‹ Les bâtards de BorgiaChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE YHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YHI

Où dom César, qui n'avait pas reculé devant une épée, s'enfuit devant un regard

La nuit était venue, et, de la fenêtre de sa chambre, Leona cherchait encore des yeux la route suivie par la gondole sinistre. Chaque fois qu*une gondole tournait l'angle du canal et s'approchait de sa maison, elle croyait y voir soit Giorgio, accourant porteur d'une bonne nouvelle, soit Giovanni lui-même, échappé à la prison.

Pourtant les étoiles s'allumèrent une à une au ciel, et rien de ce qu'elle désirait si fort n'apparaissait.

— 0 mon Dieu! disait-elle, d'où vient que je tremble si fort?... Quitter Venise ! maintenant que Giovanni est prisonnier, lui, sans qui je ne puis plus vivre

désormais... C'est un pauvre officier sans fortune... hélas ! et mon père, qui est

un grand, un très-grand seigneur, ne consentirait jamais... Omon Dieu, j'ai peur de ne jdus revoir Giovanni!... Quoiqu'il eût l'air assez rassuré lorsque les sbires font emmené, je tremble... il m'a parlé si souvent de la justice de Venise!...

Mais l'obscurité de la nuit s'étendit dans la chambre, augmentée encore par la hauteur des maisons situées de l'autre côté du canal ; Leona se sentit glacée de peur et s'en alla retrouver Marta, qui priait dans sa chambre.

Cependant la jeune fille n'avait pas remarqué, entre toutes les embarcations qui s'étaient croisées sous ses yeux, une gondole sombre conduite par deux rameurs agiles et qui, plusieurs fois, avait passé et repassé sous sa fenêtre. Elle n'avait pas remarqué, chaque fois, que les rideaux de cette gondole s'agitaient faiblement et que, par l'intervalle laissé entre les plis de l'étoffe, deux yeux ardents se fixaient sur elle. Lorsqu'elle eut disparu, la gondole revint et repassa encore plusieurs fois, puis une demi-heure s'était bien écoulée lorsqu'elle s'arrêta tout à coup devant la fenêtre.

Il était alors nuit très-noire, et aucune autre embarcation ne nageait plus sur la surface calme du canal.

Un homme sortit alors de dessous la tente, armé d'une petite échelle haute comme lui-même, et appliqua cette échelle sous la fenêtre. En deux secondes il sautait doucement dans la chambre, sans faire le moindre bruit, avec la souplesse et l'habileté d'un chat. Il sortit une lanterne sourde de dessous son manteau et la promena dans tous les coins.

Il s'approcha du ht de la jeune fille, grand lit à colonnes entouré de rideaux, et s'assura qu'elle n'était pas encore couchée ; puis il s'avança vers la porte par laquelle Leona était sortie et écouta. N'entendant aucun bruit, il se hasarda à enti-'ouvrir cette porte, s'aventura dans la pièce qui s'offrit devant lui et s'en alla regarder par la serrure d'une porte voisine. Il vit la jeune fille qui causait avec la vieille, et revint aussitôt sur ses pas, marchant plus doucement que jamais, avec la prudence et le mystère d'un amoureux ou d'un voleur.

Ses mouvements trahirent une espèce d'inquiétude ; mais il se ravisa bientôt et s'avança vers un grand fauteuil de chêne sculpté qu'il dérangea avec précaution.

Derrière ce fauteuil était une porte basse : il tira avec soin les verrous qui la fermaient, verrous tout rouilles par défaut d'usage, s'assura qu'elle jouait bien sur ses gonds, puis la repoussa et replaça le fauteuil devant. Seulement il eut soin de ne pas introduire les verrous dans leurs gâches.

— Vraie poterne d'amoureux! fit-il en souriant entre ses dents.

Il écouta encore du côté de l'intérieur de la maison, puis il se rapprocha de la fenêtre et se pencha au dehors.

— Par ici, monseigneur, dit-il à voix basse, donnez-moi la main.

Un homme masqué et enveloppé d'un manteau parut sur le rebord de la fenêtre et sauta dans la chambre, non moins doucement que le précédent. C'était dom César Borgia.

— Où est-elle? demanda- 1- il à son serviteur, qui n'était autre que Michelotto.

Don Michelotto étendit la main vers la porte opposée à la fenêtre.

— C'est bien, va-t'en.

— Où, monseigneur?

— Attends-moi dans la gondole, et, au premier cri, accours.

— Quel cri, monseigneur? car il vaut mieux tout prévoir... Si c'est la belle qui crie? chose possible!

— Je crierai : A moi, Saint-Marc!

— Bon. La porte est là, derrière ce fauteuil, indiqua Michelotto.

Après quoi il enjamba la fenêtre et disparut. Dom César la referma sur lui. Resté seul, il s'orienta dans l'obscurité, gagna le lit et se cacha derrière les rideaux.

Enfin! murmura- t-il, j'ai assez désiré cette heure qui va me la livrer!

Il attendit longtemps ainsi, une bonne demi-heure ; puis il entendit quelque bruit au dehors, celui de chaises qu'on remue , des paroles échangées, des souhaits de bonne nuit et de courage; puis une faible lumière filtra au-dessous de la porte et Leona entra; elle tenait une lampe à la main.

Marta tombait de sommeil ; elle n'avait pas voulu l'empêcher de se coucher. Elle revenait décidée à attendre encore son père pendant une heure. Elle s'agenouilla devant le grand fauteuil masquant la petite porte et qui d'ordinaire lui servait de prie- Dieu, et commença à implorer du fond de l'âme celui qui tenait dans sa main la vie de son père et de son amant, comme celle de tous ici-bas.

Au bout de quelques minutes, elle était absorbée dans sa prière, et dom César sortit tout doucement des rideaux de lit ; mais les anneaux crièrent sur la tringle de fer qui les assemblait, et ce bruit fit tressaillir la jeune fille.

— Ciel! .. . fit- elle en relevant la tête. Elle écouta.

— Est-ce toi, Marta?... demanda-t-elle.

Puis elle jeta un regard effaré dans la chambre et du côté de son lit.; mais elle ne vit rien. Dom César s'était dissimulé de nouveau derrière les rideaux. Elle reprit sa prière.

Quand le dernier écho de ces bruits fut calmé, dom César s'avança avec plus de précaution, se dirigea vers la porte et la ferma à la clef; mais, si doucement qu'il eût agi, Leona entendit et fut épouvantée.

— Il y a quelqu'un ici ! s'écria-t-elle.

Elle se retourna et aperçut dom César qui la contemplait immobile, et dont les yeux lançaient des flammes à travers les trous de son masque. Elle invoqua Dieu mentalement, mais elle ne put bouger, elle était pétrifiée.

— Ne crains rien, jeune fille, dit dom César à voix basse et en s'avançant, je ne te veux pas de mal.

Leona était haletante d'effroi ; elle reconnaissait l'homme masqué de tous les jours.

— Je veux, Leona, je veux te dire à quel point je t'aime !

Leona voulut se lever, mais elle tomba sans force au pied du grand fauteuil.

— Ecoute, Leona, reprit dom César, depuis longtemps je t'aime, tu as dû le deviner à ma persistance à te suivre chaque fois que Dieu me plaçait sur ton passage... Enfin, aujourd'hui ma passion l'a emporté sur mon respect; j'ai voulu te parler et te dire : — Leona, un mot, un mot d'amour, et je tombe à tes pieds, — un mot d'amour, et à tes pieds tu verras s'amonceler toutes les richesses de la terre.

— Ah!... fit Leona, qui retrouva enfin la parole, — laisse-moi, je ne veux pas...

— Leona, ne voyez en moi que le plus humble de vos sersnteurs.

Mais la jeune fille, rassurée peut-être par cette apparence de respect, s'était relevée et avait fait un pas vers lui, le regard calme.

— Monsieur, retirez-vous, et j'oublierai votre audace.

— Leona, par pitié...

— Monsieur, je vous parlerai franchement, reprit-elle tout à fait maîtresse d'elle-même, et, j'en suis sûi-e, vous ne persisterez pas à me poursuivre d'un... amour que je ne puis écouter...

Dom César fut tout surpris d'entendre ces paroles, prononcées d'une voix ferme et vibrante, sortir de la bouche presque enfantine de cette toute jeune fille. Il voulut l'interrompre.

— Laissez-moi achever, fit-elle avec un geste commandant l'attention; — surprise un moment, le courage me revient, monsieur. Il me permet de vous dire tout ce que je pense, et vous ne vous étonnerez pas de la force morale dont je fais preuve, quand vous saurez que j'ai reçu une éducation supérieure à celle d'une fille du peuple. Cette force me soutient, monsieur, et me fait oser vous dire loyalement, et afin de vous démontrer finutilité de vos démarches, elle me fait vous dire que...

— Achevez, dit dom César, qui, malgré l'assurance qu'elle montrait, la vit hésiter.

— Que j'en aime un autre.

— Un alitre ! fit César en pâlissant de rage sous son masque et en faisant un pas vers elle.

— Ne m'approchez pas! dit-elle en lisant dans le regard qu'il jeta sur elle que sa perte était jurée.

— Leona...

— Pas un mot de plus... Je vous l'ai dit, je ne puis vous aimer.

— Vraiment!... fit-il en grinçant des dents.

— Quittez cette maison, ou j'appelle à l'aide.

— Je t'admire!... Crois-tu donc, enfant, que je suis venu ici pour me voir éconduire comme un écolier ! Non, je suis un des puissants de la terre, moi, et j'ai fhabitude d'être obéi !

— Monseigneur, grâce! fit Leona, plus effrayée que jamais de cette révélation.

— Il me faut ton amour, de gré ou... .

— Ou de force !... Oh ! vous n'oseriez pas, car ce serait infâme!

— Je n'oserai pas!... dit César en ricanant et étendant la main sur elle avec un geste infernal, comme s'il prenait possession.

— Marta! Marta! à moi ! s'écria Leona de toutes ses forces.

— Tais-toi, malheureuse! — A moi ! Saint-Marc! fit dom César, employant le signal convenu avec son affîdé.

— Marta! Marta! répéta Leona.

Xu vas me suivre ! dit dom César en la saisissant par le poignet.

— Jamais !

Et la jeune fille s'arracha de sa main puissante et alla se cramponner à l'une des colonnes de son lit, en voyant cet homme lui barrer la porte.

— Je t'y forcerai bien ! A moi, Saint-Marc! répéta plus fort dom César. Leona vit avec stupeur le grand fauteuil de chêne placé devant la petite

porte se renverser, la porte s'ouvrir, et un homme, masqué aussi, pénétrer dans la chambre. Alors ses cris devinrent plus retentissants ; dom César et Michelotto en furent efPrayés ; ils échangèrent un regard terrible, mais ils continuèrent tous deux à vouloir l'arracher de cette colonne, qu'elle embrassait avec une force extraordinaire, centuplée par l'épouvante et par la conscience du plus grand danger.

La porte que dom César avait fermée précédemment retentit alors de violents coups de poing appliqués sur ses ais, et accompagnés des cris de la vieille Marta, répondant à ceux de sa fille adoptive.

— Qu'y a-t-il, Leona, qu'y a-t-il? fit une voix d'homme à travers la porte, — celle de Schiavone.

— Enfonce la porte! Au secours! cria Leona avec une énergie sauvage.

La porte fut immédiatement ébranlée, une épaule robuste lui donnait des coups terribles, et cependant, malgré leurs efforts, les deux hommes ne pouvaient parvenir à desserrer les mains de Leona. Elle était pourtant à bout de forces, la pauvre enfant, et elle allait céder, elle se sentait mourir, lorsque la porte fut enfoncée.

Giorgio se précipita dans la chambre en poussant un cri de fui'eur auquel répondit dom César.

— Misérable ! s'écria le jeune homme.

Et il se jeta sur dom César et le frappa avec force d'un long couteau qu'il tenait à la main, mais le poignard rebondit et se brisa dans sa main.

— Cuirassé ! fit-il avec rage, lâche !

Leona s'était blottie dans un coin avec Marta, contemplant d'un œil plein d'horreur cette scène rapide comme l'éclair et bruyante comme l'orage.

Giorgio, jetant aussitôt le tronçon de poignard à terre, se précipitait de nouveau sur dom César et lui arrachait son masque ; mais Michelotto, le saisissant par derrière, lui étreignit les deux bras, et présentant sa poitrine, mise à nu par la lutte :

— Tuez-le ! hurla-t-il à dom César, occupé de remettre son masque, tombé des mains de Schiavone.

— Tu vas mourir! s'écria dom César en avançant Tépée à la main.

— Grâce ! ne le tuez pas, grâce !... firent les deux femmes en se précipitant sm* ce bras armé du fer meurtrier.

— Ah!... la voix du démon!... Encore une fois, va-t'en! (Page 70.)

En ce moment, un homme parut à la porte brisée et tira son épée en voyant ce qui se passait.

— Sang du Christ! s'écria-t-il en avançant l'épée nue.

— Ah! sauvée! fit Leona en se précipitant dans les bras de son père.

— A toi celui que tu tiens ! dit dom César à Michelotto, — à moi le nouveau venu ! continua-t-il en marchant l'épée haute sur le père de Leona.

Les épées se touchèrent, mais dom César n'eut pas plutôt vu le visage de ce nouvel adversaire, qu'il resta immobile, jeta son épée, et s'enfuit par la porte brisée.

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Oh! lui!... toujours lui!... murmura-t-il en bondissant dans les chambres

suivantes et gagnant la porte de la maison dans le plus grand désordre.

Michelotto, en reconnaissant sans doute, lui aussi, le nouveau venu, fut frappé de terreur, et lâchant Giorgio, le poussa en avant et recula jusqu'à la petite porte du canal, par laquelle il disparut comme l'éclair.

Schiavone, poussé vers le père de Leona, heurta du pied l'épée de César et la ramassa avec une fureur nouvelle.

— Malheur! malheur! qui êtes-vous encore, vous? simi ou ennemi? fit-il en menaçant cet homme qui restait calme et grave.

— Ciel! Giorgio, s'écria Leona épouvantée, c'est mon père!

Ton père!... Oh! pardon, monseigneur, dit-il avec respect, je ne vous

avais pas reconnu.

— fc Ta main, mon ami.

— Oui, monseigneur; mais laissez-moi, il me faut la vie de cet infâme, et je l'aurai ; j'ai vu son visage et je le retrouverai ! Père de Leona, veillez sur votre fille, qu'il a voulu déshonorer ; moi, je vais la venger !

Et sans vouloir rien écouter, le bouillant jeune homme se précipita sur les traces du ravisseur, laissant sa mère dans les larmes et persuadée qu'elle ne le reverrait jamais.

Lorsque Leona eut raconté à son père tout ce qui s'était passé, il se demanda en vain quel pouvait être cet homme masqué qui s'était enfui à sa vue. Leona ne put nullement le renseigner à cet égard, car elle n'avait pas eu le temps de voir son visage pendant le court instant que son masque lui avait été arraché.

— H ne faut pas qu'une semblable tentative puisse se renouveler, mon enfant, dit l'inconnu. Cette nuit nous partirons. Il ne faut pas que ton ravisseur te retrouve ici.

— Et où irons-nous, mon père?

— Je te l'ai dit, à Urbino.

Marta et Leona s'empressèrent de rassembler les bardes indispensables, et pendant qu'elles étaient occupées toutes deux à ces détails, Leona trouva moyen de gUsser à l'oreille de la vieille :

— Nous partons demain pour Urbino, tu le diras à Giovanni.

A Urbino? répéta la bonne Marta, qui n'avait que de très-faibles notions

géographiques.

— Oui, et delà, après un séjour de quelques mois, à Rome.

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