‹ Les bâtards de BorgiaChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE V La taverne des esclavons · texte numérisé non relu

CHAPITRE V La taverne des esclavons

— Nous avons laissé don Michelotto à son observatoire de la taverne des Esdnvom , notant dans sa mémoire les paroles échangées entre les trois personnages mystérieux réunis dans la salle, prétendue secrète, de la maison.

Avant qu'il eût songé à crever la toile du tableau, afin de voir, le tavernier avait successivement introduit, — d'abord un moine franciscain, un homme qui, quofque âgé de plus de cinquante-cinq ans, paraissait dans toute la force de l'âge, et dont le regard avait toute la résolution d'un guerrier plutôt que l'humilité d'un prêtre; puis un i^homme de trente-six ans environ, vêtu avec simplicité, et un troisième, âgé d'environ vingt-cinq ans et enveloppé dans un manteau cachant complètement son costume.

Le moine était le cardinal Juliano de la Rovera; le second, le duc de Gandia; le troisième, le plus jeune, était ser Giovanni Garaccioli, général des armées de la république de Venise.

Michelotto ne s'était donc pas trompé en s'écriant que le cardinal pactisait avec le fils de celui dont il était l'ennemi déclaré. Ils prirent place autour d'une table après s'être salués amicalement; cependant, presque aussitôt le comte Garaccioli se leva et tira son épée.

— Pardon, messeigneurs, dit-il, j'oubliais une chose essentielle à Venise.

— Laquelle? demandèrent en même temps les deux autres.

— Quoique je sois bien sûr de la fidélité de notre hôte, qui m'a certaines obligations, je ne suis pas fâché d'explorer un peu le degré de sonorité de la salle.

Le comte se mit à frapper du pommeau de son épée sur toutes les murailles et sur tous les panneaux, qui, tous, rendirent un son mat et de nature probablement à le rassurer, car il reprit sa place à la table.

— Avant tout, monsieur le duc, dit la Rovera, je désirerais savoir si Sa Sainteté est instruite de notre entrevue?

— Elle ne l'est pas.

— Et dom Gésar, votre frère?

— Non plus, répondit le duc.

Ah! fit le cardinal avec amertume, il est peu de princes qui se fassent ua

scrupule de tromper ceux qui se reposent sur leur loyauté.

— Vous parlez sévèrement, monseigneur.

— Pardonnez-moi, fit le cardinal en lui tendant la main; je suis proscrit. L'exil aigrit les caractères les mieux trempés.

— Nous espérons faire cesser bientôt cet exil, croyez-le, monseigneur. Du reste, vos talents sont nécessaires au sacré collège.

— Nécessaires, non ; aucun homme n'est nécessaire, et puis vous avez dom César, qui répond à toutes les grandes idées qui peuvent éclore dans la tète d'un souverain.

— Un souverain, dit le comte, ne doit pas répugner à s'éclairer, même des lumières de ses ennemis.

— Je ne suis pas l'ennemi d'Alexandre.

— Mon frère, je ne vous le cache pas, reprit le duc, vous jalouse et vous craint.

— Il a tort.

— Pourquoi craindre don Juliano, dit le comte, dom César n'est-il point en passe d'être élu un jour chef suprême de l'Eglise?

Don Juliano sourit et releva sa large tête, dont il agita la chevelure argentée, comme une crinière de lion.

— Il a tort, dis-je, car mon jour n'est pas venu, à moi ; et puis, j'ai toujours pensé que dom César était disposé à jeter, à la première occasion, sa robe de cardinal aux orties.

— Vous pensez cela, monseigneur? demanda Frahcesco d'un air soucieux. — ^^ Ne le croyez- vous pas comme moi?

— Faut-il vous l'avouer?... fit le duc en prenant de ses deux mains les mains de ses interlocuteurs, eh bien, oui... mais je vois, moi, plus loin que vous peutêtre. Ma position de généralissime des armées de l'Etat pontifical porte ombrage à mon frère. Il rêve... Oh! ses rêves sont effrayants!

— Il rêve la domination entière de l'Italie, dit le comte Caraccioli; je ne le connais pas, mais ses actes, même les plus insignifiants, le révèlent.

— Il y aurait bien à faire pour aiTiver à un semblable résultat I répondit le duc.

— Dom César est une âme double, reprit Juliano avec profondeur. Avant l'élection de votre père, je l'ai vu à Pise^ où il étudiait, et j'ai la conviction d'avoir lu juste dans sa pensée. C'est un homme grand ; mais rien ne lui coûtera, ni trahisons, ni... crimes, pour arriver à réaliser les projets qu'il formera. Je connais les hommes. Le jour oii il ne voudra plus être pape, il voudra être roi d'Italie.

— Il doit vous redouter, en effet.

— Parce que je pense comme lui?... Eh ! je vous le répète, mon jour n'est

pas venu. Avant d'être ambitieux, je suis Italien, et je souffre de voir l'Italie presque à moitié conquise par l'étranger.

— Ceci, dit Caraccioli, nous ramène directement à l'objet qui nous rassemble. ♦

— Oui, reprit Francesco, la grande question est de chasser les étrangers de 1 Italie.

— Prenez garde, dit Cai'accioli; vous voulez chasser les Français, et vous ne voyez pas derrière eux les Allemands. La maison d'Autriche s'élève et tend à envahir. Le roi de France a ses droits sur le Milanais, qu'il tient de Valentine Yisconti et qui sont légitimes, l'empereur d'Allemagne n'a pas de droits; gare à la force !

— Songeons au présent, reprit Francesco. Nous avons pour nous le duc de Milan et Maximilien, mais nous avons besoin de Venise. Déjà des pourparlers officiels ont été entamés avec le gouvernement de la République ; or, fidèle à ses habitudes, il hésite.

— Il hésite, le croyez-vous?

— Vous jouissez d'un grand crédit auprès du conseil des Dix, monseigneur, j'ai donc pensé vous trouver disposé à vous entremettre.

— Quand vous m'avez assigné ce rendez-vous, je vous ai dit de vous faire accompagner du comte Caraccioli ; savez-vous dans quel but? C'est simple: le comte est votre ami.

— C'est même plus que cela, n'est-ce pas, comte? fît le duc en tendant la main à Giovanni, qui échangea avec lui un regard de bienveillant intérêt.

— Eh bien, reprit la Rovera, le comte Caraccioli est le chef d'un parti puissant dans le sénat, qui contre-balance même l'influence du conseil des Dix. Le conseil caresse l'alliance des Espagnols qui occupent le royaume de Naples.

— Je n'ignore rien. La situation est extrêmement tendue et deâ plus compliquées. Je veux chasser complètement les étrangers de l'Italie, Français, Espagnols ou Allemands, avec le temps. Une fois ce résultat obtenu, les bases d'une fédération sont naturellement jetées.

— Prenez garde, duc! l'Italie est-elle mûre pour un tel projet?... Vous avez dix capitales jalouses : Ferrare et Bologne sont ennemies. Gênes et Florence se haïssent, Venise et Milan ont un serpent et un Hon qui se montrent les dents, Rome et Naples s'exècrent.

— Un jour viendra où la cause sera commune.

— Ce jour est loin.

— Il luira quand le dernier étranger aura quitté son sol. Croyez-moi, une fédérationest possible. Loin d'attenterà la liberté et à l'indépendance des peuples, nous respectons tous les drois, nous reconnaissons toutes les suprématies, nous acceptons toutes les franchises, tous les privilèges.

— Ma tête blanchit, jeunes g-ens, dit la Rovera, il y a de sérieux obstacles à ces gigantesques projets, ou plutôt il y en a un, un seul...

— Lequel? dirent le comte et le duc avec la crainte de voir la terrible vérité sortir de la bouche du cardinal.

Mais celui-ci ne répondit pas et baissa la tête.

— Messeigneurs, répondit vivement Caraccioli afin de détourner l'attention, le conseil des Dix est opposé, par principes, à toute constitution unitaire de l'Italie. Il compte sur la faiblesse de chaque État pour perpétuer sa force, c'est donc une œuvre immense à accomplir que de le faire dévier de sa politique fondamentale. J'y joue gros jeu, vous ne l'ignorez pas ; vous savez même que j'ai à combattre mon propre père, qui fait partie du conseil. Mais je ne désespère de rien : le parti de l'avenir, auquel j'appartiens, ne peut tarder à arriver très-prochainement au pouvoir, et alors Venise entrera franchement dans la voie politique ouverte par M. le duc de Gandia.

— C'est la seule digne, la seule en harmonie avec la glorieuse destinée que tout bon Italien doit désirer pour son pays, dit le cardinal.

— Qu'avez-vous, comte?... demanda le duc, qui vit tout à coup Caraccioli pâlir, et dont la poitrine laissa échapper une sourde exclamation d'eiïroi.

Depuis un instant, et pendant même qu'il parlait, Giovanni subissait une sorte de malaise dont il ne se rendait pas compte ; il éprouvait ce que tout le monde a eu l'occasion d'observer souvent, c'est-à-dire l'espèce d'attraction, l'obéissance au courant de fluide établi entre deux organisations dont l'une au moins est agissante.

En un mot, le comte se sentait regardé.

En effet, il était le point de mire, le centre persistant du regard de ^Fichelotto; aussi ne douta-t-il point qu'il n'y eût dans la salle un endroit de la muraille ou du plafond resté inexploré précédemment pai' lui, soit qu'il l'eût négligé, soit qu'il fût hors de sa portée.

En conséquence, et cédant à cette force de pressentiment impossible à nier, il tira de nouveau son épée et frappa plus particulièrement sur la partie de la muraille à laquelle, jusque-là, il avait tourné le dos. Arrivé au tableau de l'Adoration des Bergers, il eut une inspiration, et posa la pointe de son épée sur le panneau. Il s'aperçut tout de suite qu'il n'était de bois que jusqu'à la moitié, et, sans se soucier d'endommager l'œuvre de quelque génie incompris, il poussa vivement la pointe, qui s'enfonça dans le mur.

— On nous écoutait ! s'écria-t-il.

Au même instant, un vacarme effroyable se produisit de l'autre côté du mur : c était comme le bruit d'un meuble qui se renverse, accompagné du charivari de faïences ou de pièces de vaisselle qui se heurtent ou se brisent.

Séparons-nous, messeig-neurs I dit le comte en allant ouvrir rapidement

la porte et se précipitant dans le corridor, du côté où devait ouvrir la pièce continue, à celle qu'il quittait.

— Ce soir, à onze heures, une gondole, près de Murano, échangèrent à voix basse le duc et le cardinal en se séparant vivement.

Le comte ouvrit brusquement une porte parallèle, et entra résolument dans la salle. Il n'y avait pas à douter; il vit une échelle et un bahut renversés, des ustensiles de toutes sortes éparpillés sur le sol, et surtout la baie, percée dans la muraille, que le bahut renversé laissait béante et accusatrice de l'espionnage dont il venait d'être l'objet.

Mais il n'y avait personne dans la salle. Seulement la fenêtre était ouverte, et cette fenêtre donnait sur un canal.

— L'espion a fui par là! s'écria-t-il. Nous a-t-il entendus? sait-il qui nous sommes?... Misérable hôtelier! il m'a vendu, moi, son bienfaiteur!... Oh! les hommes!... oh! Venise!...

Le comte allait se précipiter hors de la maison et chercher le misérable qui, peut-être, venait de le perdre, lorsque son pied s'embarrassa dans un objet gisant à terre.

Il se baissa : c'était un cordon de soie auquel pendait une pièce d'étoffe de velours noir, une sorte de scapulaire comme en portent au cou les marins ; seulement, ce scapulaire était large comme la main. Le comte y jeta les yeux et frissonna.

Sur le fond de velours apparaissaient, brodées en argent, les trois lettres mystérieuses, initiales du terrible tribunal : G. D. X.

— Je suis perdu! se dit-il en jetant cette étoffe avec dégoût et mépris et la foulant alix pieds! il faut pendre les devants.

Tout Vénitien connaissait l'épouvantable et presque simultanéité de ces trois mots : dénoncé, arrêté, mort.

Le comte sortit par la fenêtre, tomba sur le trottoir, et se dirigea immédiatement vers la place Saint-Marc.

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