‹ Les bâtards de BorgiaChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE IV La maison du Gondolier · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV La maison du Gondolier

On sait que la plupart des maisons de Venise ont leur pied baigné par ces innombrables canaux tracés dans les lagunes, et enserrant les soixante îles dont l'agglomération a réussi à former une ville que tout semble désigner comme devant un jour être engloutie par la mer. Le long des maisons régnent souvent d'étroits trottoirs qui permettent d'aller de l'une à l'autre, serpentant autour des îlots, reliés entre eux par plus de trois cents ponts.

Il faut avoir réellement le pied vénitien pour se tirer de ces inextricables dédales, et l'on comprend combien dom César dut avoir de peine à suivre une jeune fille dont la vertu se trouva effarouchée dès son premier regard. Elle avait réussi très-probablement encore à lui échapper, car elle entra sans encombre dans sa maison, située, en effet, non loin de Saint-Thomas. Cette maison était celle de son frère adoptif , le gondolier Giorgio Schiavone. La salle du rez-dechaussée, ouvrant sur le canal, était la principale de cette maison simple, au sein de laquelle régnaient cenendant cette aisance et cette recherche qu'on trouve chez les bourgeois dont la fortune a comblé les modestes désirs.

C'était, ainsi que l'avait remarqué César, une belle jeune fille de seize ans, blonde comme les blés, au teint mat et pur comme l'ivoire, si remarquable chez les Vénitiennes, qui n'ont de soleil, pour la plupart, qu'au sommet de leurs demeures ou sur les places de la ville. Mais sa jeunesse et* sa force l'emportaient

sur ces influences délétères de la cité, influences qu'on ne combat point, parce qu'on ne songe pas à les constater.

En entrant dans la maison, elle s'avança, radieuse et légère, vers une vieille femme qui dormait dans un grand fauteuil, auprès de la porte conduisant à la cuisine, où achevait de cuire un modeste dîner. Elle éveilla la vieille en l'embrassant avec transport.

— Marta, ma bonne Marta ! s'écria- t-elle, réveille-toi ! Tiens ! tiens I Et elle agitait une lettre devant les yeux à demi fermés de sa compagne.

. — Qu'est-ce que cela?

— Tu ne devines pas, tu ne comprends pas mon bonheur, ma joie!

— Qu'y a-t-il donc, chère enfant?... Voyons, apprenez-moi bien vite ce ::u. vous ravit à ce point, afin que je partage votre bonheur,

— Tiens, Marta, vois cette lettre...

— Eh bien I cette lettre, Leona?...

— Elle est de mon père. Il m'annonce son arrivée pour aujourd'hui. Vo'cl un an, sais-tu, qu'il n'était pas venu. Une année que je n'ai pas vu mon père !...

— Une année, c'est vrai... fit la vieille Marta en comptant mentalement.

— Comme c'est rare, n'est-ce pas?... Sais-tu, Marta, ce qui peut le forcer à rester si longtemps éloigné de son enfant? Sais-tu ce qui l'empêche de venir m'embrasser plus souvent?...

— Je l'ignore entièrement, ma pauvre Leona ; mais mes conjectures...

— Tes conjectures... quelles sont-elles?

— Chut!... fit la vieille, en regardant de tous côtés avec méfiance, — j'ai toujours pensé que votre père était un très-grand personnage.

— Eh bien ! un très-grand personnage ne peut-il pas avoir une fille comme un simple artisan ? Un très-grand personnage est-il tenu de n'embrasser sa fille qu'une fois tous les ans?

— Vous ne me laissez pas achever... Je m'imagine donc que votre père est forcé de se cacher ; car vous avez remarqué qu'il vient toujours avec mystère....

— C'est vrai.-

— Il n'y a que six ans que cela dure ; auparavant, je crois, il habitait Venise, ou bien il y venait fort souvent, car nous n'étions jamais plus d'un mois sans le voir; — vous étiez petite alors, et vous n'y faisiez point tant attention. — Enfin, les lettres que vous recevez de lui régulièrement vous sont remises par le révérend dom Dioneo, un prêtre espagnol desservant à Saint-Marc; — celle-ci, je le suppose, vous vient également de dom Dioneo?

— En efl'et, je viens de le voir.

— Eh bien, dom Dioneo, depuis six ans, a fait dans l'Église un chemin trèsrapide; il était, malgré son âge avancé, resté dans les petits emplois à Saint- Thomas ; aujourd'hui le voilà à Saint-Marc, et je le crois en passe d'être nommé évêque... Je ne serais donc point étonnée qu'il dût cette fortune à l'influence de

votre père, — de votre père qui habite loin d'ici, proscrit peut-être par le conseil des Dix, — mais qui a su conserver ses richesses, et brille peut-être dans une cour d'Italie...

— Mais, bonne Marta, en admettant ces choses, — qui est-ce qui empêcherait mon père de m'avoir auprès de lui? demanda Leona avec toute la candeur de son âme.

— Voici précisément, mon enfant, ce qui m'embarrasse et fait souvent tomber à néant toutes mes conjectures, répondit la vieille, qui ne voulut pas pousser plur loin cette conversation dangerOse et déb'cate.

— Enfm, s'écria Leona avec un délicieux mouvement, que mon père soit ce qu'il veut, il m'aime, je l'aime, et il va venir bientôt !

Elle se mit à lire sa lettre avec attention, et pendant ce temps la vieille s'avança vers la porte et se pencha vers le canal, comme si elle s'étonnait de ne point voir arriver quelqu'un.

— Hélas!... murmura la bonne femme, je tremble toujours à l'approche de son père... S'il allait l'emmener, que d^^viendrait mon pauvre fils?... Il l'aime tant!... Oh! il n'osera jamais le lui avouer, je le devine, car, lui aussi, il sent d'instinct qu'elle est plus que la fille d'un homme riche... Oui, c'est la fille d'un patricien... bien sûr !

Leona la rappela d'un air soucieux.

— Marta, dit-elle, oii donc est ton fils? Je ne l'ai pas vu d'aujourd'hui !

— Giorgio est allé sans doute rêver à l'ombre du lion de Saint-Marc, ou errer avec sa barque dans les profondeurs de la ville ou sur les lagunes de l'Adriatique, selon son habitude.

— Il est tout sombre, en effet, depuis quelque temps, ce bon Giorgio !

— Giorgio Schiavone est un garçon grave et réfléchi, mon enfant ; mais, au demeurant, il a beaucoup d'afl'ection pour sa vieille mère... et pour vous aussi, Leona!... ajouta Marta avec un empressement presque soupçonneux.

— Oui, je le sais; mais faut-il que je te le dise, Marta? aujourd'hui, son absence m'a beaucoup déplu.

— Pourquoi cela, grands dieux I

— Aujourd'hui comme hier, comme depuis huit jours, Marta !

— Voici, en efl"et, bientôt huit jours qu'on ne le voit qu'à de rares intervalles.

— Eh bien, ma bonne Marta, il faudra lui dire qu'il ait à m'accompagner chaque jour à l'église, comme il faisait jadis, j'y tiens beaucoup. >,

— Je n'y manquerai pas, et, assurément, il s'y prêtera de bonne grâce.

— Tu ne sais pas pourquoi je te dis cela?... Écoute, Marta, je vais te l'apprendre, fit la jeune fille en regardant autour d'elle avec efi'roi. Depuis huit jours, tous les matins, lorsque je prie à genoux sur le marbre de Saint-Thomas,

je me sens toute troublée et sans force aucune... car je suis sous le regard d'un homme.

— Grands dieux ! «.^

— Cet homme, je n'ose pas le regarder, mais il me fait peur... Malgré ma volonté et ma résistance, je subis son influence, une influence mauvaise, comme celle d'un jettatore. Il est toujours enveloppé d'un grand manteau à capuchon, qui lui cache le visage. Une fois dans la rue, il met un masque et s'approche. Je marche très-vite alors, et j'ai toujours réussi à lui échapper en prenant des ruelles et des maisons à double porte que je connais... Aujourd'hui, il a voulu me parler... j'ai pris la fuite... Ah! Marta, si tu savais comme cet homme masqué me fait peur !

En ce moment, Leona et Marta tournaient le dos à la porte d'entrée, restée ouverte. Cependant l'animation avec laquelle elles parlaient les empêcha d'entendre un léger bruit de pas qui se fit de ce côté.

Un homme, masqué et enveloppé d'un grand manteau, venait de s'arrêter devant la porte et plongeait dans la salle deux regards de feu.

— Quand je suis seule, continua la jeune fille, je n'ose pas me retourner,., je crains toujours de le voir là, derrière moi, ce spectre qui me glace d'fiîroi.

En disant ces mots, Leona se retourna instinctivement, et Marta l'imita. Mais l'homme masqué avait disparu.

— Peut - être te trompes - tu, ma pauvre enfant ! dit Marta, fort peu rassurée.

— C'est de la faiblesse, n'est-ce pas? mais je n'en suis pas maîtress'e... C'est pourquoi, Marta, je désire que Schiavone m'accompagne désormais chaque fois que j'irai prier à Saint-Thomas. Appuyée à son bras, au bras de ce frère dévoué, je n'aurai plus peur de ce vilain masque de velours dont les yeux semblent des charbons ardents.

— Si c'était, dit Marta avec épouvante, un espion ou même un membre du conseil !...

— Heureusement, j'ai toujours pu le dépister et gagner notre demeure sans être suivie jusqu'ici.

— Si c'est un espion du conseil, il la découvrira bientôt.

— Ne dis pas cela, tu me décourages... Ah ! s'il la connaissait, je ne dormirais plus tranquille.

— Qu'avez-vous à craindre?... Giorgio ne couche-t-il pas là-haut, au-dessus de votre chambre ?... La nuit, à la première alerte, il serait là!

— Mais quand il s'absente pour son maudit commerce ?

— Nous en parlerons à votre père.

— Non, n'allons pas l'efi'rayer.

— Eh bien, nous nous arrangerons pour que Giorgio «^absente le mdîns

souvent possible ; il en sera heureux, et vous défendra. Vous savez s'il a du cœur !

— Oui, dit Leona en se levant et poussant une porte qui menait à sa chambre, de plain-pied avec cette salle.

Elle en referma la porte en se disant avec mélancolie :

— Giorgio a du cœur et du courage... et moi j'ai mon amour pour Giovanni.

Pendant ce temps une barque glissait, conduite par un seul rameur, sur les eaux du grand canal ; elle semblait venir de la pleine mer. Bientôt, cette barque s'iîngagea dans un des petits canaux qui bordent la grande artère liquide de la ville. Le rameur semblait murmurer, en cadençant le mouvement de ses avirons.

— Le ciel se plombe, se disait-il, c'est un orage pourla nuit prochaine... D'où vient que vingt fois aujourd'hui la tentation m'est venue de m'abandonner, seul, sans avirons, sur les flots irrités de la mer, et que vingt fois j'ai rejeté cette idée... et que je suis revenu vers Venise, comme ressaisissant la vie qui m'échappait?... Et ces sombres pensées m'assiègent sans cesse...

Malgré ses préoccupations et sa rêverie, il se dirigeait, sans se tromper, dans le labyrinthe des canaux et au milieu des gondoles et des barques qu'il croisait.

— Pourquoi aime-t-elle cet homme?... se disait-il, et pourquoi cet homme m'a-t-il sauvé la vie un jour de sédi-tion?... Ah! la reconnaissance... chaîne d'à ier plus lourde que celle de la tyrannie... Amour insensé, quand donc parviendrai-je à t'étoufTer dans mon sein!...

C'est sous l'empire de ces pensées que le batelier aborda k la maison de la rue del Cristo, et entra dans la maison de sa mère. C'était Giorgio Schiavone, un beau garçon de vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, au regard doux, et en même temps énergique, le type pur de ces plébéiens de Venise qui on su se soustraire aux alliances des nombreux étrangers affluant sans cesse dans cette ville de commerce.

Il fut reçu par sa mère avec joie ; la pauvre femme épia son regard, et lui dit avec un ton de reproche, qui était plutôt un bonjour :

— Pourquoi rentres-tu si tard, Giorgio? Leoua t'a attendu en vain pour aller à Saint-Marc... Son père arrive aujourd'hui.

— Son père!... Je ne le verrai peut-être pas, car dans une heure j'aurai quitté Venise.

— Tu pars, mon ami ! Et où vas-tu?

— Eh! pour le commerce!...

— Tu parais triste, est-ce que les affaires ne vont pas, mon fils?

— Je ne m'en plains pas.

-^ Alors...

— Écoute, mère, tu sais ^qiie je parle peu et que j'agis beaucoup. Leona et toi, vous vous êtes étonnées de mes fréquents voyages depuis un an...

— En effet.

— J'ai besoin de bes^ucoup d'agitation, de voir beaucoup de nouvelles choses... Cela tient à des raisons que tu n'as pas besoin de connaître; mais en voyageant, on apprend beaucoup... Leona voit son père, elle le connaît... ou à peu près, mais elle ne connaît pas sa mère... et elle la désire... Je me suis juré de la lui trouver. Je suis sur sa trace.

— Ah!... il faut l'appeler, et.. 7

— Non, pas encore, elle ne doit point savoir ce que je sais... Dans mes voyages, je m'occupais toujours beaucoup d'elle, dit Giorgio avec un soupir, et je crois être parvenu à découvrir quelques détails sur sa naissance; mais c'est tout, jusqu'à présent du moins. Nous savions déjà qu'elle était née à Ferrare, et que sa mère se nommait Paula Severino.

— Oui, le père n'a pu nous cacher cela.

— Ce nom a été pour moi le premier jalon de mes recherches. Mais sa mère a quitté Ferrare depuis longtemps, pour aller à Florence. J'ai été à Florence. Là, j'ai fouillé la ville, demandant à tout le monde des nouvelles de cette signora Severino. Personne ne la connaissait. Chaque fois que le hasard me faisait rencontrtT une femme dont l'extérieur ou la position apparente se rapportait à mes renseignements, je me présentais à elle, et lui disais : — Étes-vous la signora Paula Severino?

— Tu pouvais compromettre Leona, peut-être; y as-tu songé, mon fils?

— Que de fois elle m'a dit : « Ah ! que je voudrais embrasser ma mère ! » C'était un ordre. Donc, le plus souvent on me riait au nez. Un jour, je prononçai ce nom sur une place publique, à haute voix, et tout à coup un homme s'élança vers moi. Cet homme était fou. Il me raconta, au milieu de choses sans suite, qu'il avait aimé autrefois cette Paula Severino, qu'il s'était ruiné pour elle, et que sa trahison l'avait rendu fou. Il disait cependant qu'elle avait changé de nom, et il s'efforçait de se rappeler ce nom. Je m'attachai à lui, et pendant huit jours je concentrai son attention sur ce passé si triste, espérant arriver enfin à connaître ce nom... Impossible, c'était à en devenir fou moi-même. Enfin j'abandonnai ce malheureux ; mais je ne renonce pas à la trouver, cette mère qui a eu le courage d'abandonner une aussi adorable enfant ; j'y parviendrais

— Elle est morte, peut-être, dit Marte.

— Morte!... Au fait, ce serait peut-être mieux ainsi... Si, comme on l'a dit, sa vie s'est passée dans le désordre, il vaut mieux que Leona ne l'ait po^'nt connue... Elle, si pure, elle se serait ternie... Cependant cet homme, ce pauvre fou, n'a jamais parlé de sa mort.

Pendant que son fils avait dit ces derniers mots, Marta avait été dans sa cuisine, et après avoir placé sur la table le plat fumant de son modeste repas, elle

appela Leona. Au moment où la jeune fille entra dans cette pièce, légère et riante, elle demeura clouée auprès de la porte ; l'effroi et le saisissement la rendaient muette.

Giorgo et sa mère, qui l'accueillaient, comme toujours, le sourire sur les lèvres, frappés de l'expression de son visage, se retournèrent. Comme Leona, ils furent tous deux glacés d'épouvante.

Une grande gondole drapée de noir, aux armes de Venise, était arrêtée devant la porte, et deux hommes, vêtus de longues robes et masqués, entraient dans la salle, laissant sur la gondole une douzaine au moins de sbires ou d'archers.

C'était la gondole bien connue du conseil des Dix.

L'un des hommes masqués fit un signe impératif aux deux femmes.

— Laissez-nous seuls avec Giorgio Schiavone, dit-il.

Leona voulut s'élancer vers son frère ; mais Marta lui saisit la main et l'entraîna, en montrant les signes de la plus extrême terreur.

Malgré son courage, Giorgio était paralysé. Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait aux prises avec le redoutable tribunal, et il tremblait au fond de son cœur, comme on tremble à l'approche d'un danger pressenti et inconnu.

Cependant il se rassura un peu en pensant que si on en voulait à sa vie on l'arrêterait purement et simplement. Il s'agissait donc d'un interrogatoire ; mais avec le conseil des Dix il était toujours fort difficile d'en préjuger l'issue.

— Schiavone, dit l'inquisiteur d'une voix grave, je viens te faire connaître les ordres du sérénissime conseil, et je pense que tu ne tenteras pas d'y résister.

Giorgio regarda ces deux visages masqués avec étonnement.

— Tu as le droit d'être surpris de cette démarche, mais tu en comprendras tout à l'heure le motif. Ce n'est pas au citoyen de Venise que nous nous adressons en ce moment, c'est à l'homme. Ecoute : — H y a longtemps que ta sœur reçoit ici, sous l'œil de ta mère, et avec ton autorisation tacite, un jeune homme qu'elle aime.

— C'est vrai, répondit Giorgio.

— Ce jeune homme lui a promis de l'épouser, et tu es convaincu toi-même que tel est réellement son désir. Eh bien, le sérénissime conseil verrait avec déplaisir qu'un semblable mariage eût lieu, et il a voulu que tu en fusses informé par ma voix.

— Mais... répliqua Giorgio, qui, placé sur ce terrain, crut pouvoir discuter.

— Tu n'as rien à répondre, tu n'es qu'à obéir.

— Cependant, monseigneur. ..

— Obéiras-tu? demanda l'inquisiteur d'une voix brève et froide.

— Un mot seulement... hasarda encore Giorgio en joignant les mains. L'inquisiteur se rapprocha de l'autre homme masqué, lequel était sans doute

un vieillard, car une barbe blanche apparaissait au-dessous de son masque ;

Tiens, Marta, rois c«tte lettre... (Page 27.)

ils échangèrent quelques paroles à voix basse, puis le premier se tourna vers Giorgio.

— Parle, dit-il.

— Monseigneur, je vous prie d'être bien persuadés, vous et le sérénissime conseil, que mon plus grand désir est d'obéir; cependant, ce jeune homme et ma sœur s'aiment, et ce serait briser leur cœur à tous deux.

— Schiavone, si nous n'étions point décidés à user d'indulgence avec toi et ta famille, en cette circonstance, ta sœur eût été arrêtée, emprisonnée ou exilée,

CWQ CBMIMSS ILL. 5^.

sans que personne, toi ou son amant, eussiez pu jamais savoir ce qu'elle fût devenue; ainsi vous devez tous vous estimer heureux de la tournure que prend cette affaire.

— Et quelle raison donnerai-je à ma sœur? quel sera le motif du refus que je ferai connaître à Giovanni?

— Ton autorité de frère et de tuteur naturel d'une enfant de seize ans.

— Mais j'ai serré la main de Giovanni, et je l'ai appelé mon frère.

— Tu trouveras bien moyen de lui interdire ta maison.

— Monseigneur, ayez pitié de moi et d'eux, ou du moins faites que nos consciences soient tranquilles, en me disant pour quelles raisons je dois repousser les vœux d'un homme brave et loyal.

Le vieillard masqué s'avança.

— Et si ce Giovanni, dit-il, n'était pas un homme brave et loyal?

— Que voulez-vous dire?... s'écria Giorgio, mordu au cœur par un horrible soupçon.

— Sais-tu quel est ce Giovanni, son nom, sa famille?

— Il nous a dit qu'il était sans parents et officier dans les gardes du doge.

— Et tu le crois, Giorgio Schiavone?

— Je le croyais il y a une heure, répondit le jeune homme en rougissant.

— Eh bien, ce Giovanni a trompé ta sœur, comme il t'a trompé. Il ne l'aime pas et n'en fera point sa femme.

— C'est impossible, monseigneur, son visage et ses yeux sont francs et bons!...

— Cela ne sera point, te dis-je.

— Et pourquoi ne l'épouserait^il point, comme il en a pris l'engagement?

— Parce que son rang, sa famille et son nom lui défendent d'épouser la sœur d'un simple gondolier.

— Ah! fit Giorgio avec rage, c'est un grand seigneur!...

— Obéiras-tu aux ordres du conseil, Schiavone? demanda l'inquisiteur.

— Oui, mais... aune condition.

— Laquelle?

— C'est que vous me direz son nom.

— Qu'en veux-tu faire?

— Le lui cracher au visage quand je le* chassei'ai de cette maison.

— Et tu n'attenteras pas à ses jours?

Giorgio ne répondit pas.

— Jure-le, dit l'inquisiteur avec autorité.

— Je le jure!... fit Giorgio avec force; mais son nom, monseigneur, son nom !

— C'est le comte Caraccioli, général des armées de la république.

— Merci, monseigneur, répondit le jeune homme en tombant sur un escabeau et se rongeant les poings de rage et de fureur.

Quand il releva la tête, les hommes masqués, la gondole sinistre, tout avait disparu dans le silence des lagunes.

— Et elle Taime!... se dit-il.

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