CHAPITRE VII La gondole du conseil des Dix
Giorgio était assis depuis environ trois heures sur la marche la plus élevée de l'église de Saint-Pantaléon, non loin de sa maison, lorsqu'il vit déboucher de la rue Speziale, sur la place, un homme enveloppé d'un manteau. C'était sans doute fhomme qu'il guettait, car il se précipita à sa rencontre.
— C'est toi, Giorgio! fit cet homme avec surprise ; bonjour !
— Où allez-vous à cette heure, ser Giovanni ? demanda le gondolier.
— Parbleu ! tu le sais bien, surtout si tu t'attendais à me voir passer.
— Vous allez dans ma maison, n'est-ce pas? reprit le jeune homme sévèrement.
— Oui, comme hier, comme tous les jours.
— Et s'il ne me plaisait plus que vous entrassiez dans cette maison, seigneur ?
— Ah çà ! Giorgio, dit l'officier d'une voix franche et rieuse, qu'as-tu donc aujourd'hui, mon ami? D'ordinaire, tu me dis : « Bonjour, frère ! »
— J'ai, monseigneur, que vous avez eu tort de me sauver la vie, lorsque de misérables sbires avaient déjà le poignard levé sur ma poitrine sans défense, car le poignard que vous avez écarté, je ne puis pas le retourner contre vous.
— Giorgio, tu deviens fou!
Non, je ne suis pas fou, seigneur comte de Caraccioli! fît Giorgio,
d'une voix stridente et en se croisant les bras.
Le jeune homme recula de deux pas, puis, par un mouvement charmant de franchise et de cordiaUté, il sauta au cou de Shiavone.
Yous nous avez tous trompés, monseigneur, fit Giorgio avec surprise.
— Tais-toi!
Voyons, monseigneur, expliquez-vous : êtes-vous sincère et loyal, ou
menteur et traître ?
Le jeune général prit la main du gondolier, et lui dit en la serrant fortement :
— Schiavone, j'ai juré d'épouser Leona; je tiendrai ma promesse malgré tout le monde, malgré le conseil des Dix, malgré mon père qui en fait partie; mais rappelle-toi ceci : Leona ne saura qui je suis que le jour de notre mariage... Ce mariage est arrêté aujourd'hui, il aura lieu bientôt.
Bien, je vous crois, répondit Giorgio en serrant à son tour la main du patricien.
— Étrange garçon, va! fit Caraccioli en marchant vers la rue del Cristo, dans les profondeurs de laquelle il disparut.
— Il est loyal, se dit Giorgio en le regardant s'éloigner ; que le conseil des Dix me tue ou m'exile, peu m'importe, Leona sera heureuse! ...
Dix minutes après, le comte Caraccioli frappait à la porte de Marta, et la jeune fille se jetait dans ses bras avec un empressement peu habituel, et qui pourtant ne surprit pas son amant.
— Bonjour, Leona, ange de ma vie ! dit-il en l'embrassant sur le front.
— Mon Giovanni !... fit Leona avec un serrement de cœur inexprimable.
— Qu'as-tu donc, Leona?
— Te voilà donc, mon Giovanni ; je n'espérais plus te voir aujourd'hui, et cependant je te désirais avec toute mon âme, mon bien-aimé, mon doux maître, mon seigneur...
— Dis ton esclave, Leona.
— Non. J'ai l'âme fière ; mais je me trouve heureuse de devoir la vie à un de tes regards. N'est-il pas mille fois préférable, dis, d'obéir à celui qu'on aime, de n'avoir d'autre volonté que la sienne? Ah ! crois-moi, nous autres femmes, nous ne savons qu'aimer.
— Leona, tout mon bonheur me vient de toi...
— Tu m'aimes, n'est-ce pas?... demanda Leona en joignant les mains.
— Si je t'aime!
Aussi la gondole put-ell^ continuer sa route en pleine mer... (Page 60.)
— Tu es venu hier, Giovanni, mais il y avait quatre jours que je ne t'avais vu : pourquoi cela?
— Je te l'ai dit : les devoirs de ma charge; simple officier, je ne puis m' absenter comme je le voudrais.
— Ah! les devoirs de votre charge, toujours!... Si vous me trompiez !...
— Écoute, Leona, dit le comte sérieusement et la main de Leona sur son cœur, doute de tout, de ton existence, du jour qui t'éclaire, doute de Dieu, mais ne doute pas de moi! Lejour oti tu seras certaine que je ne t'aime plus, ce
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ce joui-Jà il faudra me tuer, vois-tu ! Jamais femme ne fut aimée comme je t'aime. Moi, ne pas t'aimer!... mais à ta vue mon sang brûle, mon cœur bondit à me briser la poitrine... Moi, ne pas t'aimer!... Oh! les femmes sont cruelles, et rien ne leur plaît comme de jouer avec le cœur d'un homme et de le faire saigner à plaisir!... Oh! Leona, je t'aime, crois-moi!
— Je le crois, mon Giovanni, je le crois; mais que veux-tu, l'amour est ingénieux à se créer mille chimères. L'absence de l'objet aimé cause mille appréhensions cruelles. On est jaloux...
— Jalouse, toi, pauvre Leona !
— Oui, jalouse. J'ai peur souvent que d'autres femmes te retiennent loin de moi! Ah! si tu étais un grand seigneur, comme je tremblerais !
— Enfant!...
— Mais tu ne me réponds pas ! fit Leona, frappant le sol de son petit pied impatient.
— D'autres femmes ! me parler d'autres femmes, lorsque je n'ai que toi, toi seule, dans la tête et dans le cœur!
— Oh! pardonne-moi, je suis folle!
— Reçois mon pardon avec ce baiser, ange adoré!... fit le comte en l'attirant sur sa poitrine et en cherchant ses lèvres.
— Oui, je disais bien que j'étais folle ! fit Leona en s'arrachant de ses bras. Ton amour me fait tout oublier... Mon père est arrivé à Venise...
Tout à coup, la porte s'ouvrit violemment, et un homme entra avec une résolution brutale.
— Qui est là?... fit Leona effrayée.
— Battista ! fit le comte avec surprise.
Cet homme, qui portait le costume des gardes du doge, s'approcha vivement du comte et lui parla à l'oreille.
— Mon général, dit-il, ordre a été donné par le conseil de vous arrêter.
— Moi!
— Oui, mon général; on dit que vous êtes mêlé à une machination ourdie par le pape contre Venise ; je ne sais pas quoi...
— C'est étrange! dit le comte qui sortait à l'instant du palais ducal, où il avait vu son père et lui avait confié le secret de son entrevue avec Juliano et le duc de Gandia.
— Mon général, votre père m'a envoyé ici, pensant que vous y seriez ; vous n'avez que le temps de fuir ; j'ai une gondole et de bons rameurs, venez.
— C'est mon père qui me fait arrêter, pensa Giovanni, pour m'éloigner de Leona... S'il savait... Tu te trompes, Battista, ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
— Mon général, pardon de vous contredire, mais votre palais est gardé à vue.
-^ Je vais bien voir... Leona, dit-il, voici un soldat de ma compagnie qui m'a°
vertit que ma présence est nécessaire au palais ducal ; il faut que je te quitte, mais demain...
— Et mon père, qui va revenir ce soir!
En ce moment le soldat, qui avait regardé à la porte, s'écria :
— Alerte ! alerte ! voilà les sbires ! Et il s'élança dans la gondole qu'il amenait, prêt à nager dès que le comte s'y jetterait.
Leona s'élança vers son amant et le saisit dans ses bras.
— Qu'y a-t-il, Giovanni ? dit-elle, tu parais troublé !
— Leona, dans ta chambre il y a une porte qui descend sur la rue voisine et sur le canal, n'est-ce pas?
— Qu'y at-il donc, encore une fois? dis-le-moi, ne me cache rien, je t'en prie !
— Il y a qu'on vient m'arrêter et qu'il faut que je fuie. Adieu... Battista rentra en s'écriant avec colère :
— Trop tard ! les sbires ont saisi ma barque ! Aux épées !
En ce moment une grande gondole noire glissa devant la porte, celle qui déjà avait abordé dans la journée: la sinistre gondole du conseil des Dix, la terreur de Venise, celle dont les barques s'écartaient sur les canaux, comme si elle portait la peste.
Il en sortit une nuée de sbires et d'archers qui envahirent la maison.
Le comte s'avança vivement vers celui qui paraissait être leur chef et lui parla à voix base.
— Je vous suis, ne me nommez pas, dit-il à cet homme, qui s'inclina avec déférence.
Puis il se tourna vers la jeune fille pleurant dans les bras de Marta et de Giorgio, qui venaient d'entrer derrière les sbires.
— Ma Leona, ne crains rien, je suis en ce moment victime d'un malentendu. Je suis certain de me tirer de ce mauvais pas. Espère, je te reverrai demain.
— 0 mon Dieu ! s'écria Leona en sanglotant, j'ai peur de ne plus te revoir I
— Je reviendrai, te dis-je, répondit le comte avec une voix certainement plus assurée que sa conviction.
Giorgio, resté jusque-là calme spectateur de cette scène et acceptant même peut-être cet événement avec une joie secrète, ne put voir sans en subir le contre-coup la douleur de Leona ; il se précipita au-devant de Giovanni et, armé d'une large hache, s'écria en s'adressant au soldat Battista, qui avait déjà son épée hors du fourreau :
— Camarade, faisons sauver votre capitaine !
Mais le comte l'arrêta du geste et les contint tous deux.
— Pas de résistance, mes amis! dit-il avec dignité ; il y a une méprise, assurément, car je n'ai rien à me reprocher. — Marchons, messieurs.
Il se plaça au milieu des sbires, monta dans la gondole, et la sinistre embarcation s'éloigna, emportant le bonheur et l'espoir de Leona,
— Je ne le perds pas de vue, dit Giorgio à sa mère et à la jeune fille, j'attendrai à la porte du palais ducal qu'il soit relâché, et je viendrai vous l'annoncer tout de suite. Ma mère et toi, Leona, priez Dieu.
— Hélas ! se dit Marta, quand elles se retrouvèrent seules, le conseil des Dix ne relâche pas comme cela ceux qu'il arrête. Il est perdu !
Leona se jeta dans les bras de la vieille en sanglotant.
— Oh ! maintenant, dit-elle, je ne veux plus quitter Venise I