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CHAPITRE XXIV La voix du peuple

Il n'y avait pas deux secondes que dom César se trouvait dans sa chambre secrète, et déjà il étendait sa main vers le tableau qui, on se le rappelle, représentait une Décollation de saint Jean-Baptiste, et donnait accès aux souterrains, lorsqu'il entendit frapper d'une manière toute particulière à la porte de la chambre.

— Ce ne peut être que Michelotto, se dit-il en allant ouvrir. Pasquin attendra.

En effet, le capitaine se coula par la porte entre-bâillée, autant que le lui permirent ses vêtements de guerre, c'est-à-dire le casque, la cotte de mailles ou giacco, les brassards, les jambières et les gantelets, sans oublier une épée fort respectable de longueur et de poids.

— Dieu soit loué ! fit dom César, c'est toi !

— Tard, mais sûr ! répondit le sbire.

— Eh bien?

— J'ai réussi, monseigneur.

— Réussi I Ah ! fortune, tu me traites en enfant gâté, merci!... s'écria dom César.

— Je puis dire, monseigneur, que rarement une expédition fut aussi bien conduite.

— Tu n'avais pas besoin d'ajouter cela, Michelotto.

— Que Votre Eminence me pardonne...

— Veux-tu bien te taire ! dit César en lui frappant amicalement sur la joue. Je ne suis plus cardinal. Tu ne vois donc pas que j'en ai quitté le costume et... la bai'be ?

Et que prétendez- vous semer? (Page 193.)

— C'est pardieu vrai ! Je vous aime mieux comme cela, monseigneur, dit Michel Otto avec gaieté.

— Ah ! oui, fit dom César en le regardant en souriant.

— Cela est d'ailleurs fort heureux, car vous êtes tout à fait méconnaissable.

— Quand je dis que je ne suis plus cardinal... c'est ce soir que cela doit être tout à fait décidé; mais j'ai pris l'avance. Demain, sans doute, je me réveillerai généralissime des armées de l'Eglise.

Cl^'Q CENTIMES ILL. 23''.

— Bravo ! fit Michelotlo en frappant des mains, ce qui occasionna un grand fracas dans tout son harnais de guerre. ^

— Que disais-tu, tout à Fheure, que j'étais méconnaissable?...

— Cela, monseigneur, à propos de la signora Leona.

— Qu'importe?... Mais que veux-tu dire ?

— Il importe très-fort, au contraire, — vous allez le voir, — qu'elle ne vous reconnaisse pas. Il est vrai qu'il faisait assez sombre dans sa chambrette à Venise...

Mais Michelotto s'arrêta et prit l'air du plus grand mystère.

— Ah ! monseigneur I fit-il, il y a bien d'autres choses... Si vous saviez !...

— Quoi? Parle vite.

— D'abord, M. le duc de Gaudia, qui s'intéressait tant à elle, et qui la faisait venir à Rome auprès de lui...

— Eh bien? demanda César.

— Cela vous donnait quelque jalousie...

— Parleras-tu?...

— C'était son père.

— Son père !... répéta César en devenant pâle, et ne pouvant s'empêcher de chanceler.

Ses yeux devinrent un instant hagards, il com-ba le front et murmura :

— Oh ! la fatalité !... Ce matin, sur ma route, j'ai entendu des voix sourdes, des murmures, des imprécations... La voix du peuple est-elle donc vraiment la voix de Dieu?...

Mais il rejeta bien vite toute atteinte de faiblesse et releva la tête,

— Tu en es sùi'? demanda-t-il à ce serviteur si terriblement dévoué.

— La signora Leona elle-même me l'a dit. Mais ce n'est pas tout.

— Qu'y a-t-il encore ?

— Cette lettre, trouvée dans sa litière, vous l'apprendra, dit Michelotto en fouillant dans sa poche, et tendant un papier froissé à dom César.

CéscU' ne put retenir un certain frémissement en ouvrant cette lettre, qu'au premier coup d'œil il reconnut pour avoir été bien écrite par son fi'ère. Il la lut avec rapidité.

— Quoi !... dit-il ensuite, Francesco faisait venu' sa fille à Rome pour la marier au comte Caraccioli, celui qu'elle aimait à Venise ! Malheur !

— Le comte serait donc à Rome, monseigneur?

— Un personnage de cette importance, j'en serais insti'uit... Il n'y a pas d'incognito pour ma police... Il est vrai que celle des Vénitiens est si habile, que le comte peut fort bien avoir appris d'elle à dépister celle de Rome.

Dom César reporta les yeux sur la lettre du duc.

— Que vois-je I fit-il en relisant avec attention.

Une phrase de la lettre motivait cette exclamation. La voici :

« Tu ne connais pas, tu n'as jamais vu l'époux que je te destine; mais je suis sûr qu'il te plaira : le comte Caraccioli est un des plus accomplis gentilshommes qui soient. »

— Je m'y perds ! fit César après avoir relu cette phrase à voix haute. Et toi, Michelotto, que dis-tu de cette lettre ?

— Monseigneur, je l'ai épluchée et commentée mot par mot, durant toute la route.

— Et le résultat de tes commentaires, quel est-il?

— Monseigneur se rappelle que l'amant de la signora Leona, à Venise, ce comte Caraccioli que nous avons fait emprisonner si à propos?...

— Eh bien?

— N'était connu de la signora que sous le nom de Giovanni ; il n'était pour elle qu'un simple officier.

— Triple sot que je suis, je l'avais oublié!... fit César en frappant sur la lettre.

— C'est une surprise que le père ménageait à sa fille, — laquelle, par parenthèse, m'a semblé très-médiocrement flattée de ne pas épouser celui qu'elle aime.

— Celui qu'elle aime!... fit César en crispant les poings, à cette pensée que cette ravissante jeune fille pouvait avoir au cœur une affection dont il n'était pas l'objet.

— Michelotto, reprit-il en se remettant et pinçant l'oreille de son serviteur, tu es un drôle plus précieux que je ne pensais.

— Monseigneur a raison, fit don Miguel avec une humilité comique.

— Fat!... Allons, voyons, tu es sûr que Leona ne se doute de rien?

— Elle est persuadée que vous m'aviez envoyé... car il faut vous décider à jouer ce personnage...

— L'idée est bonne... fit César en se caressant le menton.

— C'est pour cela, monseigneur, que je vous félicitais d'avoir coupé votre barbe... Je disais donc que Leona est persuadée que son fiancé m'avait envoyé pour la protéger contre les brigands qu'on avait signalés dans la campagne de Rome, et qui, justement, ont été taillés en pièces par nous, après qu'ils eurent taillé en pièces les hommes de sa propre escorte. 0 hasard !...

— Ainsi, le comte Caraccioli?...

— Elle ne l'a jamais vu. Bien plus, la signora n'est jamais venue à Rome ; c'est pourquoi je n'ai pas hésité à la conduire dans votre palais.

— Tu as bien fait ; cependant, malgré cela, je ne serai tranquille que quand je la saurai à ma villa. Demain, au point du jour, prépare-toi à l'y aller installer. Où est-elle, à présent?

— Encore sur la route. J'avais pris les devants pour vous instruire. Elle ne sera pas arrivée avant une heure au moins.

— Fais seller ua cheval.

— Oui, monseigneur.

— Ah! tu feras décrocher un portrait de... du duc de Gandia, et tu le feras porter dans la chambre qu'elle habitera jusqu'à demain. Hâte-toi et reviens me trouver chez la Cressida.

— Oui, monseigneur, répondit Michelotto sans bouger de place.

— Eh bien ! tu n'es pas parti ? Tu as encore quelque chose à me dire ?

— Oserai-je dire à monseigneur quelque chose que je viens d'apprendre à la volée, et qui pourrait devenir très-grave?

— Parle, dit César sans pouvoir retenir un froncement de sourcils.

— Il s'est trouvé, à ce qu'il paraît, un témoin de ce qui s'est passé pendant la nuit du 14 au 15 juin...

— Un témoin !... Il faut le faire disparaître...

— Impossible, monseigneur. Ribaldo, qui est passé chef des familiers du palais, l'a cherché en vain dans toute la ville. C'est un batelier, un homme de rien ; mais il n'est plus sur le territoire romain ; il a eu peur sans doute de l'importance de ce secret ; or, il n'est point parti, à ce qu'il paraît, sans le répandre.

— C'est l'explication des murmures de ce matin...

— Calomnies, que rien ne peut prouver.

— Mes richesses pour la vie de cet homme! Il le faut... Songes-y, Michelotto, je veux sa vie et son silence... Ne néglige rien; fais mettre de nouveau tous les espions en campagne, qu'ils soient dirigés sur toutes les villes d'Italie.

— Oui, monseigneur; mais l'Italie est grande.

— Envoie les plus habiles à Naples, à Florence, à Venise, à Milan. Si ce secret exécrable se répand trop tôt, on ne pourra jamais le faire passer pour une calomnie. Mais, — continua César, dont les idées n étaient jamais plus nettes et plus claires que dans les grandes alarmes, — il faut en même temps que l'on me découvre si le comte Caraccioli est encore à Rome ou est retourné à Venise. S'il est à Rome, qu'on me rende compte de ses actions, heure par heure. Va !

Michelotto allait partir, mais son maître le rappela.

— Encore un mot : Tu es bien certain que Leona n'a jamais vu l'époux que mon fr... que son père lui destinait?

— Aussi sûr, monseigneur, que je le suis d'être, dans huit jours, capitaine de

vos gardes.

— Tu es un homme impayable. Ce soir, tu me demanderas une nouvelle abbaye. Mais surtout, de même que tu t'appelleras dorénavant Micael, n'oublie pas que je suis, à dater d'à présent, le comte Caraccioh ! Ne trouves-tu pas cela original ?

— Si original, monseigneur, que je vous engage à le raconter au signer Nicole MachiavelU : il composera là-dessus une comédie.

— Va vite. Aux espions d'abord, et ensuite chez Cressida, où tu viendras m'annoncer l'arrivée de Leona.

LES BATARDS DE BORGIA isi

Michelotto partit avec l'activité de sa nature, si peu espagnole de ce côté, et dom César poussa le tableau de la Décollation de saint Jean-Baptiste.

Il pénétra dans le souterrain, puis se dirigea vers la chambre secrète du Colisée en réfléchissant.

— J'aime les aventures étranges, se disait-il. En voici une qui, du moins, n'aura pas les inconvénients de l'uniformité... Hasard, voilà de tes coups! Tu me favorises singulièrement en amour ; une jeune fille qui me repoussait à Venise, et qui, à Rome, va m'accueillir à bras ouverts.., Ah! si c'était là toute mon ambition !... Il faudra pourtant agir prudemment. Le comte Caraccioli est puissant à Venise; son élargissement, malgré ma dénonciation, le prouve, et si l'on découvrait... il y aurait de quoi brouiller Rome et la sérénissime république!... Et nous avons besoin de Venise... pour quelque temps. Pardieu ! je serais curieux de savoir comment finira cette aventure... Bien ou mal?... car il faudra bien que quelque jour... Mais ce témoin... Ah! voilà le grain de sable qui me fera trébucher sur ma route !

Comme il en était là de ses pensées, il s'arrêtait devant le roc qu'il s'agissait de faire mouvoir pour pénétrer dans la chambre de Néron.

Le tailleur Pasquino l'attendait, assis sur un énorme chapiteau corinthien qui avait sans doute roulé jusque-là, arraché aux murs de la partie écroulée du monument.

— Eh bien, Pasquino?

— Monseigneur, il y a un mois que je vous attends, dit l'homme du peuple.

— Et pourquoi depuis si longtemps?

— Parce que depuis un mois que le bras droit de l'Eglise est brisé, l'épée qui doit régénérer l'Italie est restée au fourreau.

— A-t-elle jamais été tirée?

— Oui, monseigneur, le duc de Gandia voulait faire de l'Italie un seul Etat.

— C'est-à-dire que son œuvre est à continuer?

— Non, à reprendre.

— Elle était donc mal commencée?

— Au lieu d'attaquer d'abord les barons romains, il fallait les faire servir à anéantir les princes de la Romagne. Tant que les Etats de l'Eglise et les Romagnes ne formeront pas le noyau de la puissance du futur général de l'EgUse, rien ne pourra s'accomplir. Rome et les Romagnes sont les clefs de l'Italie : qui les aura, aura lout.

— Je les aurai, dit César.

— Plus tard, une fois la Romagne conquise sur ses petits princes, tous tyrans et imbéciles, vous aurez Venise et ses vaisseaux, vous aurez le duc de Milan, vous aurez Florence, pour vous aider à reprendre Naples ; mais vous aurez des compagnies de condottieri dès vos premiers pas, voilà où est l'écueil.

— N'aurai-je pas Vitelli et Oliverrotto da Fermo, deux chefs fameux?

— Monseigneur, croyez-moi : pas de troupes mercenaires; renoncez à ces condottieri toujours désunis, sans discipline et peu fidèles, toujours lâches devant l'ennemi. Les mercenaires ne sont bons qu'en temps de paix, et encore... Les succès qu'on obtient avec ces milices sont lents et faibles • mais leurs défaites sont soudaines et tiennent du prodige.

Ayez des troupes nationales. Voyez Charles VIII, le roi de France : ses troupes sont en partie nationales et en partie mercenaires ; eh bien, de cette circonstance vous devez augurer une complète réussite. La France serait invincible si on y eût maintenu les dispositions militaires établies par Charles VII; mais telle est l'imprudence des hommes, qu'ils entreprennent une chose dont ils se promettent des avantages, tandis qu'un venin secret est caché sous ces belles apparences. Le prince qui ne connaît les maux que lorsqu'il n'est plus temps de les prévenir n'est pas vraiment sage : cette sagesse est donnée à bien peu d'entre eux.

— Vous êtes sévère, maître Pasquino.

— Monseigneur, rappelez-vous la dernière guerre du pape contre Ferrare. Les condottieri du pape et ceux du duc de Ferrare se sont battus avec acharnement pendant toute une journée, et lin seul homme est resté sur le champ de bataille. Encore a-t-il été constaté qu'il était mort étouffé dans la presse.

— Vous êtes méchant, mon maître, fit dom César en riant.

— C'est la condamnation des mercenaires passés et à venir.

— Pasquino, je suis encore cardinal, dit dom César après un silence.

— J'espère, monseigneur, l'ItaUe espère que vous ne le serez plus demain.

— Il faut donc renoncer à la tiare?

Pasquino garda le silence.

— Je la touche cependant, dit dom César en posant la main sur le bras de cet étrange conseiller.

— Les Florentins ont fait périr Savonarola et, après avoir fait consumer son corps sur un bûcher, ont jeté ses cendres dans l'Arno ; mais le vent en a emporté une bonne part, et de ces cendres naîtra un schisme. La papauté agonise.

— Avec un bras fort, avec un bras armé de l'épée de saint Paul, comme serait le mien, elle peut tenir tête aux factions.

— Pasquino secoua la tête.

— Il fallait laisser vivre Savonarola, dit-il, sa parole valait des légions.

— Mon épée sauvera la papauté, et elle sera maîtresse du monde.

— Tel n'est pas son rôle, si elle veut vivre et se perpétuer dans les siècles. Le souverain pontife est chef d'une religion sublime et qui compte des millions de fidèles sur le globe, là doit se borner son ambition. Le successeur de saint Pierre n'est pas armé du glaive, mais des clefs; et le catholicisme ne peut que perdre à cette étrange alliance des pouvoirs dont Charlemagne avait tracé les légitimes limites.

— Pasquino, demain, je ceindrai l'épée.

— Comme libérateur de l'Italie ?

— Vous verrez.

— Prenez garde, monseigneur, l'épée est brutale, elle est lourde et entraîne, ses éclairs fascinent. Prenez garde à l'usage que vous en ferez; car, à présent, ce n'est plus à votre conscience seule que vous auriez à répondre.

— Que voulez-vous dire ? demanda César en pâlissant.

— Les destinées d'un grand peuple reposent sur votre tête ; mais tout ce peuple vous maudirait si votre épée se tournait contre lui ou contre ses libertés. Qui va devant soi, chargé d'âmes, accomplissant une mission divine, armé du glaive, arrive au but. Qui recule, animé d'intérêts personnels, armé du poignard, trébuche et tombe.

— Expliquez-vous, maître, je le veux! dit César avec hauteur.

— Dom César, comme Julius, vous avez passé le Rubicon dans la nuit du 14 au 15 juin...

— Malheureux!...

— Avez-vous condamné ainsi la politique de celui à qui vous succéderez?

— Comment ! toi aussi, tu te fais l'écho de ces odieuses accusations !...

— Monseigneur, est-ce le glaive de la nécessité ou le poignard de la vengeance qui a frappé ?

— Que t'importe !

— C'est la voix du peuple qui parle par ma bouche, monseigneur, ne l'oubliez pas !

— Ses jugements sont faux, ses arrêts sont injustes !

— Non, dites qu'il se passionne vite, qu'il se laisse prendre à ce qui brille ti'op facilement, mais il juge droit et sûr. Il ne s'est pas trompé, il y a un mois.

— Encore !

— Monseigneur, vous avez mis le pied dans une voie sanglante, votre pied y glissera.

— Je saurai faire taire la calomnie.

— Quoi que vous fassiez, deviendriez-vous grand comme le monde, et commettriez-vous tous les crimes possibles, celui-là sera toujours une tache originelle sur votre fortune, et jettera son ombre sinistre sur votre gloire.

— Maître Pasquino, je vous trouve hardi! fit dom César en portant la main à son épée.

— Monseigneur, vous ne savez pas entendre la vérité, je le vois, j'en étais sûr ; je n'aurais pas dû venir.

— Maître Pasquino, vous sortirez de Rome dans une heure, et vous aurez quitté l'Italie demain.

— Et s'il ne me plaisait pas ?

ISi LES BATARDS DE BORGIA

— Misérable ! tu menaces ? s'écria César en tirant son épée et se jetant de son côté avec impétuosité.

Mais le tailleur esquiva le choc et s'élança dans les ténèbres, où il disparut, grimpant comme un chat dans les pierres et le rocher.

— Il me faut la vie de cet homme à tout prix ! se dit César, grinçant des dents et furieux de son impuissance contre ces ruines, dont il ne connaissait qu'imparfaitement les secrets.

Tout à coup une voix claire et railleuse retentit au-dessus de sa tête.

— Dom César, disait cette voix, qui se sert de l'épée périra par i'épée ! Voici ce que j'avais à vous dire : Cardinal ou soldat, prenez garde à vous !

— Je t'écraserai, maudit !

— Dom César, si vous voulez réussir, agissez seul, ne prenez pas de confident; n'oubliez pas que, dans ce jour, un ver de terre vous a bravé, et que celui-là seul est fort qui sait cacher sa pensée.

Une imprécation répondit seulement à ce dernier conseil de l'homme du peuple, qui disparut dans les ruines en poussant un éclat de rire dont Técho du souterrain prolongea les notes cruelles à l'oreille de l'homme qui, dès ce jour, avait déjà Rome entière à ses pieds.

Dom César rentra au Vatican, et peu d'instants après il se dirigeait, suivi d'un page, vers la demeure de la Cressida.

La belle comédienne était nonchalamment étendue sur un lit de repos ; et le jeune marquis de Valaperta, appuyé sur le dossier, essayait de faire rentrer dans son esprit un peu de ce caprice passager dont elle s'était sentie piquée pour lui, après avoir quitté Florence. Mais la Cressida songeait à autre chose et l'écoutait de l'oreille la plus distraite de la Péninsule.

— Vraiment, marquis, disait-elle, je vous trouve tout drôle aujourd'hui !

— L'autre jour, vous m'avez dit devant le seigneur Astor Manfredi. qui doit être de retour dans ses Etats, que vous ne m'aimiez plus. Un instant auparavant, je lui avais déclaré vous avoir oubliée. Eh bien! je crois que je mentais alors... Puissiez-vous avoir menti aussi, vous, de votre côté !

— Çà, parlez-vous sérieusement? demanda la courtisane.

— Très-sérieusement.

— Tant pis, car je ne suis pas disposée à soutenir une conversation sur ce ton-là.

— C'est que je ne vous vis jamais plus belle et plus séduisante, Cressida ! c'est que l'ivresse de mes souvenirs assiège ma pensée et brùie mou sang.

— Allons, soyez raisonnable; vous êtes un enfant. Croyez-moi, il ne faut jamais, dans cette vie, tenter de retourner eu arrière et désner le retour d'un passé envolé, surtout à propos d'amour, car le premier moment d'ivresse fait alors bien vite place à des récriminations, dont le cœur le plus loyal ne peut se

La plongea dans le flanc de Schiavona. (Page 212.)

défendre. D'ailleurs, il faut songer à son salut, termina la courtisane en portant les yeux au ciel avec le plus grand sérieux.

— Que dites-vous là, Cressida? sur quel ermite avez-vous marché, ce matin? Bon Dieu ! mais vous tenez des discours monstrueux de déraison ! Il faut songer à son salut!... d'accord; mais on a le temps quand on est vieux, et. Dieu merci...

— Vous avez raison, je ne sais ce que je dis; j'ai des idées noires.

Un page entra et rompit cet entretien, à la grande satisfaction de Cressida, qu'il ennuvait.

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— Que me veut-on? demanda-t-elle.

— Madame, répondit le page, Son Éminence me suit.

— Laquelle ? demanda la courtisane avec une nonchalance superbe.

Un double éclat de rire répondit à la question : au-dessus de sa tête, de la part de Gaetano; à l'entrée de la salle, de la part de dom César.

— Çà, charmante, s'écria le nouveau venu, il paraîtrait donc que vous recevez dans votre intimité plusieurs Emmenées?...

Dom César lui baisa la main galamment. Il était vêtu magnifiquement d'un pourpoint de velours noir, dont les crevés s'ouvraient sur une veste de satin vert foncé. Ce n'était pas la première fois que la Cressida le voyait sans pourpre; mais ce jour-là, il était rayonnant et il semblait porter le costume laïque avec toute la complaisance d'un homme qui espère ne plus le quitter.

— C'est vous, monseigneur? je ne vous aurais pas reconnu, fit-elle. Vous avez sans doute vos raisons pour vous déguiser ainsi en plein jour?

— Oui, ma belle. Ah ! le marquis de Yalaperta, continua César en se tournant vers Gaetano. Enchanté de vous voir, seigneur. Je m'entretenais de vous, ce matin, en chevauchant à côté de votre oncle, Féminentissime cardinal de Sienne, qui se fait bien vieux, par parenthèse !

— Vraiment, monseigneur, vous avez daigné...

— Assurément. Je le féhcitais d'avoir appelé à Rome un aussi charmant cavalier; mais en même temps je lui donnais uu conseil.

— -Lequel?

— Celui de vous pousser dans les ordres.

— Moi ?

— Sans doute. Votre oncle a beaucoup de chances d'être élu souverain pontife après la mort de notre très-saint père ; vous vous trouveriez alors tout porté pour devenir cardinal-patron.

— Eh bien ! je vous jure, monseigneur, que les dignités de l'Eglise, tout enviables qu'elles soient, ne me tentent pas.

— Vous avez en même temps tort et raison. — Mais pardon, Cressida, de vous enlever à la conversation, assurément fort attrayante, de ce cher marquis ; j'ai à vous parler.

— Que ne le disiez-vous plus tôt, monseigneur! je me retire, dit Gaetano.

— Désolé, marquis, de rompre votre entretien ; mais vous m'obligerez infiniment en mç laissant avec madame. Pardonnez-moi...

— Trop heureux de complaire en quelque chose à Votre Eminence. Gaetano prit congé et les laissa seuls.

Dom César prit carrément place dans un fauteuil.

— Vous ne vous doutez pas, je parie, ma toute belle, dit-il, de l'objet de ma visite ?

— Monseigneur me permettra de ne point chercher, dit la Cressida. Il sait

combien j'ai horreur de toute tension d'esprit, surtout avec lui, l'homme qu'on devine le moins.

— Oui; d'ailleurs, je suis pressé... J'ai besoin de vous, Cressida.

— Disposez, monseigneur.

Dom César réfléchit un instant et rompit ensuite le silence en parlant d'un ton bref.

— Vous allez vous rendre immédiatement à ma villa, et y attendre une jeune fille, à laquelle vous voudrez bien tenir compagnie, jusqu'à nouvel ordre.

— Moi, monseigneur?... fit la Cressida avec surprise.

— C'est une jeune fille que j'aime, — un peu farouche, — et que vous vous chargerez d'apprivoiser.

— Convenez, monseigneur, que voilà une mission... dit la Cressida en faisant la grimace.

— Pas de réplique, il le faut... Yous serez pour elle la comtesse de Forh. Vous lui parlerez avec éloges de son futur époux, le comte Caraccioli, votre excellent ami. Ce comte Caraccioli, qui est Vénitien... c'est moi.

— Mais, franchement, V^otre Eminence veut rire? s'écria Cressida.

— Non, je parle très-sérieusement.

«— Et vous... épouserez la jeune fille? demanda-t-elle de l'air le plus incrédule.

— Sans doute.

— Croyez-vous qu'elle se laissera prendre au mensonge?

— Oui, répondit César avec le calme le plus imperturbable.

— Au fait, vous avez le don étrange de persuasion. Votre œil possède une puissance à laquelle il est impossible de résister; et, si l'on ne se tient en garde contre lui, vous achevez de subjuguer la raison et la volonté par le talent que vous avez de parler au cœur le langage du cœur. Vous êtes un homme bien dangereux, monseigneur !

— Ce que vous me dites là, Cressida, est d'un favorable augure... Faites bi<3n ce que je vous ai prescrit, et une récompense magnifique, que vous fixerez vousmême, sera le prix de ce service.

— Cependant... fit Cressida, que cette mission était loin de transporter de j joie.

— Il faut obéir, Cressida ; vous savez que quand je veux une chose, elle doit s'exécuter.

Dom César prononça ces paroles d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

— J'y consens, monseigneur, dit alors la Cressida ; mais, s'il vous plaît, fixons d'avance ma récompense.

— Parlez vite.

— Le duc de Gandia est mort assassiné, — j'ignore par qui, — mais j'ai applaudi à ce meurtre, dit la courtisane avec une expression profonde.

— Yous, Cressida? dit César avec surprise.

— Moi. Promettez-moi, monseignem-, qu'une fois ma mission remplie auprès de votre nouvelle passion, vous ferez dans les papiers du duc de Gandia certaines recherches dont je vous ferai alors connaître l'objet.

— D'accord; mais...

— Vous saurez tout. Promettez-vous?

— Je vous promets, répondit César.

— Je pars donc pour votre villa.

— Vous n'aurez pas grand'chose à dire pour le premier moment; cela se bornera à faire les honneurs de la villa, comme vous appartenant. Je serai là, d'ailleurs... Mais surtout souvenez-vous bien...

— Je suis la comtesse de Forli... vous, le comte Caraccioli.

— Très-bien. Vous allez vous embarquer : la gondole vous attend et vous mènera par eau à la villa. Faites promptement vos préparatifs ; je vous laisse et compte sur vous.

— Et moi, monseigneur, je compte sur votre promesse, dit la Cressida en le conduisant jusqu'au seuil.

Pendant ce temps, Pasquino, désormais proscrit, avait quitté les souterrains, et en attendant que la nuit vînt le favoriser de son ombre, il s'était posté sur les sommets les plus élevés et les plus inaccessibles du Colisée. Il avisa une touffe épaisse de pariétaires de toutes sortes qui avaient poussé leurs innombrables ramures sur ces blocs séculaires, et résolut de s'installer là; mais comme il escaladait les tiges flexibles, une tête effarée lui apparut soudain.

— Schiavone ! s'écria-t-il.

— C'est toi, Pasquino?

— Que fais-tu là, ami Giorgio ? demanda le tailleur.

— Je me cache; je suis proscrit ou à peu près... et toi?

— Moi aussi. Il y a place pour deux, là?

— Entre, ami, et j'ai du pain; partageons.

— Soit, répondit Pasquino ; mais il faut que tu m'aides à me faire passer pour mort.

— Tant que tu voudras ; mais toi, voudras-tu m'aider dans ce que je veux entreprendre ?

— Parle, je suis tout à toi.

— Eh bien ! il y a un homme puissant à Rome qui a enlevé ma sœur; il s'agit de la sauver.

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