CAIN
Le soleil avait fîii ; la nuit couvrait la terre Et la lune aux humains refusait sa lumière : Des nuages roulaient dans les cieux obscurcis. Caïn , sombre et pensif , deVore de soucis , Oubliant de son Dieu la bonté protectrice , D'une main envieuse offrait son sacrifice. Tout-à-coup , de la nuit le silence est trouble' , Et par un bruit affreux l'autel est e'branlé. Un tourbillon épais de fumée et de flamme Se répand sur Caïn et vient glacer son ame. Interdit , il recule , il chancelé , il veut fuir ; Mais un pouvoir secret semble le retenir. L'autel tombe : au milieu de ses de'bris en cendre Une terrible voix alors se fait entendre :
2î4 POÉSIES DIVERSES.
» Pourquoi donc trembles-tu ? dissipe ton effroi* Je veux te pardonner. Gain , corrige-toi. Toujours le repentir désarme ma colère ; Mais malheur au mortel qui n^aime pas son frère ! » La voix se tut. Caïn , d'un pas pre'cipite' , De ce funeste lieu s'enfuit e'pouvante'. Le remords le poursuit et l'effroi l'environne ; Mais e'coutant sa rage , il s'arrête , il frissonne ; Et, tournant ses regards, voit , de son frère Abel , Le pieux sacrifice élevé vers le ciel. )) Le voilà donc , dit-il , celui que l'on préfère , Cet heureux favori de son Dieu tutélaire ! Fuyez, fuyez, mes yeux, ce spectacle d'horreur. Les tourmens de l'enfer sont entrés datis mon cœuï'. Le voila , ce flatteur fjui , tromparlt mes tendresses , D'un père que j'aimai m'enlève les caresses ! Epouse, père, enfans, par lui j'ai tout perdu. C'esttrop souffrir ; allons... Malheureux ! quedis-tu? 0 terre , entr'ouvre-toi ! dans tes profonds abîmes , Je veux ensevelir et ma honte et mes crimes. 0 Mort ! viens terminer mes déplorables jours î Viens , ô Mort ! je t'attends ; toi seule es mon recours! Ah! mon père ! mon père ! en quel gouffre effroyable, Kous a précipités ta faute irréparable !
POÉSIES DIVERSES. 2i5
Je devrais t' approcher et m'offrir a tes yeux Avec ce désespoir et cet air furieux ; Tu verrais quel malheur sur nous vient de descendre Et quel triste avenir ta race doit attendre ! Ah! n'exe'cutons pas cet horrible dessein. Adam doit-il toujours partager mon chagrin ? Soyons malheureux seul : du bonheur de mon frère , N'allons pas nous venger sur le repos d'un père. He'las ! il en mourrait ! et d'un tourment nouveau , Mon cœur devrait porter le pénible fardeau. Depuis assez long-temps la vengeance céleste A fait peser sur moi le sort le plus funeste ; L'Éternel m'a maudit ; le doigt d'un Dieu vengeur A marqué sur mon front le sceau réprobateur. Je voudrais me cacher à toute la nature. Ah ! j'ai bien mérité les tourmens que j'endure ! Gain ne peut souffrir qu'un autre soit heureux , Et tout dans l'univers lui paraît odieux.... Grand Dieu ! de te fléchir laisse-moi l'espérance ; Rends à mon cœur troublé sa première innocence , Ou bien , dans le néant d'où ta main l'a tiré , Replonge pour jamais Gain désespéré.
Que dis-je? l'Éternel m'a dicté ma sentence : Tu veux me pardonner , Dieu bon , Dieu de clémence!
2i6 POÉSIES DIVERSES.
C'est toi qui m'as parle ; j'ai reconnu ta voix.
De mes iniquités je sens l'énorme poids :
Je suis bien malheureux , mais ta vengeance est juste.
J'entends , j'entends encor cette parole auguste :
Caïn , corrige-toi ; je te pardonnerai !
Dieu 5 n'abandonne pas un mortel égaré ;
Mais si mon frère un jour doit être ma victime,
Anéantis Caïn , frappe et préviens mon crime.