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CHAPITRE XXI

L'héritage du mort.

Un mois s'était écoulé déjà, depuis qu'on avait retrouvé dans le Tibre le corps du duc de Gandia, lorsque dom César rentra dans Rome. Il s'était fait précéder de la nouvelle du plein succès de ses négociations.

Sa rentrée fut une sorte de triomphe. Les cardinaux, par ordre d'Alexandre, allèrent au-devant de lui jusqu'aux portes de la ville, ainsi que les ambassadeurs de France, d'Espagne et de Venise, et presque toute la cour.

Après sa réception officielle par le pape en plein consistoire, après que les

Ils eurent bientôt raison de ce troupeau de bandits... (Page i73.)

cardinaux Teurent reconduit dans son appartement, — il se dépouilla de sa robe d^apparat et pénétra chez son père par les escaliers secrets.

— Je vous retrouve, mon père! fit-il en se jetant dans ses bras.

— Je t'attendais avec impatience, mon fils, car ta présence m'aurait consolé.

— Mon père, rendons grâces à Dieu, qui a permis que la lumière se fît louchant l'horrible catastrophe qui nous a enlevé mon bien-aimé frère !

— Comment?... fit le pape subitement bouleversé.

Cfi.NTiMEs Cinq ill. 20«.

— Les meurtriers me sont connus... dit César avec assurance.

— Puisses-tu dire vrai! dit Alexandre douloureusement.

— Ecoutez, mon père...

— Hélas ! j'aurais voulu ne plus parler de ceci!...

— Et la vengeance, mon père?... fit César avec un sourire étrange. — Et la justice à satisfaire?...

— Tu as raison, répondit le pape d'une voix douce; car il n'osait aller au fond de ce mystère.

— Dès quej'ai reçu lanouvelle de cetévénement horrible, j'ai donné delà-bas mes ordres, et voici ce que j'ai appris aujourd'hui, dès mon arrivée. — Un certain Giglio Fieramonte, un Romagnol, natif de Césène, qui est en rébellion contre vous, a été arrêté il a une heure, ainsi qu'un de ses domestiques. Tout fait présumer qu'ils sont coupables, car on a trouvé sur le valet une lettre adressée par son maître au duc d'Urbin, dans laquelle était détaillé l'immense avantage qu'allaient retirer les petits princes romagnols de la mort de l'illustre général des armées de l'Église.

— Vraiment, fit Alexandre qui ne demandait pas mieux que de croire.

— Ces petits princes, qui sont innombrables, vous en conviendrez, mon père, se sont plus occupés jusqu'à présent du soin de dépouiller leurs sujets que de les gouverner; ils sentaient que le duc de Gandia allait rétablir la tranquillité et l'ordre, qu'ils troublaient à plaisir pour satisfaire leurs penchants à la rapine et aux excès ; ils sentaient que le duc de Gandia ne pourrait tarder à les soumettre à votre autorité : c'est pourquoi il ne serait pas impossible qu'ils eussent songé à se débarrasser de ce dangereux réformateur.

— Le crois-tu? demanda le pape.

— Le duc d'Urbin s'agite, il est l'âme de la révolte qui couve dans la Romagne, et ce Fieramonte correspond avec lui.

— Où est enfermé ce Fieramonte?

— Au château Saint-Ange. Par mes ordres ils ont été, lui et son valet, immédiatement appliqués à la question. Il faudra bien qu'ils avouent à quelles instigations ils ont commis le plus atroce des crimes.

— Avant de savoir qui les a poussés au crime, mon fils, ne serait-il pas nécessaire de s'enquérir d'abord s'ils l'ont réellement commis?

— Oui, vous avez raison : aussi c'est sur cette question que devra d'abord porter l'interrogatoire.

Le pape garda un instant le silence, — puis, après avoir considéré César attentivement : ^

— Enfin, fais à ta guise, dit-il, cela te regarde.

— Vous me dites cela d'un air étrange, mon père.

— Tu trouves ? — César, Dieu seul peut lire au fond de ton âme.

— Que voulez-vous dire? demanda César avec audace.

— Je connais les hommes ; leurs sentiments, leurs acou^, leurs répulsions laissent toujours une empreinte quelconque sur leur visage... Ton visage, à toi, est de marbre. Tu es une nature extraordinaire, et si tu n'étais pas mon fils, j'aurais peur de toi. — Ne parlons plus de cela.

— Parlons de ce que vous voudrez, très-saint père, dit César avec empressement.

Le pape réfléchit un moment, puis il dit, comme cédant à une sorte de force explosive :

— César, la mort du duc de Gandia me jette en un grand embarras l

— Je le crois, répondit froidement le cardinal.

— Mes projets avortent. L'Eglise va chanceler par suite de ce coup imprévu de la mauvaise fortune. J'avais pourtant résolu de l'agrandir et d'ajouter au spirituel un pouvoir temporel qui mettrait le patrimoine de Saint-Pierre au niveau des plus grandes souverainetés.

— Venise paraissait devoir s'entendre avec le duc; l'astucieuse république, modérant ses prétentions sur la Lombardie, vous rendait maître de la Toscane I dit Valenlin d'un air insinuant, — car, à l'heure qu'il est, Florence doit être débarrassée de l'obstacle !...

— Si ce n'était que cela !... Oh! quel écroulement!... il faut y parer, cependant; il faut que mon idée triomphe, je le veux!

César sourit.

— Le désir d'acquérir, dit-il, est ordinaire et naturel ; quand l'homme peut le satisfaire, il est toujours loué, ou du moins il n'est pas blâmé ; mais s'il a le désir sans en avoir la force, la volonté sans la faculté, oh! alors, il n'y a pas de blâme assez fort à lui infliger.

— Tu me comprends. César? demanda le pape en le regardant dans les yeux.

— Oui, mon père, répondit le cardinal en le regardant également avec fixité.

— Ecoute : il est midi ; ce soir, à dix heures, viens me voir.

— Je n'y manquerai pas, mon père.

— Et d'ici là, réfléchis.

— A quoi? demanda César en souriant.

— Aurais-tu quelque répulsion à accomplir mes volontés ? demanda le pape avec inquiétude, car le regard de son fils l'embarrassait.

— C'est selon la nature de vos volontés, répondit l'astucieux cardinal.

— Ah! tu ne veux pas agir en aveugle? fit le pape, inquiet.

— Jamais, mon père, répliqua César d'une voix tranchante comme l'acier.

— Eh bien, d'ici à ce soir décide-toi à quitter la robe de cardinal, décide-toi à endosser la cuirasse et à ceindre l'épée. Tu as de l'ambition, une grande ambition, ce qui manquait complètement à ce pauvre Francesco ; — nous chercherons

ensemble quelle principauté, quel royaume te conviendrait en Italie... Tu ne réponds pas ?

— L'héritage est lourd ! dit César, affectant de ne songer qu'aux dignités dont son frère était revêtu.

— César, c'est plus que la charge de général des États de l'Eglise, c'est plus que la première après moi que je t'offre...

Le cardinal se baissa, prit la main du pape, la baisa lentement, et se releva.

— A ce soir, mon père, dit-il.

Et il sortit lentement.

Le pape le suivit des yeux, et ne put réprimer un sourire d'orgueil.

— Voilà la chair de ma chair!... s'écria-t-il, — la pensée de ma pensée!... Avant trois années, l'Italie toute entière nous appartiendra...

En rentrant dans ses appartements, dom César chercha des yeux Michelotto, mais son fidèle serviteur ne se présenta pas. Il fronça les sourcils, car en arrivant à Rome il comptait bien le retrouver, ayant accompli la mission dont il l'avait chargé. Il lança des pages et des valets à sa recherche.

Il se promenait dans son cabinet, plein d'impatience, car il était invraisemblable que Michelotto ne fût pas de retour, depuis un mois qu'il était parti pour les Etats d'Urbin.

— Aura-t-il réussi ? se disait-il, ou est-il mort?... Je me pose sans cesse cette question... Il est adroit, et puis la crainte d'encourir ma colère lui fera risquer sa vie, j'en suis certain. Ce Michelotto est un misérable aventurier, un homme sans principes ; eh bien, malgré cela, je me confie plus volontiers à sa loyauté, toute de nature, qu'à celle de nos cardinaux et de nos seigneurs plus lettrés et qui, par cette raison même, savent trouver une raison plausible à la trahison qu'ils méditent. En moi, il y a de ces deux natures : au fond de mon âme il y a la loyauté chevaleresque et le courage des anciens preux; mais dans ma tête, là, il y a mieux encore, — puissance plus forte que courage, — ce que les niais appellent la ruse, et que moi je nomme l'intelligence.

Il s'arrêta et se regarda dans un miroir de Venise.

— L'intelligence!... Folie et misère!... reprit-il. Je suis petit en ce moment pai'ce que je me sens l'esclave d'une passion... Ah! Leona, sois maudite, toi qui mets dans mon âme un feu dévorant, qui y entretiens un amour dont je rougis... 0 honte!... cette passion me domine!...

Un page entra en cet instant.

— Eh bien? lui demanda César.

— Personne encore, monseigneur, répondit le page.

Bom César, resté seul, ne put retenir un mouvement de rage. La fièvre le brûlait.

— Je n'y veux plus penser... Si Michelotto pouvait échouer, je serais libre...

Libre !... Non, il faut que cet amour insensé s'éteigne de lui-même... La possession de Léona peut seule le guérir.

Mais il revint à lui-même et songea.

— Dans les quelques mots que m'a dits mon përe ce matin, j'ai entrevu la sublime réalisation de mes rêves de dix années... Roi !... je serais roi !... Oui, je le sens, je réussirai. J'ai la volonté, parce que j'ai le désir. — Qui fait le succès? — la persévérance. — Jésus, Mahomet, ont imposé leurs lois au monde, parce qu'ils étaient des hommes forts et persévérants... Et moi... Oh! quand je suis seul, dans ma nuit, je songe que l'univers est à moi ; je vois marcher dans l'ombre des hommes, des princes, des rois, des empereurs... Tous me font grand en raison de leur petitesse, usant leurs genoux pour venir baiser ma main, — ma main qui, en se refermant, peut les écraser tous... Quels rêves!... Une monarchie universelle!... Attila, Charlemagne la voulaient... De leur temps c'était moins difficile, et maintenant ce serait bien plus beau... Oh! tout dominer! n'avoir que le ciel au-dessus de soi !...

Mais en ce moment le son lugubre d'une cloche se fit entendre à Saint-Pierre. C'était le glas d'une cérémonie funèbre. Il demeura frappé d'effroi.

— Mais il faut mourir!... dit-il avec épouvante. Tout le monde meurt : tous les jours, à chaque minute, quelqu'un meurt! Mourir!... Rage et désespoir!.... Quoi ! je sens dans ma poitrine une force surhumaine, mes desseins sont immenses, je veux changer le monde, et je n'ai pas le temps!... je n'ai pas le temps î...

Il essuya son front, baigné de sueur, et courba le front sous la conviction de rinfîrmité humaine.

— J'ai beau retourner cette pensée dans tous les sens, le dénoûment est toujours le même, horrible, épouvantable !...

Un autre page entra.

— Eh bien? demanda César

— Don Michelotto n'a pas paru, monseigneur.

— C'est bien, va-t'en... Qu'y a-t-il encore?

— Un seigneur demande la faveur d'être introduit auprès de Votre Eminence.

— Son nom?

— C'est un Florentin nommé messer Nicolo Machiavelli.

— Qu'il entre ! dit César avec empressement.

Le secrétaire de la république florentine entra. Son visage austère était triste.

Dom César alla au-devant de lui et prit sa main, qu'il serra avec force.

— Monseigneur, fît Machiavel, Geronimo Savonarola est mort.

— Ah! fit le cardinal sans pouvoir cacher sa satisfaction.

158 LES BATARDS DE BOJRGIA

— Il est mort, monseigneur, emportant avec lui la force de nos principes; car, à ses derniers moments, on a douté de lui. Il était déchu de sa splendeur, rhomime avait repris la place du prophète, — il s'est montré avec toutes ses petitesses, — et ce n'est que pour mourir qu'il a retrouvé le courage du martyr et du tribun.

— Il s'est rétracté ? demanda Gésai*.

— Monseigneur, il a été appliqué à la torture. Ah ! le général des dominicains et l'évêque RomoHno ont bien compris le rôle qu'ils avaient à jouer. Ils ont tué la réputation de l'apôtre... Mais le peuple de Florence s'est réveillé au dernier moment; en un instant toutes les faiblesses de l'homme ont été oubliées, et le martyr a retrouvé ses croyants. Les cendres de son bûcher, mêlées à celles de son corps, ont été jetées dans FArno, mais sa mémoire est impérissable.

— Messer Nicolo, dit César, vous m'avez demandé à Florence ce que je pensais d'un prince et d'un pape qui seraient de la même famille?

— Oui, monseigneur.

— Demain, messer Nicolo, il y aura un nouveau général des armées de l'Église.

— Ah ! fit Machiavel en relevant là tête.

— Croyez-vous que cela me réussira mieux que d'attendre la tiare?

— Oui, monseigneur, oui! fit le Florentin avec un enthousiasme réfléchi.

— Ah! vous comprenez que vos idées vont être mises en pratique, que je puis être assez puissant pour réunir une armée d'Italiens et travailler au grand œuvre ?

— Hâtez- vous, hâtez-vous, prince, dit Machiavel, car dans peu de temps il serait trop tard. Il y a les Espagnols à chasser et les Français à désintéresser, tâche facile pour vous ; mais un autre danger se présente: l'empereur d'Allemagne veut le Milanais, il étend déjà la main sur ce duché splendide, et, quand il aura un pied à Milan, il choisira dans la Péninsule où poser l'autre.

— Oui, la maison d'Autriche... fit César.

— L'occasion qui se présente est trop belle, monseigneur, ne la laissez pas échapper. Réunissez ritalie en un seul faisceau et délivrez-la detous ses oppresseurs présents et à venir. Avec quelles démonstrations de joie et de reconnaissance ne recevraient-elles pas leur libérateur, ces provinces envahies ou menacées? Quelle ville lui fermerait ses portes, et quel peuple serait assez aveugle pom' refuser de lui obéir? Quels rivaux aurait-il à craindre? Est-il un seul Italien qui ne s'empresse de lui rendre hommage * ?

— tes Italiens, oui, je suis sûi' de les rattacher à cette grande cause, mais leurs souverains?...

— Il en est, monseigneur, qui marcheront avec vous ; — quant aux autres...

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