LA FILLE INFANTICIDE
L*AiRAiN a retenti ! voici l'heure fatale. Déjà je crois entendre une voix, sépulchrale : Elle vient m'avertir de marcher à la mort ; 0 mon Dieu ! j'obéis et je remplis mon sort.
Toi , que je vais quitter , monde ingrat et perfide, Tu versas dans mon sein ton poison homicide ; Hélas ! tu m'as ouvert un abîme de maux ; J'y suis tombée! adieu ; la mort lève sa faux. Des plaisirs de la vie , ô souvenir funeste ! 0 regrets ! un cercueil , voilà ce qui me reste ! Douces illusions , qui séduisez les cœurs , Adieu , j'ai payé cher vos trompeuses faveurs , Et le souffle du crime , étoufifant ma tendresse , A flétri pour jamais ma coupable jeunesse.
2i8 POÉSIES DIVERSES.
L'amour m'avait promis le destin le plus beau ; L'aurore de ma vie éclaire mon tombeau !
De myrtes et de fleurs la tête couronnée , A jouir d'heureux jours je semblais destinée. De la tendre innocence aimables ornemens , Les roses et les lis paraient mes vêtemens. Hélas ! le crêpe noir couvre ma chevelure , Et la robe de deuil remplace ma parure! Vous , qui de la vertu suivez l'austère loi , Apprenez mes erreurs et frémissez d'effroi. ?sfe me refusez pas des larmes indulgentes ; Pleurez , pleurez mon sort , ô vierges innocentes ! Louise est bien coupable!... Un lâche séducteur. D'une ame trop sensible a causé le malheur ; Louise a tout perdu , plaisir , honneur , tendresse ! Alexis , j'écoutai ta perfide promesse ; Tu fis naître l'amour en mon cœur combattu , Et dans tes bras vainqueurs j'oubliai la vertu. Ah ! peut-être, aumomentoù je marche au supplice, Près d'une autre , employant la ruse et l'artifice , Tu jures à ses pieds un éternel amour ; Peut-être , quand mes yeux vont se fermer au jour, Quand mon sang va couler sur la pierre fumante ,
Tu recois les baisers de ta nouvelle amante ! Après tant de forfaits, redoute mon tre'pas. Que mon ombre te suive et s'attache à tes pas ! Que le glas de la mort , que les cloches funèbres Retentissent pour toi dans l'horreur des ténèbres ! Et lorsque la beauté' qui croit à tes sermens , Se livrera sans crainte a tes embrassemens , Qu'un serpent de l'enfer dont tu seras la proie , Au milieu des plaisirs empoisonne ta joie ! Auteur de tous mes maux, as-tu plaint mes douleurs? Eh quoi ! ni cet enfant , ni ton épouse en pleurs , Rien n'a pute toucher ! Homme ingrat et barbare ! Quel infâme destin ton amour me prépare ! Mourir sur l'échafaud !.... Tu me fuis sans pitié, Lorsque pour toi , cruel , j'ai tout sacrifié !
Ton enfant reposait sur le sein de sa mère ; Ses regards caressans consolaient ma misère. Mais tandis que ses traits respiraient le bonheur , L'amour , le désespoir se disputaient mon cœur. Son innocente voix me demandait son père ; Et moi , triste, livrée à ma douleur amère , De cet infortuné dévoilant l'avenir , En détournant les yeux j'étouffais un soupir î
„ Malheureux orphelin , ton pfere t'abandonne. Un jour . si le mépris , la honte t'environne , Si ton nom est couvert d'un cruel déshonneur , Tu maudiras ta mère et son vil séducteur! Ta mère ! quels tourmens s'élèvent dans mon ame \ Le monde me rejette et l'enfer me réclame. Oui , les voilà ces traits que je devrais haïr....
11 m'appelle, il sourit Douloureux souvenu .
Seule, dans le silence , interdite , éperdue , Je n'ose contempler cet aspect qui me tue.
Odieux Alexis , je ne dois plus te voir
Ah - mon cœur , autrefois bercé d'un doux espo.r. De tes embrassemens goûtait en paix les charmes; Maintenant , égaré , noyé d'amères larmes , Pour prix de tant d'amour, du plus tendre serment ,
L'implacable remords est son seul ahment!
Ici le désespoir m'a montré ta victime ;
J'ai frappé mon enfant... j'ai consommé ton crime.
Alexis, je me meurs!... î^'e crois pas m échapper.
Dans une horrible nuit je veux t'envelopper ;
Spectre pâle et hideux , ta malheureuse amante
T'offrira de ton fils la blessure sanglante ,
Etlejourdetamort,vengeurd'uncrimeaffreux,
Ton fils, armé d'un fer, t'interdira les cieux
Là , baigné dans son sang répandu par sa mère , Il était à mes pieds ; sa mouremte paupière S*ouvrait par intervalle et se tournait vers moi. Mes yeux le regai'daient avec un morne effroi. Toute ma vie, hélas ! fuyait avec la sienne!....
On vient : Dieu debonté,que ta main me soutienne! C'est la voix des bourreaux! on m'entraîne à la mort. Eh bien! qu'attendez-vous? j'y cours avec transport, La mort, oui, la mort seule est mon dernier refuge , Et mon coupable cœur approche de son juge. O toi, qui me plongeas dans ce gouffre d'erreurs , Infidèle Alexis ! au moment où je meurs , Je te pardonne. Et vous , mes compagnes chéries , Plaignez-moi ; de l'amour craignez les perfidies. Juste ciel ! féchafaud ! ... Je t'implore ,ô mon Dieu! Alexis , c'en est fait : la mort m'appelle... Adieu!...
Elle dit : le bourreau , saisi de tant de charmes, Dans ses yeux attendris sentit rouler des larmes , Attacha , tout tremblant , le funeste bandeau , Et d'un bras incertain fit tomber le couteau. Ainsi languit et meurt , sur sa tige penchée , Une fleur du printemps que le fer a touchée î
l^ERTHER A CHARLOTTE.
o Toi , qui m'as coûté tant de pleurs dans la vie , Toi, que j'appelle encor du tendre nom d'amie , Charlotte , ne crains rien ; ma voix , ma faible voix Se fait entendre, he'las ! pour la dernière fois. Voici cet instrument qui va briser mes chaînes : Je l'ai reçu de toi pour finir tant de peines. Adieu , Charlotte; adieu!... Mais avant que la mort Ait fixé pour jamais le terme de mon sort , Avant que l'heure sonne , ah ! permets que mon arae Puisse exhaler enfin tout l'amour qui m'enflamme» Albert, pardonne-moi : j'ai causé ta douleur; Mais bientôt mon trépas te rendra le bonheur. Oui , Charlotte , il le faut !.. Un charme irrésistible A nourri , malgré moi , ce penchant invincible.
Werther est innocent : et la nuit et le jour , Je tâche d'étouffer ce criminel amour.
Inutiles efforts î partout tu m'es présente. Oui , c'est toi , je te vois et je te parle absente. Si j*avais pu te fuir , au bout de l'univers , Werther eût habité quelques sombres déserts , Oii ton aspect si doux , source de tant de larmes , îs'eût plus rempli ce cœur et d*ivresse et d'alarmes. Mais que dis-je? te voir est un besoin pour moi. Eh! comment fuir l'objet que l'on porte avec soi? Vainement j'essayai , dans les plaisirs du monde , D'oublier un moment ma tristesse profonde ; Pour dissiper mes maux , pour calmer mes esprits, Je me suis combattu , j'ai cherché des amis ; Je me suis trouvé seul au milieu de la foule ; Ou plutôt , près de toi !.. Non, le temps qui s'écoule Ne détruira jamais l'unique sentiment Qui remplit tout mon être et qui fait mon tourment. Moi-même , sous mes pas , j'ai creusé cet abîme : Ah ! pleure , infortuné ! pleure , triste victime ! Va ! le courroux des cieux a bien su me punir ! Charlotte , je n'ai plus la force de souffrir , Et mon cœur épuisé par ma douleur amère , Gémit comme l'enfant qu'on arrache à sa mère f
O que ne suis-je encor sur tes rochers affreux , Wahlheim ! lorsque l'hiver deVastait ces beaux lieux. Naguère si rians sous un ciel sans nuages , Et n'offrant aujourd'hui que de^bris , que ravages ! Quel spectacle ! je vois , sur des rocs ëcumans , S'e'lancer , se briser les vagues des torrens , Et , dans leur cours rapide , abattre , avec furie , Ces bosquets que ma main planta pour mon amie. La tempête s'accroît ; pour comble de terreur , La nuit , la sombre nuit redouble sa noirceur. Au loin la foudre gronde , et la lune voilée Ne semble qu'à regret éclairer la vallée. Ah ! Charlotte ! combien ces lugubres tableaux Venaient me retracer mes tourmens et mes maux ! Oui 5 là , plus d'une fois , égaré sur la cime , Je voulus me plonger dans cet horrible abîme , Et l'affreux désespoir irritant ma douleur , Dans les bras de la mort me montra le bonheur. Alors , le souvenir d'un passé plein de charmes Calmait mes sens ; alors , je répandais des larmes. Tour à tour agité par l'amour et l'effroi : J'étais là , me disais-je ; et Charlotte avec moi ! Malheureux ! et je vis ! et j'avais du courage ! Ah! je n'en rougis pas, j'en saurai faire usage.
Le moment n'est pas loin ; et Werther, sans frémir , Quand l'heure aura sonne , verra la mort venir.
Quel vide dans mon sein! quel tourment me dévore! ISe puis-je la presser sur ce cœur qui l'adore? Vain espoir ! et demain , Werther inanimé!... 0 Charlotte ! Charlotte ! ô doux objet aimé ! Oîi suis-je ? daus l'excès du chagrin qui me tue , Si j'accuse le ciel, c'est de t'avoir connue. Ah! pardonne... à mes sens je crois rendre la paix; Mais Werther, malgré lui , veut te fuir à jamais : Un seul jour sans te voir est un affreux supplice ; Je reproche au destin sa barbare injustice *, Je te cherche partout , j'erre , j'ai tout perdu , Et quand je te revois le bonheur m'est rendu. Rappelle-toi ce soir où ma main défaillante Contre mon sein ému pressait ta main tremblante , Ce soir où je voulais qu'un paisible trépas A jamais endormît ton amant dans tes bras : Oh ! combien d'Ossian la voix mélancolique Attendrissait nos cœurs sur sa harpe héroïque ! Écoute , sans effroi , ces sons mélodieux , Ces mots qui ressemblaient à mes derniers adieux» Ah ! leur impression ne s'est point effacée 5
Charlotte , ils sont toujours présens à ma pensée : '» Haleine du printemps , pourquoi m'éveilles-tu ? Laisse mourir un lis par le vent abattu , II languit sans couleur , et sa vie épuisée Ne peut se ranimer à la tendre rosée.
Le fatal vent du nord m'a flétri sous ses coups , Et je reste insensible à ton souffle si doux. Hélas ! viendra bientôt , errant sur la bruyère , Celui qui m'a connue en ma beauté première ; Il viendra mappeler.... ses cris seront perdus.... Il cherchera.... Ses yeux neme trouveront plus! ).
Dumoins,si dans mes maux un rayon d'espérance Apaisait quelquefois ma trop longue souffrance , Peut-être le bonheur.,., ô penser trop amer ! Le bonheur ! en est-il pour le cœur de Werther ? Je déteste la vie ; et , dans mon trouble extrême , Je ne me connais plus , je veux me fuir moi-même , J'entrevois , à toute heure , un horrible avenir , Et du temps qui n'est plus je hais le souvenir. J'écoutai follement ma téméraire ivresse ; De deux époux chéris je troublai la tendresse. Malheur ! malheur à moi ! j'ai mérité mon sort. Ah î pleure, infortuné! pleureet trouve la mort.
L'heure approche. . . Je sens s'affermir mon courage. Un calme bienfaisant a remplacé l'orage. Mes yeux vont se fermer. Nature , prends le deuil 5 C'est ton fils , ton ami qui descend au cercueil. De ses voiles e'pais la nuit couvre la terre , Et l'astre , au front d'argent , promène sa lumière. 0 nuit délicieuse ! à mes derniers soupirs , Pourquoi me rappeler mes plus chers souvenirs ? Ah ! c'est en vain. J'expire et mon amour succombe. Charlotte, tes beaux yeux pleureront sur ma tombe ! Adieu, Charlotte; adieu. Mon destin est remplie Par de longues douleurs Werther est affaibli. Dans un autre se'jour... consolante espérance ! Oui ! je te reverrai près d'un Dieu de clémence. Mon ombre habitera ces bois , ces sombres lieux Oîi nous portions souvent nos pas silencieux : Tu viendras y gémir. Ma cendre refroidie Sera sensible encore aux pleurs de mon amie. Charlotte , tu viendras. .. C'est là mon dernier vœu. C'en est fait : minuit sonne! ôma Charlotte ! adieu î