis alla vers le cardinal de Ségovie, qu'avait désigné Corneto.

— Votre Eminence ne commence pas à s'inquiéter de ce silence étrange ? lui dit-il.

— Ah ! jnon ami, répondit le cardinal, ne m'en parlez pas ! La fatale résolution du saint-père m'afflige et m'épouvante... Voici trois jours que je n*ai pas quitté cette porte, trois jours pendant lesquels j'ai entendu notre bien-aimé souverain pleurer et gémir, et se refuser à toutes nos consolations... Qu'adviendrat-il de tout cela? Je tremble en pensant que le manque de nourriture peut jeter l'Église dans une crise effroyable, dont elle aurait peine à sortir. Le bras d'Alexandre VI est fort!...

— Assurément, monseigneur, ce serait là une chose funeste!... répondit Gaetano.

Et il s'éloigna tout doucement, trouvant son humeur insouciante fort déplacée au milieu de ce concert d'atflictions.

— Ma foi, se dit-il, je vais annoncer à mon oncle qu'il n'y a rien de nouveau... Pauvre vieillard ! malgré sa bonté, il songe à la tiare... c'est-à-dire à la mort d'Alexandre... Çà, mais il y a de quoi mourir, ici, tous ces visages sont lugu-

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