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CHAPITRE ÏX Les petits moyens du djc de Gandîa

Venise est entourée d'îles et d'îlots, comme une planbte de ses satellites, auxquels on arrive par une infinité de chemins, et quand nous disons chemins, nous entendons presque toujours dire canaux, car dans cette ville étrange la moitié de la vie se passe en gondole. On sait que lord Byron fit débarquer sur la place Saint-Marc le premier cheval qu'on y eût jamais vu.

La nuit était fort avancée, et dix heures et demie venaient de sonner à la basilique, lorsqu'une gondole déboucha du grand canal, passa devant Saint-Marc, suivi,t quelque temps le canal de Giudecca, laissa à sa droite San Giorgio, puis le Casteir d'Olivolo à sa gauche, et gagna enfin la lagune fort large qui baigne d'un côté l'Ile de San Michèle et de l'autre Murano.

Aussitôt qu'elle parut, une autre gondole qui, jusque-là, était restée immobile, s'avança à sa rencontre, et toutes deux s'accostèrent silencieusement. Un homme s'élança hors de la tente de l'une et passa immédiatement sous la tente de l'autre.

C'étaient deux des trois personnages si inopinément interrompus dans leur conférence de la taverne des Esclavons.

— Le comte Caraccioli n'est pas avec vous? demanda le cardinal de la Rovera à don Francesco.

— Son valet de chambre est venu m'annoncer qu'il avait été arrêté deux ou trois heures après notre entrevue. Je suis allé voir son père, et j'espère que demain il sera rendu à la liberté.

— Bien. Depuis ce matin, monsieur le duc, j'ai beaucoup réfléchi sur notre ligue, et il demeure indiscutable pour moi qu'il faut que la papauté seconde vaillamment nos efforts, c'est-à-dire d'une nianière plus efficace que par ses armes, par son action sur les esprits. Votre frère entrerait dans la ligue, une fois arrivé à la tiare, je n'en doute pas, mais il penche pour une alliance avec la France, lui, et en cela nous pourrions peut-être ne plus tomber d'accord. En conséquence, il faut tout prévoir, en ce moment il est urgent de compter avec la mort.

— Que voulez-vous dire, monseigneur? demanda le duc.

— Nous ne sommes pas ici des individus, nous sommes de grands intérêts en présence ; c'est pourquoi nous songeons à la mort possible d'Alexandre VI et à la chance qu'a dom César de lui succéder; mais il faut avoir deux cordes à if son arc. Il peut survenir à Rome, et surtout dans le sacré collège, une réaction contre les Borgia, et alors le cardinal de Valence ne serait pas élu. A son défaut il faut donc que ce soit moi.

— Sans doute, répondit le duc.

— Je vous avouerai que, tout en approuvant vos projets de fédération, j'ai mes idées particulières sur la papauté. Je veux une nouvelle extension du pouvoir pontifical, je veux la prédominance de la tiare sur toutes les couronnes; ce qui peut très-bien se concilier avec la confédération de l'Italie. Mais songez à une chose, et en cela je ne crois pas faire une vaine démonstration de franchise, c'est que les hommes ne sont rien pour moi. En révolution — songez également que nous marchons à une révolution, — les principes doivent l'emporter, partout et toujours. Je serai donc avec vous, comme je serais avec dom César luimême, s'il me paraissait plus capable d'amener un bon résultat.

— Une fois pape, il serait avec nous.

— Oui, mais s'il renonce à la tiare, il sera contre. Il faut donc parer à tout et travailler, dès à pi*ésent, à conjurer les mauvaises chances. Stipulons. — Ah ! ce mot vous étonne, je le comprends : soldat et cœur loyal, vous avez coutume d'agir ouvertement ; mais moi je suis prêtre et proscrit, ce qui me donne le droit d'être défiant. — Je veux rentrer à Rome.

— Malgré la résistance que j'éprouverai de la part de mon père, je me fais fort d'obtenir votre rappel.

— Quand? demanda le cardinal.

— Aussitôt la promesse du gouvernement vénitien d'entrer dans notre ligue. Avec ou sans le comte Caraccioli, vous pouvez l'y décider.

— Nous verrons, dit la Rovera. En attendant, monsieur le duc, ayez l'œil sur dom César : la robe de cardinal le gêne.

— Je voudrais le voir combattre à mes côtés, dit Francesco dans un élan sincère. C'est un grand cœur et un vaste génie; malheureusement, il n'a pas su se concilier tous les esprits !

— 11 a un but, dit profondément la Rovera; il va devant lui, c'est un homme fort.

— César sera grand parmi les grands, dit Francesco avec conviction.

— Comme on dit, monsieur le duc, que vous êtes bon parmi les bons.

— Ainsi donc, voici qui est entendu, monseigneur; vous allez travailler auprès des Dix, et moi auprès de mon père : — courrier par courrier vous aurez la route de Rome libre.

Ils se serrèrent la main. Le duc repassa dans sa gondole, et après que les rameurs eurent nagé de conserve pendant quelque temps, les deux embarcations se séparèrent. L'une rentra dans la Giudecca, tandis que l'autre gagna le Lido.

L'Adriatique était calme, à peine s'il régnait une petite brise d'est; aussi la gondole put-elle continuer sa route en pleine mer, jusqu'à un quart de lieue environ, où elle aborda un brigantin se balançant mollement sur ses ancres, au chant cadencé de ses matelots. Dès que la gondole toucha les flancs du navire, tout bruit cessa à bord et les rideaux de la gondole s'ouvrirent.

L'homme qui la montait, c'est-à-dire le duc de Gandia, passa le premier dans le brigantin, en se servant de l'échelle de cordes des matelots ; mais aussitôt sur le pont il fit apporter une sorte d'escalier, sans doute préparé d'avance selon ses ordres. Cette escalier fut accroché solidement, et sa dernière marche posa sur le plancher de la gondole. Le duc essaya cet escalier avec la plus vive sollicitude et tendit ensuite la main à une femme masquée qui le gravit ensuite à son tour, et sauta sur le pont du navire avec la légèreté d'un enfant. Pendant que les matelots embarquaient les bagages, le duc conduisit sa compagne dans la cabine, où elle se démasqua et se jeta dans ses bras avec effusion :

— Mon père... dit-elle en fondant en larmes, me voici donc enfin tout à fait votre fille !

C'était Leona.

Le brigantin mit immédiatement à la voile. Il était bon marcheur, et malgré le vent, il arrivait le lendemain, dans la matinée, en vue de Rimini.

Deux jours après, Leona, sous le nom de comtesse San-Severino , était installée auprès de la duchesse d'Urbin en qualité de demoiselle d'honneur.

Le moment venu de se séparer d'elle fut extrêmement pénible pour son père ; mais il lui laissait l'espérance de le rejoindre bientôt à Rome ; toutefois la jeune fille ne put cacher l'effroi que lui causait cette ville, centre du monde, et vers laquelle tendaient à cette époque tous les vœux et toutes les aspirations. Ces répulsions emplissaient le cœur du duc de sombres douleurs.

— Pau\Te enfant, se disait-il, si elle savait... Heureusement qu'on distingue et qu'on me rend justice, à moi!...

Et cependant cette idée ne suffisait pas à le rassurer ; de sinistres pressentiments l'assaillaient en foule, lui aussi.

— 0 César ! ô mon père ! s'écriait-il du fond de l'âme, que votre nom est lourd à porter !

Pourtant, le pauvre père n'osait lever le voile entièrement. Il avait promis au comte Caraccioli de laisser sa fiancée dans l'ignorance du sort brillant qui l'attendait, — et son cœur se brisait de n'avoir pu mériter encore la confiance de sa fille. En vain il avait essayé de la mettre même sur la voie d'une confidence : Leona était si loin d'espérer, qu'elle préférait souffrir; seulement, aux premiers mots de projets de mariage prononcés, quoique dans de vagues hypothèses, elle avait répondu qu'elle obéirait aveuglément à son père, bien qu'elle ne se sentît aucun goût pour changer de position et qu'elle eût, au contraire, certaines dispositions pour la vie calme du couvent.

— Elle obéira !... se dit-il.

Le duc de Gandia ne retourna pas à Rome immédiatement, comme il le dit à tous. Il prit ouvertement la route de Pérouse; mais arrivé à Cogli, il changea subitement d'itinéraire, et, suivi d'un seul écuyer, car il avait trouvé une partie de sa maison à Rimini, il gagna l'Apennin, puis la Toscane.

Il entra a Florence, le soir, parla porte délia Croce, gagna FArno par la rue Vog-gella, longea le fleuve jusqu'au pont Vecchio, s'engagea dans la rue de San Jacopo, aujourd'hui rue Guicciardini, et laissant à sa gauclie l'ég-lise de Santa Félicita, alla frapper à la porte d'une maison de modeste apparence, située à droite de cette rue qui mène au palais Pitti ; — elle porte aujourd'hui le numéro 454.

Cette maison était habitée par un homme qui, — poète, philosophe, critique, historien, publiciste, diplomate, orateur, — après avoir été l'une des gloires les plus éclatantes de l'humanité, a laissé un nom devenu synonyme de duplicité et de mensonge, — parce qu'il n'a pas réussi.

Avec Dante, il offre à la méditation du penseur l'incarnation la plus sublime de cette grande idée : — l'unité de l'Italie.

A l'époque oii nous faisons pénétrer le lecteur dans sa maison, il avait vingthuit ans. Il venait d'être nommé depuis peu chancelier de la seigneurie de Florence, et servait de secrétaire aux dix conseillers qui constituaient le gouvernement de la république ; c'est-à-dire qu'il était à peu près le chef de la république.

Il s'appelait Nicolo Machiavelli.

Le duc fut introduit dans une pièce du premier étage, où il trouva, entouré de manuscrits et de livres de toutes sortes, lourds in-folio ou rouleaux, — ce jeune homme dont le front méditatif était déjà creusé des sillons de la pensée, et dont la haute taille se courbait légèrement sous le poids de cette tète où s'agitaient les destins d'un Etat.

— Ser Machiavelli, dit le nouveau venu, je dois commencer par vous dire qui je suis, et mon nom, en vous éclairant d'avance sur l'importance de ma démarche, vous fera excuser l'insistance que j'ai mise à être admis auprès de vous. Je suis le (hic de Gandia.

— Vous, monseigneur, vous chez moi !

— J'ai pensé que nous nous comprendrions mieux ici qu'au palais de la seigneurie.

— C'est possible, monseigneur ; cependant je ne puis vous promettre de laisser ignorer votre présence dans notre ville.

— Je voulais vous demander le secret sur ce point, ainsi que sui' l'objet de ma visite. Autrement, je me verrais forcé de me retirer immédiatement.

— Parlez, monseigneur, dit Machiavel, je vous engage ma parole.

— Je veux vous entretenir de fra Geronimo Savonarola.

Le Florentin fronça les sourcils, car depuis la chute des Médicis, ce moine, animé des meilleures intentions, et qui avait été chargé de donner à Florence une nouvelle forme de gouvernement, était le pivot autour duquel gravitaient toutes les difficultés qui survenaient dans l'exercice du gouvernement. Machiavel et Savonarola, représentant en quelque sorte, l'un le pouvoir spirituel et l'autre

le pouvoir temporel, se heurtaient à chaque pas ; et bien que le jeune secrétaire professât pour le sév^e dominicain une admiration sans bornes, une vénération entière, il ne pouvait s'empêcher de déplorer la diversion qu'amenaient dans la question à laquelle tous deux se rattachaient les animosités et les rancunes ecclésiastiques.

— Il y a douze ans que j'ai perdu de vue fra Geronimo, reprit le duc, et avant de le revoir, j'ai voulu m'éclairer de vos avis. J'arrive avec la paix ou la guerre dans ma main, — la paix, c'est-à-dire toutes les grâces et toutes les faveurs que peut désirer un moine ambitieux, — la guerre, c'est-à-dire toutes les persécutions que le crime d'hérésie autorise.

— Monseigneur, nous n'irons pas plus loin, je ne veux pas vous tromper ; fra Geronimo est un homme convaincu : ni l'or, ni les dignités ne le feraient varier.

— D'accord, mais vous considérerez, ser Machiavelli, que s'il persiste dans ses prédications contre le saint-siége, au sein de Florence, qui est notre alliée, il pourrait arriver que Florence eut à supporter les conséquences de cette complicité morale.

Le secrétaire de la seigneurie tressaillit.

— Rendre un peuple et une ville responsables des prédications d'un homme inspiré de Dieu ! dit-il avec un étonnement qui valait certainement une franche indignation.

— Maître, reprit le duc, ne pouvez-vous obtenir qu'il renonce à prêcher ?

— Demandez, monseigneur, à l'Arno de cesser de couler dans le lit que Dieu lui a creusé depuis que le monde est sorti de ses mains.

— Ecoutez, voici ce que vous vous exposez à attirer sur votre ville. L'excommunication lancée contre Savonarola s'étendrait sur elle. De plus, tous les biens des marchands florentins situés sur le territoire pontifical, et ils sont immenses, seraient confisqués, et la république mise en interdit, et déclarée ennemie spirituelle et temporelle de l'Eglise.

— Ce que vous dites là, monseigneur, n'est pas officiel encore ?

— Pas encore, et j'ai compté sur votre attachement bien sincère à votre pays pour lui épargner ces calamités.

— La seigneurie n'y consentirait pas... d'abord; avec le temps, peut-être.

— La question est urgente; il nous faut une répression prompte. Le légat chargé du bref sera en route dans huit jours pour Florence.

— Et quel est ce légat, monseigneur?

— Le cardinal de Valence, mon frère; — c'est vous dire qu'il ne fléchira pas.

— Comment faire? se demanda Machiavel ébranlé.

— Il y a un moyen, dit le duc en hésitant, — et une grande pâleur se répandit

sur son visage ; — ce moyen mettrait tout le monde à couvert, et je suis sûr d'être compris par l'auteur de la Mandragore.

— Lequel, monseigneur? demanda le Florentin.

Il y a douze ans, fra Geronimo vint à Milan, précédé d'une grande réputation desavoir et de piété. Il prêcha à Milan, et parmi les femmes qui se rendaient en foule à la cathédrale, il en distingua une dont la beauté extraordinaire détruisit en quelques jours l'œuvre de dix années d'abnégation. Cette femme était une des impures de ce monde, et il résolut de la convertir, transformant l'amour qu'elle lui inspirait en une mission sainte. Il y parvint. Mais le jour oii cette femme pritla résolution de renoncer à ses désordres, effrayé de son influence et craignant de la voir s'étendre, il quitta précipitamment Milan. Le hasard voulut que ce jour-là, précisément, j'étais venu dans cette ville, vêtu d'un costume de moine dominicain, — pour des intérêts personnels à débattre... Dans la maison... voisine de cette femme, je rencontrai fra Geronimo, que je connaissais; il me raconta une partie de ses terreurs, je devinai le reste, et depuis il n'a pas mis le pied dans cette ville. Chaque fois que cette femme, — car elle a repris son genre de vie, — s'est trouvée sur son passage, il a fui devant elle comme à l'aspect du démon, il s'est renfermé dans sa cellule, et toujours il a échappé ainsi à la tentation. Or, aujourd'hui peut-être elle se trouve à Florence.

Machiavel fixa sur le duc un regard profond ; il sentait que la plus grande partie de la vérité restait dans l'ombre ; mais soit dédain, soit qu'il jugeât inutile d'en exiger davantage, il finit par sourire.

— Je crois vous comprendre, dit-il.

Cette femme, dont toutes les actions me sont connues, a pu être retenue

en route jusqu'à ce jour; mais hier, en passant à Arezzo, j'appris qu'elle s'était dirigée vers Florence.

— Comment se nomme-t-elle ? demanda le secrétaire de la seigneurie.

— La comédienne Paula Severino, plus connue sous le nom de Cressida.

— Eh bien ! fit Machiavel en riant tout à fait, voici, monseigneur, un moyen diplomatique qui n'est pas autre chose qu'un moyen de comédie.

— Il a l'avantage, ajouta le duc, de ne froisser personne et de ménager tout le monde.

— Croyez-vous donc que, depuis douze années, l'austère dominicain...

— Il y a des passions, serNicolo,qui, n'étant jamais satisfaites, ne s'éteignent qu'avec la vie de ceux qui les cachent au fond de leur cœur.

— J'essayerai, dit Machiavel après avoir approuvé et réfléchi.

Il conduisit le duc jusqu'au bas des degrés et lécouta s'éloigner dans la rue.

— Un général, murmura-t-il, un homme d'épée... Singulier moyen!... Il témoigne d'une grande connaissance du cœur humain , ou cache quelque mystère... N'importe, il permet de satisfaire le saint-siége et sauve peut-être la république.

L'attention devint plus soutenue. (Page 83.)

Le jeune secrétaire s'enveloppa d'un manteau, en rabattit le capuchon sur ses yeux, et, quittant sa maison, il se dirigea vers le couvent de Saint-Marc.

Bien qu'il fût le chef spirituel de la république, bien qu'il fût prieur du couvent, fra Geronimo habitait une simple cellule, froide et nue, et qui donnait une juste idée du caractère de ce puissant génie.

Nicolo xMachiavelli en connaissait bien le chemin : malgré la nuit, il sut se guider dans les longs corridors du cloître, traversa la chapeUe et tourna un mur

Çl*NQ CJiLNTmiiS ILL. 9e.

sur lequel la lune faisait resplendir une Annonciation de la Vierge, fresque admirable de Beato Angelico.

11 frappa doucement à la porte de la cellule et la poussa sur l'invitation de celui qui priait derrière. C'était une petite pièce de douze pieds carrés à peine, aux murailles blanchies à la chaux, éclairée pendant le jour par une étroite et basse fenêtre à petits carreaux garnis de plomb. En ce moment une lampe jetait sa lueur douteuse sur le lit du moine, sur une table chargée de papiers, auprès de laquelle était un escabeau et un banc de chêne. C'était tout l'ameublement de celui qui empêchait de dormir Alexandre YI, au miheu des splendeurs du Vatican.

De ces deux hommes, marchant au m.ême but, les idées différaient cependant quant aux moyens : Savonarola représentait la liberté, et voulait fonder son règne par le peuple ; Machiavel représentait le gouvernement, et voulait que la liberté vînt du gouvernement quel qu'il fût, peuple ou prince. Savonarola précédait Luther, Machiavel précédait Calvin , ou plutôt Henri YIII : tous deux visaient à la république italienne.

Mais Florence était une cité de marchands et de commerce, les intérêts d'argent devaient donc présenter les plus sérieux obstacles à l'affranchissement du peuple. Chaque fois que ces deux hommes se trouvaient en présence, les discussions les plus vives s'élevaient entre eux; c'était la raison et l'enthousiasme , la théorie et la pratique. Le moine rendait justice à l'homme d'Etat et sentait instinctivement qu'il fallait céder; il cédait. Aussi, ne marchait-il plus dans les rues, au milieu du peuple qui le regardait passer à genoux, que la tête baissée et l'œil morne. Il avait prédit sa chute prochaine, et l'attendait en se renfermant le plus possible dans sa cellule.

Ce soir-là, leur entretien roula sur ces idées et ces principes : abnégation d'une part, avide espérance de l'autre. 1

— J'ai comuiencé le sacrifice, conclut Savonarola, je saurai l'accomplir jusqu'à la fin.

En le voyant si bien préparé, Machiavel voulut lui porter le dernier coup, ou plutôt lui fournir une raison solide de persister dans ses projets de retraite absolue.

— Rome, dit-il, désespérant de vaincre la vertu des Florentins, a résolu de la corrompre; aussi une armée de juifs, de bateleurs et de comédiens s'achemine-t-elle vers nos murs. Les juifs prodigueront l'or, c'est-à-dire qu'ils ont ordre de prêter à nos jeunes gentilshommes à des taux inusités et dont nos marchands ne pourront jamais approcher; les bateleurs s'empareront des places publiques, et pervertiront le goût et les sens du peuple par les jeux et les danses de Bohême. Quant aux comédiens, c'est aux esprits élevés qu'ils comptent s'adresser; des scènes Ucencieuses, dans le goût des contes de Boccace, des tableaux

politiques imités d'Aristophane, saperont les convictions et feront la guerre aux principes de la morale.

— Faibles armes! fit le moine avec mépris.

— Elles ont leur force, dit l'auteur de la Manârngore^ surtout quand les comédies sont interprétées par des hommes ou par des femmes à qui Dieu a donné le don fatal de toucher et de plaire. Parmi ceux qui sont en marche vers Florence, on cite surtout une femme dont le talent, dit-on, touche presque au génie; on la nomme Cressida.

Ce nom n'ayant pas réussi à altérer la surface limpide et calme du visage du réformateur, Machiavel continua :

— Cette femme jouit d'une réputation de beauté et de talent, c'est une sirène dont les yeux ont fait se fondre les vertus les plus austères, les plus énergiques.

— Les esprits vulgaires sont seuls attirés par ces appâts grossiers du démon.

— Cette femme a fait ses preuves, cependant, dans cette œuvre funeste de perdition, et je suis étonné que sa réputation n'ait rien qui vous fasse trembler pour nos concitoyens.

— C'est la première fois que j'entends prononcer le nom de cette impure, et d ailleurs un pauvre moine ne connaît pas ces misères.

Machiavel se leva, et dit d'un air indillereiit :

— Cressida est sans doute sou nom de théâtre ; mais elle se nomme Paula Severino.

— Paula Severino! fit Savonarola d'une voix sourde et tressaillant de tout son corps, en jetant un regard d'épouvante sur le secrétaire de la seigneurie.

Machiavel ne vit rien de tous ces mouvemonts intérieurs ou apparents, mais il les pressentit et les devina à l'altéralion de la voix du moine.

Cependant ce nom, sur lequel il comptait tant pour l'abattre, sembla ranimer sa colère et son enthousiasme éteints. Savonarola se frappa la poitrine par trois fois, jeta vers le ciel un regai'd empreint de cette majesté farouche que devaient avoir les premiers martyrs chrétiens, et se leva saisi d'une exaltation soudaine.

— Malheur, dit-il, malheur aux impies! c'est le signal de la déhvrance , c'est l'aiguillon qui pousse les bœufs dans le sillon; je veux combattre, je combattrai! Ah! vous ne voyez pas, vous autres esprits aveuglés par les sophismes, où tend cette puissance qui s'élève sur des raines? vous serez tous dévorés jusqu'au dernier !

Machiavel le contempla d'un œil froid ; il calculait l'eiïet de cette surexcitation passagère, et ne désespérait pas de la voir tomber d'elle-même sous la rosée de la réflexion.

— Qu'ils viennent, reprit le dominicain, ces envoyés de Satan; qu'elle vienne, cette femme dont tous les pas dans la vie ont été marqués parles larmes

OU le désespoir, Dieu me donnera la force de les combattre et de les chasser, comme il a chassé autrefois les vendeurs du temple !

Machiavel s'avança vers Savonarola et lui prit la main :

— Frère, dit-il, avec cette profondeur de regard qui lui était particulière ; croyez-moi, laissez Rome émousser sur l'acier pur de nos consciences le fer de ses flèches empoisonnées : ce ne sont pas les sens ni les y^eux qu'elle attaque le mieux. Les plaisirs et la volupté sont des armes de peu de durée ; elles lassent ou rassasient; mais il en est une autre pour laquelle nous devons réserver toutes nos forces et concentrer toutes nos volontés : l'or. Les juifs qui vont envahir nos marchés sont plus terribles mille fois que les lances du conquérant et que les sourires des courtisanes ; l'or ne lasse ni ne rassasie, et nous avons tant de marchands à Florence, que nos gentilshommes ont fini par se courber devant eux. Les Médicis n'étaient que des marchands : c'est là qu'est le danger.

— Ser Nicolo, reprit Savonarola d'une voix émue, la sentence d'excommunication du pape m'interdit de prêcher en chaire; demain je parlerai sur la place du palais.

— Yous êtes le maître, mon frère, mais vous réfléchirez à ceci : c*est que le dédain a souvent raison d'un ennemi, et que le silence est presque toujours la meilleure manière de combattre ceux qui ne s'adressent pas aux idées, mais aux sens.

Il laissa Savonarola en proie à une sombre exaltation ; il comptait sur les conseils de la nuit. Avant de sortir du couvent, il se fit seller un cheval, et se dirigea immédiatement à la porte San Gallo, la plus rapprochée du couvent de Saint-Marc.

A cette porte, ainsi qu'à toutes celles de Florence, il y avait, nuit et jour, un piquet assez considérable de citoyens armés, appuyés d'une douzaine de ces inévitables condottieri qui formaient alors le noyau de toutes les armées.

— A dater de cette heure, dit le secrétaire de la seigneurie au chef de ce poste, vous ne laisserez entrer dans la ville aucun homme; c'est l'ordre du conseil.

— Bien, signor, répondit le chef, il sera fait ainsi.

— Yous transmettrez cet ordre à ceux qui vous remplaceront demain Puis, comme se ravisant, il ajouta :

— Yous pouvez laisser entrer les femmes.

Machiavel donna le même ordre à la porte de Fiesole et se hâta d'arriver à la porte délia Croce, celle qui commandait la route d'Arezzo, par où devait entrer la Cressida, en admettant que la comédienne eût été précédée à Florence par le duc de Gandia.

Le lendemain, en effet, vers le milieu du jour, la Cressida se présentait à la porte délia Croce, montée sur une haquenée et entourée de ses serviteurs.

Elle fut seule admise dans la ville, et elle n'eut pas plutôt dépassé les mu-

railles, qu'elle respira avec force et dirigea immédiatement sa monture vers le couvent de Saint-Marc.

— Va, dit le duc de Gandia, qui la vit passer dans la rue degli Alfani, caché derrière une fenêtre de l'auberge oti il était descendu, — je ne te crains plus, à présent, j'ai ma fille.

Mais si le duc de Gandia était entré par la porte délia Croce, la veille au soir, il n'en put pas être de même d'un cavalier qui se présenta, à peu près h la même heure que Cressida, à la porte San Gallo, arrivant de Bologne. Malgré sa passe bien en règle et signée du secrétaire de la seigneurie, l'entrée de Florence lui fut refusée.

— Seigneur capitaine, dit ce cavaHer, j'espère que vous ne vous opposerez pas à ce qu'un des braves soldats dont je vois les mâles figures à travers la porte de votre corps de garde, s'en aille présenter ma requête à la seigneurie ou à son représentant le signor Machiavelli?

— Je n'ai pas l'ordre de m'opposer à cela, dit le capitaine.

— En ce cas, mes amis, dit le nouveau venu en s'adressant à deux ou trois condottieri qui s'étaient avancés curieusement, lequel d'entre vous veut gagner un sequin d'or?

Tous s'avancèrent ; mais le cavalier se pencha vers le plus rapproché et lui remit un sequin.

— Que faut-il que je fasse, Excellence? demanda le soldat.

— Aller tout simplement montrer ce sequin à messer Machiavelli, et puis le mettre dans votre poche. 11 y en aura un second pour la réponse.

Le condottiere partit comme un trait, — et le cavalier se retira à une portée d'arquebuse de l'entrée de la ville, où il se plut à faire caracoler son cheval, à la grande admiration des hommes d'armes.

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