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CHAPITRE XXV * Où le portrait du père sert à perdre la fille

Leona était installée dans le palais particulier de César Borgia, situé non loin de Téglise Santa Maria in Yallicella, à peu de distance du Tibre et du pont Saint-Ange. Elle était assise dans un salon richement orné, dont les murailles disparaissaient sous les tapisseries de haute lice ou les tableaux des maîtres qui quelques années plus tard, devaient être éclipsés à tout jamais par Raphaël.

Mais parmi ces tableaux, l'un surtout rayonnait entre tous les autres : il représentait un cavalier de haute mine et dont les habits magnifiques ne pouvaient atténuer la douceur du regard.

Ce portrait était celui du duc de Gandia.

Leona ne donnait aucune attention à toutes ces peintures, et ses yeux allaient alternativement du portrait à la porte d'entrée.

Devant elle se tenait une fille de service d'une grande beauté, répondant au nom dTIébé, et qui, déjà plusieurs fois, avait supplié sa nouvelle maîtresse de prendre un peu de repos.

— Non, signorina, répondit Leona, je préfère attendre ainsi mon père, il ne peut tarder, m'avez-vous dit ?

— Oui, signora, répondit la suivante.

Leona ne pouvait vaincre sa tristesse. Elle songeait avec douleur aux gens de son escorte, de braves soldats, si horriblement massacrés; à cette pauvre fille venue avec elle d'Urbino, victime aussi sans doute de son dévouement à sa maîtresse. Elle se rappelait également l'espèce de contrainte que, peu de jours avant son départ, le duc et la duchesse d'Urbin éprouvaient vis-à-vis d'elle, et, ne sachant à quoi l'attribuer, elle était instinctivement craintive et chagrine.

On entendit marcher dans la pièce voisine.

— C'est mon père, sans doute, dit Leona en se soulevant. C'était dom César, précédé d'un page qui annonça :

— Monseigneur le comte Caraccioli.

— Hélas! ce n'est point mon père... se dit Leona en saluant le nouveau venu. ^

Nous avons dit que César était richement vêtu ; il avait réellement fort bon air sous ces vêtements, qu'il entendait bien ne plus laisser pour la roberouge. Hébé et le page étaient sortis.

— Combien il me tardait, madame, de vous voir arriver, dit-il avec grâce, et combien surtout je rends grâces à Dieu, qui vous a protégée durant votre voyage. <

— Pardon, monseigneur, mais votre écuyer m'a dit que j'étais ici chez l'ami de mon père, et je ne vois pas mon père.

— Votre père, madame, n'est point à Rome en ce moment, dit César avec assurance.

— Il n'est pas à Rome, dites-vous?... Où est-il alors? fit Leona effrayée.

— Votre père a beaucoup d'ennemis, madame; ces ennemis en voulaient à ses jours; il a dû fuir précipitamment.

— Fuir!... Oh ! apprenez-moi où je dois le rejoindre; ma place est près de lui.

— Ne craignez rien... ce ne sera point pour longtemps, dit César en souriant; et d'ailleurs, à défaut de votre père, pouvez-vous avoir un protecteur plus dévoué oue moi? ajouta-t-il en lui baisant galamment la main.

— Vous, monsieur le comte?...

— Vous savez qui je suis ; votre père vous a instruite de ses projets h )non égard, et le titre de comtesse Caraccioli, la qualité surtout de sujette de Venise, vous seraient au besoin un puissant appui contre les tentatives des ennemis de votre père, en admettant que ces ennemis songeassent à vous nuire, à vous, innocente et ignorée...

— Monsieur le comte, mon père m'a entretenue, dans ses dernières lettres, de l'union qu'il avait projetée. Je sais qu'il me destinait à Fhonneur d'être votre femme"; mais cependant vous devez comprendre qu'avant d'accepter votre protection, je dois recourir à la sienne. C'est lui, lui seul, qui doit vous présenter à moi; c'est pourquoi, je vous en prie, ordonnez que je sois menée vers

lui.

César semblait avoir prévu toutes ces paroles, car il sourit encore et reprit avec le calme le plus parfait.

Votre père n'a eu que le temps, en fuyant, de me dire que votre escorte

avait été gagnée à ses ennemis. Vous pensez bien que mon premier soin a été de songer aussitôt, et selon ses instructions, à vous sauver des mains des gardiens infidèles.

Pardonnez-moi, monseigneur, mais j'ai peur, peur sans savoir réellement

de quoi... dit la jeune fille en frissonnant et en regardant de tous côtés avec

effroi.

Soyez sans crainte! Jusqu'à l'amvée de votre père vous serez en sûreté.

Mafe qui me dit que... vous êtes bien le comte Caraccioli, celui que mon

père me destine pour époux?. ..

— Ah! madame!... fit César d'un ton de doux reproche. — Heureusement, reprit-il, il y a ici un objet qui répondr? pour moi.

Quoi donc? demanda Leona avec empressement et en se repentant déjà de

sa méfiance.

— Daignez jeter les yeux sur ces tableaux.

Leona sourit avec ravissement et elle s'agenouilla devant le portrait du duc de Gandia.

— 0 mon père î dit-elle de cette voix suave que le Seigneur a donnée aux anges, de loin comme de près, veillez sur votre enfant!

Puis elle se leva et tendit la main à dom César.

— Pardon, monsieur le comte... dit-elle tout émue et un peu rassurée.

— Vous tremblez encore... dit César en la faisant asseoir.

— Ce n'est rien, monseigneur, c'est la suite d'une émotion pénible que j'ai éprouvée tout à l'heure, en entrant dans Rome. C'était, m'a-t-on dit, auprès de la porte du Peuple; il y avait là un grand nombre de gens de toutes sortes, et parmi eux des ouvriers maçons. Quand mon escorte est passée, quelques malédictions s'élevaient du sein de cette foule. J'ai fermé les yeux, car ils m'ont fait peur. Je suis encore sous l'impression des paroles qui ont retenti à mon oreille.

— Quelles paroles?

— Ces paroles, ces malédictions, quoique confuses, m'ont épouvantée.

— Que disait-on?

— Que là, dans une église à côté, se bâtissait le tombeau d'un homme assassiné par son propre frère.

— Imposture! chose impossible! dit César en pâlissant malgré lui.

— Je le pensais comme vous, monseigneur; mais on nommait l'assassin...

— On nommait, dites- vous?...

— La victime était le duc de Gandia; l'assassin, son frère, le cardinal César Borgia.

— Cela n'est pas... ne peut pas être!... s'écria César, essayant de sourire.

— Crsar Borgia est capable de ce crime... dit Leona avec conviction. Son nom exécré est venu jusqu'en ma solitude, et je vous avouerai, monsieur le comte, que ce n'est pas sans une mortelle frayeur que je me trouve dans cette ville, où il est tout-puissant.

— Ne craignez rien, signora; d'ailleurs, en attendant votre père, — et cela est d'accord avec lui, — vous irez habiter une villa ravissante, à une heure de Rome, chez une dame de noblesse, amie de votre père, la comtesse de Forli. Je suis sur que les convenances et votre sécurité vous feront agréer ce projet.

— Vous êtes ici le représentant de mon père, monsieur le comte, j'obéirai.

— Obéir!... fit César d'une voix douce, oh ! Leona, j'espère que ce mot sera bientôt banni de votre bouche. Votre père, en me destinant à l'honneur insigne, à la félicité sans pareille d'être votre époux, a réalisé la suprême espérance de ma vie. Il me montrait souvent votre portrait, Leona, et j'y lisais dans vos yeux tout le bonheur que me promet davantage encore votre vue. — Tenez, Leona, en vous voyant si jeune, si belle, si pure, je sens que si j'étais né méchant vous me ramèneriez au bien. Il y a en vous une grâce infinie, ineffable, quelque chose de charmant et de céleste qui me ravit et me transporte, quelque chose enfin qui me transfigure et met dans ma tête des idées toutes nouvelles de vénération et d'amour.

— Monseigneur... dit Leona toute troublée, car César était doué du plus étrange don de persuasion.

— Je suis sincère, allez, et c'est du fond du cœur que je parle... Pourquoi mes lèvres ne me font-elles pas mieux comprendre !...

— Monseigneur, je vous crois, oui, je vous crois... je vous avouerai qu'au premier moment j'ai été un peu effrayée de la fixité étrange de votre œil plein de feu; mais vos paroles me rassurent, et, sans nul doute, j'aurai bientôt pour vous une amitié inaltérable. Mon père n'a pu choisir pour époux à sa fille qu'un noble et généreux cœur.

Elle dit cela pourtant avec un indicible serrement de cœur; car son obéissance aux volontés d'un père adoré n'allait pas tout à fait jusqu'à oublier entièrement l'amour juré au pauvre officier vénitien.

Dom César crut qu'elle conservait encore quelques appréhensions.

— Dans cette villa, dit-il, votre père pourra vous voir en sûreté, bien mieux qu'à Rome, oii la police ne tarderait pas à le découvrir.

— Oh ! partons vite alors, dit-elle.

En ce moment Michelotto entra, annonçant que la litière était prête.

— Signora, dit César, la comtesse de Forli, vers qui on vous conduit, aura pour vous les attentions d'une sœur. — Ce bon Micael, mon fidèle écuyer, ajoutat-il en touchant amicalement l'épaule de Michelotto, vous a trop bien sauvée déjà pour ne point vous conduire sans encombre.

Leona adressa un petit sourire à Michelotto, qui s'inclina en ricanant dans sa barbe.

— Demain, signora, reprit César, j'irai vous baiser la main et vous porter des nouvelles fraîches de votre père, si lui-même n'est pas rendu chez la comtesse, comme je le lui ai conseillé hier lors de son départ.

— Voici une parole, monsieur le comte, qui me fera bien désirer votre arrivée.

Elle se leva, et en passant devant le portrait du duc lui envoya, dans un geste charmant, le plus doux des baisers.

Cinq minutes après, Leona montait en litière, et la même escorte la conduisait à la villa du cardinal.

— Comme elle hait les Borgia!... se dit César. Ici, tout m'aurait trahi. Làbas, l'enfer lui-même ne saurait me F enlever.

Sa pensée était tout entière à Giovanni. (Page 213.)

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